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ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME DEUXIÈME.
SOUS PRESSE
Pour paraître chez le même libraire.
OEUVRES DRAMATIQUES DE SCHILLER,
TRADUITES DE L'ALLEMAND.
La première livraison paraîtra le 20 mars prochain.
( On distribue le prospectus chez l'e'diteur. )
IMPRIMERIE DE F AIN, PLACE DE L'ODÉON.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LETOURNEUR.
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE
PAR F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON
PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR SHAKSPEARE,
PAR F. GUIZOT.
TOME II.
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A PARfô,
CHEZ LABVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL.
M. DCCC. XXI.
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AVIS.
M. A. Pichot, collaborateur de M. Guizot dans cet
ouvrage , et auteur de la traduction française des Œu-
vres de lord Byron et de celle des poésies de sirWalter
Scott, prie le public de ne point le confondre avec la
personne qui s'est permis d'attribuer a lord Byron un
roman intitulé Irner. Nous aurions pu multiplier les ré-
clamations dans les journaux ; mais le public a déjà
jugé de quel coté était la bonne foi.
Tom. IL
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/oeuvrescomplte1821shak2
NOTICE
SUR LA TEMPÊTE.
((Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit
pas réel , » dit à la fin de la Tempête le vieux
Gonzale tout étourdi des prestiges qui Font en-
vironné depuis son arrivée dans l'île. Il semble
que , par la bouche de l'honnête homme de la
pièce , Shakspeare ait voulu exprimer l'effet
général de ce charmant et singulier ouvrage.
Brillant , léger , diaphane comme les appari-
tions dont il est rempli , à peine se laisse-t-il
saisir à la réflexion ; à peine , à travers ces traits
mobiles et transparens , se peut-on tenir pour
certain d'apercevoir un sujet, une contexture de
pièce , des aventures , des sentimens , des per-
sonnages réels. Cependant tout y est , tout s'y
révèle ; et, dans une succession rapide, chaque
objet à son tour émeut l'imagination , occupe
l'attention et disparait , laissant pour unique
trace la confuse émotion du plaisir et une im-
ij NOTICE
pression de vérité à laquelle on n'ose refuser ni
accorder sa croyance.
« C'est ici surtout, comme le dit Warburton,
» que la sublime et merveilleuse imagination de
» Shakspeare s'élève au-dessus de la nature sans
» abandonner la raison , ou plutôt entraîne avec
» elle la nature par-delà ses limites convenues.»
Tout est à la fois , dans ce tableau , fantastique
et vrai. Comme s'il était le créateur de l'ou-
vrage y comme s'il était le véritable enchanteur
entouré des illusions de son art , Prospero , en
s'y montrant à nous , semble le seul corps
opaque et solide au milieu d'un peuple de
légers fantômes revêtus des formes de la vie,
mais dépourvus des apparences de la durée.
Quelques minutes s'écouleront à peine, que l'ai-
mable Ariel , plus léger encore que lorsqu'il
arrive avec la pensée , va échapper au contact
même de la baguette magique, et, libre des
formes qu'on lui prescrit , libre de toute forme
sensible , va se dissoudre dans le vague de l'air,
où s'évanouira pour nous son existence indivi-
duelle. N'est-ce pas un prestige de la magie
que cette demi-intelligence qui paraît luire
dans le grossier Caliban ? et ne semble-t-il pas
SUR LA TEMPÊTE. îîj
qu'en mettant le pied hors de l'île désen-
chantée où il va être laissé à lui-même , nous
allons le voir retomher dans son état naturel
de masse inerte, s'assimilant par degrés à la
terre dont il est à peine distinct ? Que devien-
dront , loin de notre vue , cet Antonio > ce
Sébastien, si prompts à concevoir le dessein du
crime ; cet Alonzo , si facilement et si légère-
ment accessible à tous les sentimens ? Que de-
viendront ces jeunes amans _, sitôt et si complè-
tement épris , et qui , pour nous , semblent
n'avoir eu d'autre existence que d'aimer, d'autre
destination que de faire passer devant nos yeux
les ravissantes images de l'amour et de l'inno-
cence ? Aucun de ces personnages ne nous révèle
que la portion de son caractère qui convient à
sa situation présente ; aucun d'eux ne nous dé-
voile en lui-même ces abîmes de la nature , ces
profondes sources de la pensée où descend si
souvent et si avant Shakspeare 5 mais ils en dé-
ploient sous nos yeux tous les effets extérieurs :
nous ne savons d'où ils viennent, mais nous re-
connaissons parfaitement en eux ce qu'ils sem-
blent être j véritables visions dont nous ne
sentons ni la chair ni les os, mais dont les
iv NOTICE
formes nous sont distinctes et familières.
Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur
nature, ces créatures singulières se prêtent-
elles à une rapidité d'action , à une variété de
mouvemens dont peut-être aucune autre pièce
de Shakspeare ne fournit d'exemple ; il n'en est
pas de plus amusante, de plus animée, où une
gaieté vive et même bouffonne se marie plus
naturellement à des intérêts sérieux , à des sen-
timens tristes et à de touchantes affections : c'est
une féerie dans toute la force du terme , dans
toute la vivacité des impressions qu'on en peut
recevoir.
Le style de la Tempête participe de cette es-
pèce de magie. Figuré , vaporeux , portant à
l'esprit une foule d'images et d'impressions va-
gues et fugitives comme ces formes incertaines
que dessinent les nuages , il émeut l'imagina-
tion sans la fixer, et la tient dans cet état d'exci-
tation indécise qui la rend accessible à tous les
prestiges dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il
est de tradition en Angleterre que le célèbre lord
Falkland(,), M. Selden et lord C. J. Vaughan,
( i) L'homme le plus vertueux , leplus aimable et le plus instruit
de l'Angleterre sous Charles Ier. , de qui lord Clarendon a dit : «Qu'il
faudrait haïr la révolution , ne fût-ce que pour avoir causé la
SUR LA TEMPÊTE. v
regardaient le style du rôle de Caliban , dans la
Tempête , comme tout-à-fait particulier à ce per-
sonnage, et comme une création de Shakspeare.
Johnson est d'un avis opposé ; mais , en admet-
tant que la tradition soit fondée, l'autorité de
Johnson ne suffirait pas pour infirmer celle de
lord Falkland, esprit éminemment élégant et
remarquable , à ce qu'il paraît , par une finesse
de tact qui , du moins dans la critique, a souvent
manqué au docteur. D'ailleurs lord Falkland,
presque contemporain de Shakspeare puisqu'il
était né plusieurs années avant sa mort, aurait
droit d'en être cru de préférence sur des nuances
de langage qui, cent cinquante ans plus tard,
devaient se perdre pour Johnson sous une cou-
leur générale de vétusté. Si donc l'on avait quel-
que titre pour décider entre eux , on serait plutôt
tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland,
et même d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a
dit du seul rôle de Caliban. Du moins peut-on
mort d'un tel homme. » Après avoir énergiquement défendu dans
le parlement , contre Charles Ier. , les libertés de son pays , il se
rallia à l>a cause de ce prince lorsqu'elle devint celle de la jus-
tice; et ministre de Charles Ier. , il se fit tuer à la bataille de
Newbury , de désespoir des malheurs qu'il prévoyait : il avait
alors trente-trois ans.
vj NOTICE
remarquer que le style de la Tempête paraît,
plus qu'aucun autre ouvrage cle Shakspeare,
s'éloigner de ce type gênerai d'expression de la
pensée qui se retrouve et se conserve plus ou
moins partout , à travers la différence des idio-
mes. Il faut probablement attribuer en partie
ce fait à la singularité de la situation , et à la né-
cessité de mettre en harmonie tant de condi-
tions , de sentimens , d'intérêts divers envelop-
pés pour quelques heures dans un sort com-
mun , et dans une même atmosphère surnatu-
relle. Dans aucune de ses pièces d'ailleurs , Shaks-
peare ne s'est montré aussi sobre de jeux demots.
Il serait assez difficile de déterminer préci-
sément à quel ordre de merveilleux appartient
celui qu'a employé Shakspeare dans la Tem-
pête. Ariel est un véritable sylphe , mais les
esprits que lui soumet Prospero , fées , lutins ,
farfadets, appartiennent aux superstitions popu-
laires du Nord. Caliban tient à la fois du gnome
et du démon ; son existence de brute n'est ani-
mée que par une malice infernale ; et le O ho!
O ho! par lequel il répond à Prospero lorsque
celui-ci lui reproche d'avoir voulu déshonorer
sa fille, était l'exclamation, probablement l'es-
SUR LA TEMPÊTE. vij
pèce de rire attribué en Angleterre au diable
dans les anciens mystères où il jouait un rôle.
Setebos qu'invoque le monstre comme le
dieu et peut-être le mari de sa mère , passait
pour être le diable ou le dieu des Patagons, qui
le représentaient , disait-on, avec des cornes à
la tête. On ne saurait trop se figurer de quelle
manière doit être fait ce Caliban qu'on prend
si souvent pour un poisson ; il paraît qu'on le *
représente avec les bras et les jambes couverts
d'écaillés } il me semble qu'une tête de poisson
ou quelque chose de pareil serait assez néces-
saire pour donner de la vraisemblance aux mé-
prises dont il est l'objet. Mais Shakspeare peut
fort bien n'y avoir pas regardé de si près , et
s'être peu embarrassé de se rendre à lui-même
un compte exact de la figure qui convenait à
son monstre. Il s'est joué avec son sujet, et l'a
laissé couler de sa brillante imagination revêtu
des teintes poétiques qu'il y recevait en passant.
La légèreté de son travail se fait assez connaître
par les différentes inadvertances qui lui sont
échappées; comme par exemple lorsqu'il fait dire
à Ferdinand que le duc de Milan et son brave
fils ont péri dans la tempête , quoiqu'il ne soit
viii NOTICE
pas question de ce iils dans tout le reste de la
pièce , et que rien ne puisse faire supposer qu'il
existe dans l'île, bien qu'Ariel qui assure d'ail-
leurs à Prospero que personne n'a péri , n'ait
renfermé sous les écoutilles que les gens de l'é-
quipage.
La Tempête est une pièce assez régulière
quant aux unités, puisque l'orage qui sub-
merge le vaisseau dans la première scène se
passe en vue de l'île , et que toute l'action n'em-
brasse pas un intervalle de plus de trois heu-
res. Quelques commentateurs ont pensé que
Shakspeare pouvait avoir eu pour objet de répon-
dre, par cet échantillon de ce qu'il pouvait faire,
aux continuelles critiques de Ben Johnson sur
l'irrégularité de ses ouvrages. Le docteur Johnson
pense autrement et regarde cette circonstance
comme un effet du hasard et le résultat natu-
rel du sujet, mais ce qui pourrait donner lieu
de croire que du moins Shakspeare a voulu se
prévaloir de cet avantage , c'est le soin avec le-
quel les différens personnages , jusqu'au bosse-
man qui a dormi pendant toute la durée de l'ac-
tion, marquent le temps qui s'est écoulé depuis le
commencement. Il y a plus ; lorsqu'Ariel avertit
SÛR LA TEMPÊTE. ix
Prospero qu'ils approchent de la sixième heure,
celle où son maître lui a promis que finiraient
leurs travaux : « Je l'ai annoncé , dit Prospero ,
au moment où j'ai soulevé la tempête. » Ce
mot paraîtrait même indiquer une intention
que le poète a voulu faire sentir.
On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de
la Tempête y il paraît cependant assez certain
qu'il l'a emprunté à quelque nouvelle italienne
que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à re-
trouver.
La chronologie de M. Malone place en 1612
la composition de la Tempête, ce qui s'accor-
derait difficilement cependant avec une autre
conjecture assez vraisemblable. En lisant le
Masque représenté devant Ferdinand et Mi-
randa , il est impossible de n'être pas frappé de
l'idée que la Tempête a été faite d'abord pour
être représentée à quelque fête de mariage ; et
la légèreté du sujet , la brillante incurie qui se
fait remarquer dans la composition , confirment
tout-à-fait cette conjecture. M. Holt , l'un
des commentateurs de Shakspeare , a pensé
que le mariage sur lequel le poète verse
tant de bénédictions par la bouche de Junon et
x NOTICE SUR LA TEMPÊTE.
de Cérès pourrait bien être celui du comte
d'Essex, qui épousa en 1611 lady Frances
Howard, ou plutôt termina en cette année
son mariage, contracté dès Tannée 1606, mais
dont les voyages du comte , et probablement la
jeunesse des contractans, avaient jusqu'alors re-
tardé la consommation. Cette dernière circon-
stance paraît même assez clairement indiquée
dans la scène où l'on insiste principalement sur
la continence qu'ont promis de garder les
jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement
de toutes les cérémonies nécessaires. Ne serait-
il pas possible de supposer que , composée en
161 1 pour le mariage du comte d'Essex, cette
pièce ne fut représentée à Londres que l'année
suivante ?
(jr.
LA TEMPÊTE.
Tom. II.
\ «itlUMltlAÏ»' V41VHAlVlti\milt\V4lllfi\^UVMlltlL\Li\Vl\VlVliVVVUl\UliV\\llVl.llilK
PERSONNAGES.
ALONZO , roi de Naples.
SÉBASTIEN , frère d'Alonzo.
PROSPERO , duc légitime de Milan.
ANTONIO , son frère, usurpateur du duché de Milan.
FERDINAND , fils du roi de Naples.
GONZALE , vieux et fidèle conseiller du roi de Naples.
ADRIAN, ) - ... .
FRANCISCO, Joueurs napohtams.
CALIBAN, sauvage abject et difforme.
TRINCULO, bouffon.
STEPHANO , sommelier ivre.
LE MAITRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des matelots.
MIRANDA , fille de Prospero.
ARIEL , génie aérien.
Iris,
Cérès ,
Junoiv \ génies employés dans le ballet.
Nymphes ,
Moissonneurs ,
Autres génies soumis à Prospero.
La scène représente d'abord la mer et un vaisseau , puis une île
inhabitée.
LA TEMPETE.
*XV***»%t*\l»\**%**%*^Mf%Vt%**^^f%V»»****^*»<VV%\V»»/WXV%^^
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un vaisseau à la nier.
Une tempête , mêlée de tonnerre et d'éclairs.
( Entrent le Maître et le Bosseman. )
LE MAITRE.
DOSSEMAN ?
LE BOSSEMAN.
Me voici, maître. Où en sommes-nous ?
LE MAITRE.
Mon ami, parlez aux matelots. — Leste! prompts
à la manoeuvre, ou nous courons sur terre. Hardi!
hardi î
( Entrent des matelots. )
LE BOSSEMAN.
Allons , gais , mes enfans ! courage , enfans ! fort !
ferme ! Ferlez le hunier. — Attention au sifflet du
maître. — Souffle, tempête, jusqu'à en crever si tu
peux.
(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzale et plusieurs autres.)
ALONZO.
Cher bosseman , ne négligez rien. Où est le maî-
tre? Allons , montrez-vous des hommes.
4 LA TEMPETE,
LE BOSSEMAN.
Restez en bas , je vous en prie.
ANTONIO.
Bosseman , où est le maître ?
LE BOSSEMAN
Ne l'entendez-vous pas ? Vous ruinez notre ma-
nœuvre. Tenez-vous dans vos cabanes; vous aidez
la tourmente.
GONZALE.
Allons , mon ami, un peu de patience.
LE BOSSEMAN.
Quand la mer en aura. Hors d'ici ! — Cette mer
qui rugit autour de nous se soucie bien du nom de
roi. A vos cabanes. Silence î laissez-nous tranquilles.
GONZALE.
Soit : n'oublie pas qui tu portes sur ton bord.
LE BOSSEMAN.
Personne que j'aime plus que moi. Vous êtes un
conseiller : si vous pouvez imposer silence à ces élé-
mens, et rétablir le calme tout à l'heure, nous ne
remuerons plus un seul cordage ; c'est à vous à user
de votre autorité. Si vous ne le pouvez , rendez grâ-
ces d'avoir vécu si long-temps , et allez dans votre
cabane vous tenir préparé aux mauvaises chances
du moment, si elles doivent arriver. — Courage,
mes bons amis. — Hors démon chemin, vous dis-je.
GONZALE.
Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien
d'un homme destiné à se noyer ; tout son air est celui
ACTE I, SCÈNE I. 5
d'un gibier de potence. Bon Destin , tiens ferme pour
la potence, et que la corde qui lui est réservée nous
serve de câble, car le nôtre ne nous est pas bon à
grand'chose. S'il n'est pas né pour être pendu , notre
sort est à plaindre.
( Il sort. )
i (Rentre le Bosseman. )
LE BOSSEMAN.
Amenez le mât de hune. Ferme, plus bas, plus bas.
Mettez à la cape sous la grande voile risée. ( Un cri
se fait entendre dans le corps du vaisseau. ) Maudits
soient leurs hurlemens ! Ils font plus de bruit que
la tempête qui nous travaille. ( Entrent Sébastien,
Antonio et Gonzale. ) — Encore ï que faites-vous
ici? Faut-il tout laisser là et nous perdre ? Avez-vous
envie de couler bas ?
SÉBASTIEN.
La peste soit de tes poumons, braillard , blasphé-
mateur, maraud sans pitié !
LE BOSSEMAN..
Manoeuvrez donc vous-même.
. ANTONIO.
Puisses-tu être pendu, mauvais chien î Puisses-tu
être pendu , insolent bélitre de criard ! Nous avons
moins peur d'être noyés que toi.
GONZALE.
Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau fût-
il aussi mince qu'une coquille de noix, et ouvert
comme la porte d'une dévergondée (l).
LE BOSSEMAN.
Serrez le vent ! serrez le vent ! Prenons deux bas-
ses voiles et élevons-nous en mer. Au large !
LA TEMPÊTE,
( Entrent des matelots mouille's. )
LES MATELOTS.
Tout est perdu. — A la prière ! à la prière! Tout
est perdu.
(Ils sortent.)
LE BOSSEMAN.
Quoi ! nos bouches seront-elles glacées ?
GONZALE.
Le roi et le prince en prières ! Assistons-les , car
leur sort est le nôtre.
SÉBASTIEN.
Ma patience est à bout.
ANTONIO.
Nous périssons parla trahison de ces ivrognes. Ce
bandit au gosier énorme, je voudrais le voir noyé et
roulé par dix marées.
GONZALE.
Il n'en sera pas moins pendu , quoique chaque
goutte d'eau jure le contraire et bâille de toute sa
largeur pour l'avaler.
( Bruit confus au dedans du navire. )
DES VOIX.
Miséricorde ! nous périssons , nous périssons.
Adieu, ma femme et mes enfans. Mon frère, adieu.
Nous périssons, nous abîmons , nous abîmons.
ANTONIO.
Allons tous périr avec le roi.
(Il sort. )
SÉBASTIEN.
Allons prendre congé de lui.
(Il sort.)
GONZALE.
Que je donnerais de bon cœur en ce moment
ACTE I, SCÈNE II. 7
mille arpens de mer pour un acre de terre aride ,
joncs , friches , ou fougère , n'importe. — Les décrets
d'en haut soient accomplis ! Mais , au vrai , j'aurais
mieux aimé mourir à sec.
( Il sort. )
SCÈNE IL
( La partie de File qui est devant la grotte de Prospère )
Entrent PROSPERO et MIRANDA.
MIRANDA.
Si c'est vous , mon bien-aimé père , qui par votre
art faites mugir ainsi les eaux en tumulte , apaisez-
les. Il semble que le ciel serait prêt à verser de la
poix enflammée, si la mer , montant par bonds à la
face du firmament, n'allait en éteindre les feux. Oh!
que j'ai souffert avec ceux que je voyais souffrir ! Un
vaisseau vigoureux , qui sans doute renfermait de
nobles créatures , brisé tout en pièces ! Oh ! leur cri
a frappé contre mon cœur. Pauvres gens ! ils ont
péri. Ah ! si j'avais été quelque puissant dieu , j'au-
rais voulu précipiter la mer dans les gouffres de la
terre , avant qu'elle eut ainsi englouti ce beau vais-
seau et tous ces pauvres effrayés qu'il renfermait.
PROSPERO.
Recueillez vos sens , calmez votre effroi ; dites à
votre cœur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.
MIRANDA.
0 jour de malheur !
PROSPERO.
Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour
8 LA TEMPÊTE,
toi , toi que je chéris , toi ma fille qui ne sais pas en-
core qui tu es, et ignores d'où je suis issu, et si je
suis quelque chose de plus ou de mieux que Prospe-
ro , le maître de la plus pauvre caverne, ton père et
rien de plus.
MIRANDA.
Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans
mes pense'es.
PROSPERO.
Il est temps que je t'apprenne quelque chose de
plus. Prête-moi la main ; ôte-moi mon manteau
magique. — Bon. ( Il quitte son manteau.) Couche
là, mon art. — Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce
naufrage , dont l'affreux spectacle a remué en toi
toutes les vertus de la compassion , a été , par la
prévoyance de mon art , disposé avec tant de pré-
caution qu'il n'y a pas une âme de perdue , qu'on
n'a pas souffert le dommage d'un seul cheveu tombé
de la tête d'aucune des créatures de ce vaisseau dont
tu as entendu le cri. Assieds-toi , car il faut main-
tenant que tu en saches davantage.
MIRAWDA.
Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui
je suis ; mais vous vous arrêtiez bientôt, et, me lais-
sant à des conjectures sans terme, finissiez par ces
mots : restons-en là, pas encore.
PROSPERO.
L'heure est venue maintenant; voici l'instant pré-
cis où tu dois ouvrir ton oreille : obéis et sois atten-
tive. Peux-tu te souvenir d'un temps de ta vie où
nous n'étions pas encore venus dans cette caverne ?
ACTE I, SCÈNE II. 9
Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas
alors plus de trois ans.
MIRANDA.
Très-certainement, seigneur, je peux m'en sou-
venir.
PROSPERO.
De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou
de quelque autre personne ? Dépeins-moi toutes les
choses qui se sont conservées dans ta mémoire.
MIRANDA.
Tout cela est Lien loin , et plutôt comme un songe
que comme une certitude que ma mémoire puisse
me garantir. N'avais-je pas alors à la fois quatre ou
cinq femmes occupées de moi ?
PROSPERO.
Tu les avais , Miranda ; tu en avais même davan-
tage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive
encore dans ta mémoire ? que vois-tu encore dans
cet obscur passé, dans cet abîme du temps? Si tu
te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton
arrivée dans cette île , tu dois aussi te rappeler
comment tu y es venue.
MIRANDA.
Cependant je ne m'en souviens pas.
PROSPERO.
Il y a douze ans , ma fille , il y douze ans que ton
père était duc de Milan et un prince puissant.
MIRANDA.
Seigneur , n'êtes-vous pas mon père ?
io LA TEMPÊTE,
PROSPERO.
Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a dit
que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan,
et son unique héritière une princesse, pas moins
que je ne te le dis.
MIRANDA.
0 ciel ! faut-il avoir cruellement joué de malheur
pour être venus de là ici ! Ou bien , est-ce pour
nous un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi ?
PROSPERO.
L'un et l'autre , mon enfant, l'un et l'autre. On
m'a cruellement joué, comme tu le dis (2), et c'est
ainsi que nous avons été chassés de là; mais c'est
par un grand bonheur que nous sommes arrivés ici.
MIRANDA.
Oh ! le coeur me saigne en songeant aux peines
dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties
de ma mémoire. Je vous en prie , continuez.
PROSPERO.
Mon frère, ton oncle, appelé Antonio — — Je
t'en prie, songe bien à ce que je te dis. — Qu'un
frère ait pu être si perfide ! Lui que dans le monde
entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais
confié le gouvernement de mon état ! et alors , de
toutes les principautés, mon état était la première ,
Prospero était le premier parmi les ducs , le premier
en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces
arts faisant toute mon étude , je me déchargeai du
gouvernement sur mon frère , et, transporté, ravi
dans mes secrètes occupations , je devins étranger à
mon état. Ton perfide oncle Mecoutes-tu?
^
ACTE I, SCÈNE il, n
MIRANDA.
Avec la plus grande attention , seigneur.
PROSPERO.
Dès qu'une fois il se fut perfectionné dans l'art
d'accorder les grâces ou de les refuser , de connaître
le sujet qu'il faut avancer, celui qu'il faut abattre
pour s'être trop élevé , il créa de nouveau les créa-
tures que j'avais formées ; — je veux dire qu'il en
changea ou qu'il les forma de nouveau. Alors , te-
nant la clef pour disposer à son gré de l'emploi
et de celui qui le remplissait, il monta tous les
coeurs au ton qui plaisait à son oreille ; et bientôt il
fut le lierre qui enveloppa mon arbre seigneurial et
épuisa le suc de ma verdure.— -Tu ne me suis pas. — Je
t'en prie, écoute-moi.
MIRANDA.
Mon cher seigneur, j'écoute.
PROSPERO.
Ainsi , négligeant tous les intérêts de ce monde ,
dévoué tout entier à la retraite et au soin d'enrichir
mon esprit de biens qui , s'ils n'étaient pas si secrets ,
seraient mis au-dessus de tout ce qu'estime le vul-
gaire , j'éveillai dans mon traître de frère un mauvais
naturel : ma confiance , comme il arrive à un bon
père, fit naître de lui une perfidie aussi grande, dans
un sens contraire, que l'était ma foi en lui : en vé-
rité, elle n'avait point de limites; c'était une con-
fiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seu-
lement de ce que me rendaient mes revenus, mais
encore de ce que mon pouvoir était en état d'exiger ,
comme un homme qui , à force de se répéter , a
ï2 LA TEMPÊTE,
rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu'il
finit par croire à son propre mensonge , il crut qu'il
était en effet le duc , parce qu'il se voyait substitué
à mon pouvoir , exécutait les actes extérieurs de la
royauté, et jouissait de ses prérogatives. De là son
ambition croissante M'écoutes-tu ?
MIRANDA.
Seigneur, votre récit guérirait la surdité.
PROSPERO.
Pour ne plus rien laisser qui l'offusque entre le
rôle qu'il jouait et lui-même , il faut qu'il devienne
réellement duc de Milan. Pour moi , pauvre homme,
ma bibliothèque était un assez grand duché. Il me
juge désormais inhabile à toute royauté temporelle :
il se ligue avec le roi de Naples , et ( tant il était
avide du pouvoir ) ! il consent à lui payer un tribut
annuel , à lui faire hommage , à soumettre sa cou-
ronne ducale à la couronne royale; et mon duché,
hélas ! pauvre Milan , jusqu'alors conservé dans toute
sa dignité , il l'assujettit au plus honteux abaisse-
ment.
MIRANDA.
Oh ciel!
PROSPERO.
Remarque bien les conditions du traité et l'évé-
nement qui suivit, et dis-moi s'il est possible que ce
soit là un frère.
MIRANDA.
Ce serait pour moi un péché de former sur ma
grand'mère quelque pensée déshonorante : un sein
vertueux a plus d'une fois produit de mauvais fils.
ACTE I, SCÈNE IL i3
PROSPERO.
Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Na-
ples , mon ennemi invéte'ré , écoute la requête de
mon frère , c'est-à-dire qu'en retour des offres que
je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont j'i-
gnore la valeur , il devait m'exclure à l'instant , moi
et les miens, de la principauté, et faire passer à
mon frère mon beau duché de Milan avec tous ses
honneurs. En conséquence , ils levèrent une armée
de traîtres, et, dans une nuit désignée, à l'heure
de minuit marquée pour l'exécution de leur projet,
Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond
de l'obscurité , des hommes apostés me chassèrent
de la ville, moi et toi qui pleurais.
MIRANDA.
Hélas ! quelle pitié ! moi qui ne me souviens plus
comment je pleurai alors , je suis prête à pleurer :
je sens mes larmes excitées à couler de mes yeux.
PROSPERO.
Ecoute un moment encore, et je vais t'amener à
l'affaire qui nous presse aujourd'hui , et sans laquelle
toute cette narration serait la plus ridicule du monde.
MIRANDA.
Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas
sur-le-champ?
PROSPERO.
Fort bien , jeune fille ; ta question est juste ,* mon
récit l'amenait naturellement. Mon enfant , ils n'o-
sèrent pas , tant était grande l'affection que me
portait mon peuple -? ils n'osèrent pas non plus mar-
ï/+ LA TEMPÊTE,
quer cette affaire d'un signe aussi sanglant ; mais ils
peignirent de belles couleurs leurs criminels des-
seins : en un mot , ils nous traînèrent rapidement
à bord d'une barque, nous éloignèrent quelques
lieues en mer, où ils avaient préparé la carcasse
d'un bateau pouri, sans agrès, sans cordages, sans
mâts ni voiles ; les rats même, avertis par l'instinct,
l'avaient déserté. Ce fut là qu'ils nous hissèrent, et
nous envoyèrent adresser nos gémissemens à la mer
qui mugissait sur nous , et soupirer aux vents qui ,
nous rendant nos soupirs , ne nous firent de mal
qu'avec affection.
MIRANDA.
Hélas ! quel embarras je dus être alors pour vous !
PROSPERO.
Oh ! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand
je mêlais à la mer mes larmes amères, quand je
gémissais sous mon fardeau , tu souris , remplie
d'une force qui venait du ciel , et il s'éleva en moi
une constance de cœur capable de supporter tout
ce qui pouvait arriver.
MIRANDA.
Comment pûmes-nous aborder à un rivage ?
PROSPERO.
Par une providence toute divine. Nous avions
quelque nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un
noble Napolitain , Gonzale , chargé en chef de l'exé-
cution de ce dessein , nous avait données par pitié ;
il nous donna de plus de riches vêtemens , du linge ,
des étoffes, et autres meubles nécessaires qui de-
ACTE I, SCÈNE II. i5
puis nous ont bien servi ; et de même, sachant que
j'aimais mes livres , sa bonté me fournit d'un certain
nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et
qui me sont plus précieux que mon duché.
MIRANDA.
Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.
PROSPERO.
Maintenant j'avance ; demeure encore assise , et
écoute comment finirent nos peines sur la mer.
Nous arrivâmes dans cette île où nous sommes ici ;
devenu ton instituteur , je t'ai fait faire plus de pro-
grès que n'en peuvent faire d'autres princes , parce
qu'ils ont plus de temps à dépenser en momens inu-
tiles, et des maîtres moins vigilans.
MIRANDA.
Que le ciel vous en récompense ! A présent , sei-
gneur , dites-moi , je vous prie , car cela agite
toujours mon esprit, quel a été votre motif pour
soulever cette tempête?
PROSPERO.
Apprends encore cela. Par un hasard des plus
étranges , la fortune bienfaisante , aujourd'hui ma
compagne chérie , m'amène mes ennemis sur ce ri-
vage , et ma science de l'avenir me découvre qu'une
étoile propice domine à mon zénith , et que si , au
lieu de soigner son influence, je la néglige, mes
chances dorénavant iront toujours en empirant.
Cesse ici tes questions ; tu es disposée à t'endormir ;
c'est un favorable assoupissement; cède à sa puis-
sance -7 je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister.
i6 LA TEMPÊTE,
(Miranda s'endort ) . — Viens , mon serviteur , viens >
me voilà prêt. Approche, mon Ariel; viens.
(Entre Ariel. )
ARIEL.
Profond salut, mon noble maître; sage seigneur,
salut. Je suis là pour te servir à ton plaisir : soit
qu'il faille voler , nager , plonger dans les flammes ,
voyager sur les nuages onduleux , soumets à tes or-
dres puissans Ariel et toutes ses facultés.
PROSPERO.
Esprit , as-tu exécuté de point en point la tem-
pête que je t'ai commandée?
ARIEL.
Jusqu'au plus petit détail. J'ai assailli le vaisseau
du roi , et tour à tour sur la proue , dans les flancs ,
sur le tillac , dans les cabanes , partout j'allumais
l'épouvante. Quelquefois , je me divisais et brûlais
en plusieurs lieux à la fois ; je flambais séparément
sur le grand mât , le mât de beaupré , les vergues ;
puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes :
les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles
éclats du tonnerre , n'étaient pas plus passagers ,
n'échappaient pas plus rapidement à la vue ; le feu ,
les craquemens du soufre mugissant , semblaient
assiéger le tout-puissant Neptune , et faire trembler
ses vagues audacieuses , ébranler jusqu'à son trident
redouté.
PROSPERO.
Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un d'assez
ferme , d'assez constant pour que ce bouleversement
n'atteignît pas sa raison ?
ACTE I, SCÈNE II. i7
ARIEL.
Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie ,
qui n'ait donné quelque scène de désespoir. Tous ,
hors les matelots, se sont jetés dans les flots écu-
mans; tous ont abandonné le navire que je faisais
en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi,
Ferdinand , les cheveux dressés sur la tête , sem-
blables alors non à des cheveux , mais à des roseaux,
s'est lancé le premier en criant : « L'enfer est dé-
peuplé, tous ses démons sont ici ! »
PROSPERO.
Vraiment c'était là le fait , mon génie. Mais
n'était-on pas près du rivage ?
ARIEL.
Tout près , mon maître.
PROSPERO.
Mais , Ariel , sont-ils sauvés ?
ARIEL.
Pas un cheveu n'a péri ; pas une tache sur leurs
vêtemens qui les soutenaient sur l'onde , et qui sont
plus frais qu'auparavant. Ensuite , comme tu me
l'as ordonné, je les ai dispersés en troupes par toute
l'île. J'ai mis à terre le fils du roi séparé des autres;
je l'ai laissé dans un coin sauvage de l'île , rafraî-
chissant l'air de ses soupirs , assis , les bras triste-
ment croisés de cette manière.
PROSPERO.
Et les matelots des vaisseaux du roi , dis , qu'en
as-tu fait ? Et du reste de la flotte ?
Tom. II. 2
tB LA TEMPÊTE,
ARIEL.
Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette Laie
profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour
t'aller recueillir de la rose'e sur les Bermudes ,
toujours tourmentées par la tempête : c'est là qu'il
est caché. Les matelots sont couchés épars sous les
écoutilles : joignant la puissance d'un charme à la
fatigue qu'ils avaient endurée , je les ai laissés tous
endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais
dispersés , ils se sont ralliés tous ; et maintenant ils
voguent sur les flots de la Méditerranée ? faisant
voile tristement vers Naples , persuadés qu'ils ont
vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa per-
sonne auguste.
PROSPERO.
Ariel, tu t'es acquitté de ton ordre avec exactitude ;
mais il reste de plus grands travaux. A quel temps
du jour sommes-nous ?
ARIEL.
Passé l'époque du milieu.
PROSPERO.
De deux sables au moins. Le temps qui nous reste
entre ce moment et la sixième heure doit être par
nous deux précieusement employé.
ARIEL.
Encore du travail ! Puisque tu me donnes tant de
fatigue , permets que je te rappelle ce que tu m'as
promis et n'as pas encore accompli.
PROSPERO.
Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me
demander ?
ACTE I, SCÈNE II. 19
ARIEL.
Ma liberté.
PROSPERO.
Avant que le temps soit expire' ? Ne m'en parle
plus.
1 ARIEL.
Je te prie, souviens-toi que je t'ai rendu une fi-
dèle obéissance , que je ne t'ai jamais dit de men-
songe, que je n'ai jamais fait de bévue, que je t'ai
servi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis
de me rabattre une année de mon temps.
PROSPERO.
Oublies-tu donc de quels tourmens je t'ai délivré?
ARIEL.
Non.
PROSPERO.
Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fou-
ler l'écume des abîmes salés, de courir sur le vent
aigu du nord , de travailler pour moi dans les vei-
nes de la terre quand elle est durcie par la gelée.
ARIEL.
Il n'en est point ainsi , seigneur.
PROSPERO.
Tu mens, maligne race. As-tu donc oublié l'af-
freuse sorcière Sycorax , que la vieillesse et la mé-
chanceté avaient courbée en cerceau ? l'as-tu ou-
bliée ?
ARIEL.
Non, seigneur.
PROSPERO.
Tu l'as oubliée. Où était-elle née? parle , dis-le
moi.
ax> LA TEMPÊTE,
ARIEL:
Dans Alger, seigneur.
PROSPERO.
Oui, est-ce la vérité? Je suis obligé de te remettre
une fois par mois sous les yeux ce que tu as été et
ce que tu oublies. Cette sorcière maudite fut, tu le
sais, bannie d'Alger pour un grand nombre de ma-
léfices et des sortilèges que l'homme s'épouvanterait
d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait
faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il
pas vrai?
ARIEL.
Oui, seigneur.
PROSPERO.
Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse,
et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la
servais alors , comme tu me l'as raconté toi-même :
mais étant un esprit trop délicat pour exécuter ses
volontés terrestres et abhorrées , comme tu te refusas
à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus
puissans, et possédée d'une rage implacable, elle
t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel
tu demeuras cruellement emprisonné pendant douze
ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te
laissant dans cette prison où tu poussais des gémis-
semens aussi fréquens que les coups que frappe la
roue du moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas
ici , animal bariolé , race de sorcière , cette île alors
n'était honorée d'aucune figure humaine.
ARIEL.
Oui, Caliban son fils.
ACTE I, SCÈNE IL 21
PROSPERO.
C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban
que je tiens maintenant à mon service. Tu sais
mieux que personne clans quels tourmens je te trou-
vai : tes ge'missemens faisaient hurler les loups, et
pénétraient les entrailles des ours toujours furieux.
C'était un supplice destiné aux damnés, et que Sy-
corax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art,
lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis,
qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper.
ARIEL.
Je te remercie, mon maître.
PROSPERO:
Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je
te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y lais-
serai hurler douze hivers.
ARIEL.
Pardon , maître ; je me conformerai à tes volon-
tés, et je ferai de bonne grâce mon service d'es-
prit.
PROSPERO.
Tiens parole , et dans deux jours je t'affranchis.
ARIEL;
Voilà qui est dit , mon noble maître. Que dois-je
faire? quoi ? dis-le moi , que dois-je faire ?
PROSPERO.
Va , métamorphose-toi en nymphe de la mer ; ne
sois soumis qu'à ma seule vue , invisible pour tous
-a LA TEMPÊTE,
les autres yeux. Va prendre cette forme et reviens ;
pars et soit prompt.
( Ariel disparaît. )
Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tuas
dormi d'un bon sommeil. Éveille-toi.
MIRANDA.
C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans
cet assoupissement.
PROSPERO.
Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir
Caliban mon esclave, qui jamais ne nous fit une ré-
ponse obligeante.
1 MIRANDA.
C'est un misérable , seigneur ; je n'aime pas à
le regarder.
PROSPERO.
Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en pas-
ser. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du
bois : il nous rend des services utiles. — Holà, ho ,
esclave! Caliban, masse déterre, entends-tu! parle.
CALIBAN en dedans.
Il y a assez de bois ici.
PROSPERO.
Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons
viens , tortue ; viendras-tu !
( Entre Ariel sous la figure d'une nymphe des eaux. )
Jolie apparition , mon gracieux Ariel , écoute un
mot à l'oreille.
ARIÉL.
Mon maître , cela sera fait.
(Il sort.)
ACTE I, SCÈNE II. 23
PROSPERO.
Toi , esclave venimeux , que le démon lui-même
a engendre' à ta mère maudite , viens ici.
( Entre Caliban. )
CALIBAN.
Tombe sur vous deux le serein le plus maudit,
tel que sur un marais pestilentiel ma mère en ra-
massa jamais avec la plume d'un hibou ! Que le
vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre de
pustules !
FROSrERO.
Va, pour ce souhait, compte que cette nuit tu
auras des crampes ; des élancemens dans les flancs
couperont ta respiration ; les lutins , pendant tout
ce temps de nuit profonde où il leur est permis d'a-
gir, s'exerceront sur toi. Tu seras pince' aussi pressé
que le sont les cellules de la ruche, et chaque pince-
ment sera aussi piquant que l'abeille qui la faite.
CALIBAN.
Il faut que je mange mon diner. Cette île que tu
me voles m'appartient par ma mère Sycorax. Lors-
que tu y vins, tu me caressas d'abord et fis grand cas
de moi. Tu me donnais de l'eau où tu aA'ais mis à in-
fuser des baies , et tu m'appris à nommer la grande
et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je
t'aimais alors : aussi je te montrai toutes les qualités
de l'île, les sources fraîches , les puits salés , les lieux
arides et les endroits fertiles. Que je sois maudit pour
l'avoir fait ! que tous les maléfices de Sycorax , cra-
pauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous !
car jefais'moi seul tous vos sujets , moi qui étais mon
propre roi; et vous me donnez pour chenil ce dur
24 LA TEMPÊTE,
rocher, tandis que vous me retenez le reste de
mon île.
PROSPERO.
0 toi le plus menteur des esclaves , toi qui n'es
sensible qu'aux coups et point aux bienfaits , je t'ai
traité avec les soins de l'humanité , fange que tu
es , te logeant dans ma propre caverne jusqu'au
jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon
enfant.
CALIBAN.
0 ho, o ho ! je voudrais en être venu à bout. Tu
m'en empêchas : sans cela j'aurais peuplé cette île de
Calibans.
PROSPERO.
Esclave abhorré , qui ne peux recevoir aucune
empreinte de bonté , en même temps que tu es ca-
pable de tout mal, j'eus pitié de toi : je me donnai
de la peine pour te faire parler; à toute heure je
t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sau-
vage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de
ta propre pensée et ne t'exprimais que par des cris
confus , comme la plus vile brute , j e fournis à tes
idées des mots qui les firent connaître. Mais , bien
que capable d'apprendre, tu avais dans ta vile es-
pèce quelque chose aVec quoi ne peuvent compatir
les bons penchans de la nature Tu fus donc avec
justice confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis
qu'une prison.
CALIBAN.
Vous m'avez appris un langage , et le profit que
j'en retire c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle
vous ronge , pour m'avoir appris votre langage !
ACTE I, SCÈNE II. i5
PROSPERO.
Hors d'ici , race de sorcière ; apporte-nous là-
dedans du bois pour le feu ; et crois-moi , sois dili-
gent à remplir tes autres devoirs. Tu regimbes ,
mauvaise bête. Si tu négliges ou fais de mauvaise
grâce ce que je t'ordonne, je te torturerai de cram-
pes en vieillies, je remplirai tous tes os de douleurs,
je te ferai mugir de telle sorte que les animaux
trembleront au bruit de ton hurlement.
CALIBAN.
Non , je t'en prie. {A part.) Il faut que j'obe'isse ;
son art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sete-
bos, le dieu de ma mère, et en faire son sujet.
PROSPERO.
Allons, esclave, sors d'ici.
( Calihan s'en va. )
(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand le suit. )
ARIEL étante.
Venez sur ces sables jaunes ,
Et prenez-vous par les mains.
Quand vous vous serez salués et baisés
( Caries vagues 'turbulentes se taisent),
Pressez-les çà et là de vos pieds légers •
Et que de doux esprits répètent le refrain.
Ecoutez, écoutez.
R.EFRAÏN. (Le son se fait entendre de diffe'rens endroits }
Ouauk , ouauk.
ARIEL.
Les chiens de garde aboient.
LE REFRAIN. {Idem.)
Ouauk , ouauk.
ARIEL.
Ecoutez, écoutez; j'entends
2G LA TEMPÊTE,
La voix claire du coq crête
Qui crie : Coq , drôle de corps.
FERDINAND.
Où cette musique peut-elle être ? Dans l'air ou sur
la terre? Je ne l'entends plus : sans doute elle suit
les pas de quelque divinité de l'île. Assis sur un ro-
cher où je pleurais encore le naufrage du roi mon
père , cette musique a glisse vers moi sur les eaux ;
ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots
et ma douleur : je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plu-
tôt elle m'a entraîne'. — Mais elle est partie. Non,
elle recommence.
A RI EL chante.
A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant ;
Ses os sont changés en corail ;
Ses yeux sont devenus deux perles :
Rien de lui ne s'est flétri.
Mais tout a subi dans la mer un changement
En quelque chose de riche et de rare.
D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.
Ecoutez , je les entends : ding dong, glas.
REFRAIN.
Ding dong.
FERDINAND.
Ce couplet est en mémoire de mon père submergé.
Ge n'est point là l'ouvrage des mortels, ni un son que
puisse rendre la terre. Je l'entends maintenant au-
dessus de ma tête.
PROSPERO à Miranda.
Dirige en avant les rideaux frangés qui couvrent
tes yeux ; et , dis-moi , qu aperçois-tu là-bas ?
MIRANDA, avec la plus grande surprise. >
Qu'est-ce que c'est? un esprit ? Bon Dieu , comme
ACTE I, SCÈNE II. 27
il regarde autour de lui ! Croyez-moi , seigneur , il
offre une forme bien noble. Mais c'est un esprit.
PROSPERO.
Non , jeune fille ; il mange , il dort, il a des sens
comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune
homme que tu vois s'est trouvé dans le naufrage ,
et s'il n'était un peu flétri par la douleur ( ce poison
de la beauté), tu pourrais le nommer une brillante
créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre
dans l'île pour les retrouver.
MIRANDA.
Je pourrais bien le nommer un objet divin, car
jamais je n'ai rien vu de si noble dans la nature.
PROSPERO, à part.
Les choses vont au gré de ma volonté. Esprit ,
charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours
pour ta récompense.
FERDINAND.
Oh ! sûrement voici la déesse que suivent ces
chants ! — Souffrez que ma prière obtienne de vous
de savoir si vous habitez cette île et si vous consen-
tirez à me donner quelque utile instruction sur la
manière dont je dois m'y conduire. Ma première
requête, quoique je la prononce la dernière, c'est
que vous m'appreniez , ô vous merveille , si vous
êtes ou non une fille de la terre (3\
MIRANDA.
Je ne suis point une merveille , seigneur. Mais
pour fille , bien certainement je le suis.
a$ LÀ TEMPÊTE,
FERDINAND.
Ma langue ! ô ciel ! Je serais le premier de ceux
qui parlent cette langue si je me trouvais là où
elle se parle.
PROSPERO.
Comment ? le premier ? Eh ! que serais-tu si le
roi de Naples t'entendait ?
FERDINAND.
Ce que je suis maintenant, un être isolé qui s'é-
tonne de t'entendre parler du roi de Naples. He'las !
il m'entend et c'est parce qu'il m'entend que je
pleure. C'est moi qui suis le roi de Naples , moi
qui de mes yeux , dont le flux de larmes ne s'est
point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon
père englouti dans les flots.
MIRANDA.
Hélas ! pitié du ciel !
FERDINAND.
Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de
Milan et son brave fils tous deux ensemble.
• PROSPERO.
Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient
te démentir s'il était à propos de le faire en ce mo-
ment. — ( A fart. ) Dès la première vue ils ont échan-
gé leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta
liberté. — ( Haut. ) Un mot , mon seigneur : je
crains que vous ne vous soyez un peu compromis.
Un mot.
MIRANDA.
Pourquoi mon père parle-t-il si rudement ? C'est
ACTE I, SCÈNE IL 29
là le troisième homme que j'ai vu en ma vie ; c'est
le premier pour qui j'aie soupiré. Puisse la pitié dis-
poser mon père à pencher du même côté que moi !
FERDINAND.
0 si vous êtes une vierge , et que votre affection
soit encore en votre disposition , je vous ferai reine
de Naples.
PROSPERO.
Doucement , jeune homme : un mot encore.
( A part. ) Les voilà au pouvoir l'un de l'autre.
Mais il faut que je rende difficile cette affaire si
prompte , de peur que si les fatigues de la conquête
sont trop légères, le prix n'en paraisse léger. — Un
mot de plus. Je t'ordonne de me suivre : tu usurpes
ici un nom qui ne t'appartient pas. Tu t'es introduit
dans cette île comme un espion pour m'en dépouiller,
moi qui en suis le maître.
FERDINAND.
Non , comme je suis un homme.
MIRANDA.
Rien de méchant ne peut habiter dans un sem-
blable temple. Si le mauvais esprit a une si belle
demeure , les gens de bien s'efforceront de demeurer
avec lui.
PROSPERO, à Ferdinand.
Suis-moi. — Vous, ne me parlez pas pour lui;
c'est un traître. — Viens, j'attacherai d'une même
chaîne tes pieds et ton cou : tu boiras l'eau de la
mer , et tu auras pour ta nourriture les coquillages
des eaux vives , les racines desséchées , et les cosses
oii a été renfermé le gland. Suis-moi.
3,> TA TEMPÊTE,
FERDINAND.
Non , jusqu'à ce que mon ennemi soit plus puis-
sant que moi, je résisterai à un pareil traitement.
(Il tire son épée. )
MIRANDA.
0 mon bien-aimé père , ne le tentez pas avec trop
d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.
PROSPERO.
Vraiment, je dis , mon pied voudra me servir dé
gouverneur ! — Lève donc ce fer , traître qui dégai-
nes et qui n'oses frapper , tant ta conscience est
préoccupée de ton crime ! Cesse de te tenir en garde,
car je pourrais te désarmer avec cette baguette, et
faire tomber ton épée.
MIRANDA.
Mon père , je vous conjure.
PROSPERO.
Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes vê-
temens.
MIRANDA.
Seigneur, ayez pitié Je serai sa caution.
PROSPERO.
Tais-toi : un mot de plus m'obligera à te répri-
mander, si ce n'est même à te haïr. Comment,
prendre la défense d'un imposteur! — Paix. — Tu
t'imagines qu'il n'y a pas au monde de figures pa-
reilles à la sienne; tu n'as vu que Caliban et lui.
Petite sotte, c'est un Caliban auprès de la plupart
des hommes , et ce sont des anges auprès de lui.
MIRANDA.
Mes affections sont donc des plus humbles : je
ACTE I, 'SCÈNE IL 3i
n'ai point l'ambition de voir un homme plus beau
que lui.
PROSPERO, à Ferdinand.
Allons, obe'is. Tes nerfs sont retombés dans leur
enfance ; ils ne possèdent aucune vigueur.
FERDINAND.
Oui , en effet ; mes forces sont toutes enchaînées
comme dans un songe. La perte de mon père , cette
faiblesse que je sens , le naufrage de tous mes
amis , et les menaces de cet homme par qui je
me vois subjugué , me seraient des peines légères ,
si , seulement une fois par jour , je pouvais au
travers de ma prison voir cette jeune fille. Que la
liberté fasse usage de toutes les autres parties de
la terre; il y aura assez d'espace pour moi dans
une telle prison.
PROSPERO.
L'ouvrage marche. — Avance. — Tu as bien opé-
ré, mon joli Ariel. (A Ferdinand et à Miranda.)
Suivez-moi. ( A Ariél. ) Écoute ce qu'il faut que
tu me fasses encore.
MIRANDA.
Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un
meilleur naturel qu'il ne le paraît à ce langage : le
traitement que vous venez d'en recevoir est quelque
chose d'inaccoutumé.
PROSPERO.
Tu seras libre comme le vent des montagnes,
mais exécute de point en point mes ordres.
3a LA TEMPETE,
ARIEL.
A la lettre.
PROSPERO.
Allons , suivez-moi. — Ne me parle pas pour
lui.
( Ils sortent. )
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE il, SCÈNE I. 33
(«iV1%*»\»1j%%^<*%'V%%<»%»\%**\*%%*%%'1»**»%^^VW%^
ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Une autre partie de l'île. )
Entrent ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GON-
ZALE , ADRIAN , FRANCISCO et plusieurs au-
tres.
GONZALE.
oeigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous
avez , nous avons tous un sujet de joie , car ce que
nous avons sauvé est bien au delà de ce que nous
avons perdu; ce qui fait notre tristesse est une
chose commune : tous les jours la femme de quel-
que marin , le patron de quelque marchand , et le
marchand lui-même , ont de semblables motifs de
chagrin. Mais à peine quelques-uns sur des millions
ont-ils comme nous à raconter un miracle : c'en est
un que de nous voir sauvés. Ainsi, mon bon seigneur,
mettez sagement en balance nos chagrins et nos mo-
tifs de consolation.
ALONZO.
Je t'en prie , laisse-moi en paix.
SÉBASTIEN. (*)
Il prend goût à la consolation comme à une soupe
froide.
Tom. II. 3
34 LA TEMPÊTE/
ANTONIO.
Il ne sera pas si aise'raent débarrassé du consola-
teur.
SÉBASTIEN.
Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son esprit ;
elle va sonner tout à l'heure.
GONZALE.
Seigneur.
SÉBASTIEN.
Une. . . . Parlez donc.
GONZALE.
Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin ,
tout ce qui se présente apporte à celui qui le nour-
rit
SÉBASTIEN.
Un dollar.
GONZALE.
Tout lui apporte une douleur (5) , en effet. Vous
avez parlé plus juste que vous ne croyez.
SÉBASTIEN.
Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je ne
l'espérais.
GONZALE.
Donc , mon seigneur
ANTONIO.
Fi ! qu'il est prodigue de sa langue !
ALONZO.
Je t'en prie, laisse-moi.
GONZALE.
Bien , j'ai fini; mais cependant
ACTE II, SCÈNE I. 35
SÉBASTIEN.
Cependant il continuera de parler.
ANTONIO.
Parions qui de lui ou d'Adrian entonnera le pre-
mier ses chants de joie.
SÉBASTIEN.
Va pour le vieux coq.
. ANTONIO.
Pour le jeune coq.
SÉBASTIEN.
C'est dit. L'enjeu?
ANTONIO.
Un éclat de rire.
SÉBASTIEN.
Tope !
ADRIAN.
Quoique cette île semble déserte
SÉBASTIEN.
Ah , ah , ah !
ANTONIO. •
Allons , vous avez payé (6).
ADRIAN.
Inhabitable et presque inaccessible
SÉBASTIEN.
Cependant. ....
ADRIAN.
Cependant
ANTONIO.
Cela ne pouvait pas manquer.
ADRIAN.
Il faut qu'elle jouisse d'une température ^ subtile,
moelleuse et délicate.
36 LA TEMPÊTE,
ANTONIO.
La tempérance était une créature délicate.
SÉBASTIEN.
Oui, et subtile, comme il l'a dit très-savamment.
ADRIAN.
L'air souffle sur nous le plus doucement du monde.
SÉBASTIEN.
Oui , comme s'il avait des poumons , et des pou-
mons gâtés.
ANTONIO.
Ou s'il était parfumé par un marais.
GONZALE.
Tout ici semble favorable à la vie.
ANTONIO.
Oui, sauf les moyens de vivre.
SÉBASTIEN.
Il n'y en a pas , ou il n'y en a guère.
GONZALE.
Comme l'herbe ici paraît forte ! comme sa verdure
est brillante !
ANTONIO.
Le vrai , c'est que ces prairies sont jaunes.
SÉBASTIEN.
Avec un oeil verdâtre.
ANTONIO.
Il ne se trompe pas de beaucoup.
ACTE II, SCÈNE I. 37
SÉBASTIEN.
Non, seulement du tout au tout.
GONZALE.
Mais la merveille de tout ceci , c'est que , ce qui
est presque hors de toute croyance
SÉBASTIEN.
Comme beaucoup de merveilles atteste'es.
GONZALE.
C'est que nos vêtemens , trempés comme ils l'ont
été dans la mer, aient cependant conservé leur fraî-
cheur et leur éclat ; ils ont été plutôt reteints que
tachés par l'eau salée.
ANTONIO.
Si une de sespoches pouvait parler, ne dirait-elle
pas qu'il ment ?
SÉBASTIEN.
Oui, ou Lien elle dirait un mensonge sous le
manteau (8).
GONZALE.
Je crois que nos vêtemens sont aussi frais mainte-
nant que quand nous les portâmes pour la première
fois en Afrique , au mariage de la fille du roi , la
belle Claribel, avec le roi de Tunis.
SÉBASTIEN.
C'était un beau mariage , et le retour nous a bien
réussi.
ADRIAN.
Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable
reine.
GONZALE.
Non, depuis le temps de la veuve Didon.
38 LA TEMPÊTE,
ANTONIO.
La veuve ! la peste soit ! à quel propos cette veuve?
la veuve Didon !
SÉBASTIEN.
Eh bien ! quand il aurait dit aussi le veuf Enée ?
comment le prenez-vous donc , mon bon seigneur ?
ADRIAN.
La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez
fait apprendre cela : elle était de Cartilage , et non
de Tunis.
GONZALE.
Cette Tunis, seigneur, était autrefois Cartilage.
ADRIAN.
Carthaee?
GONZALE.
Je vous l'assure , Cartilage.
ANTONIO.
Ses paroles sont plus puissantes que la harpe
miraculeuse.
SÉBASTIEN.
Il a élevé non-seulement les murailles , mais les
maisons.
ANTONIO.
Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne
aisé maintenant?
SÉBASTIEN.
Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez lui
dans sa poche , et la donnera à son fils comme une
pomme.
ANTONIO.
Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera
pousser d'autres îles.
ACTE II, SCÈNE I. 3g
GONZALE:
Oui?
ANTONIO.
Pourquoi pas, avec le temps ?
GONZALE.
Seigneur, nous parlions de nos vêtemens qui sem-
blent aussi frais que lorsque nous étions à Tunis au
mariage de votre fille, la reine actuelle.
ANTONIO-
Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais vue.
SÉBASTIEN.
Exceptez-en, je vous prie , la veuve Didon.
GONZALE.
N'est-ce pas , seigneur , que mon habit est aussi
frais que la première fois que je l'ai porté ? J'en-
tends , en quelque sorte
ANTONIO.
Il a long-temps cherché pour pêcher ce en quel'
que sorte.
GONZALE.
Quand je l'ai porté au mariage de votre fille.
ALONZO.
Vous rassasiez mon oreille de ces mots , malgré
la révolte de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse ja-
mais marié ma fille dans ce pays ! car , maintenant
que j'en reviens , mon fils est perdu , et si je m'en
crois , ma fille l'est aussi ; éloignée comme elle l'est
de l'Italie , je ne la reverrai jamais. Otoi l'héritier de
mes états de Naples et de Milan , quel horrible pois-
son aura fait de toi son repas ?
4o LA TEMPÊTE,
FRANCISCO.
Seigneur , il se peut que votre fils soit vivant. Je
l'ai vu frapper sous lui les vagues domptées et avan-
cer sur leur dos : il se faisait route à travers les eaux,
rejetant des deux côte's celles qui lui présentaient la
guerre , et opposant sa poitrine à la vague plus gon-
flée qui venait à sa rencontre ; il élevait sa tête
audacieuse au-dessus des flots en tumulte , et de ses
bras robustes ramait à coups vigoureux vers le ri-
vage , qui , courbé sur sa base minée par les eaux ,
semblait s'incliner pour lui porter secours. Je ne
doute point qu'il ne soit arrivé en vie sur le bord.
ALONZO.
Non , non, il a quitté ce monde.
SÉBASTIEN.
Seigneur , c'est vous-même que vous devez re-
mercier de cette grande perte , vous qui n'avez pas
voulu que notre Europe s'honorât de votre fille, mais
qui avez mieux aimé la sacrifier à un Africain , et
l'avez ainsi pour le moins bannie de vos yeux , qui
ont bien sujet de mouiller de larmes un tel regret.
ALONZO.
Je t'en prie , laisse-moi en paix.
SÉBASTIEN.
Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous
vous avons importuné de toutes les manières ; et
cette fille charmante elle-même balança entre son
aversion et l'obéissance , après quoi elle finit par
plier sa tête au joug. Nous avons , je le crains bien,
perdu votre fils pour toujours : Naples et Milan vont
ACTE II, SCÈNE I. 41
avoir,, par suite de cette affaire, plus de veu\es
que nous ne ramenons d'hommes pour les consoler :
la faute en est à vous seul.
ALONZO.
Et aussi la perte la plus chère.
GONZALE.
Mon seigneur Sébastien , ces vérités manquent un
peu de douceur et d'un temps propre à les dire. Vous
écorchez la plaie , lorsque vous devriez y mettre un
emplâtre.
SÉBASTIEN.
Fort bien dit.
ANTONIO.
Et de la manière la plus chirurgicale.
GONZALE, au roi.
Mon bon seigneur , il fait mauvais temps pour
nous dès que votre front se couvre de nuages.
SÉBASTIEN.
Mauvais temps ?
ANTONIO.
Très-mauvais.
GONZALE.
Si j'étais chargé de planter cette île, monseigneur. . .
ANTONIO.
Il y sèmerait des orties.
SÉBASTIEN.
Avec des ronces et des mauves.
GONZALE.
Et si j'en étais le roi , savez-vous ce que je ferais ?
SEBASTIEN.
Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute de vin .
42 LA TEMPÊTE,
G0NZALE.
Je voudrais que dans ma république tout se fit
à l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait
aucune, espèce de trafic ; on n'y entendrait point
parler de magistrats ; les procès , l'écriture , n'y
seraient point connus ; les serviteurs , les richesses ,
la pauvreté , y seraient des choses hors cfesage ;
point de contrats , d'héritages , de limites , de la- ,
bourage; je n'y voudrais ni métal, ni blé, ni vin ,
ni huile ; nul travail ; tous les hommes seraient
oisifs et les femmes aussi , mais elles seraient inno-
centes et pures; point de souveraineté —
SÉBASTIEN.
Et cependant il voudrait en être le roi.
ANTONIO.
La fin de sa république en a oublié le commen-
cement.
GONZALE.
Toutes choses s'y produiraient selon le vœu de la
commune nature, sans peine ni labeur. Je voudrais
qu'il n'y eût ni trahison ni félonie , ni épée , ni pi-
que , ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de
torture. Mais la nature , d'elle-même , par sa pro-
pre force , produirait tout à foison , tout en abon-
dance, pour nourrir mon peuple innocent.
SÉBASTIEN.
Pas de mariage parmi ses sujets ?
ANTONIO.
Non , mon cher , tous fainéans : des coquines et
des fripons.
ACTE II, SCÈNE I. 43
GONZALE.
Je voudrais gouverner dans une telle perfection ,
seigneur , que mon règne surpasserait lage d'or.
SÉBASTIEN
Dieu conserve sa majesté !
ANTONIO.
Longue vie à Gonzale !
GONZALE.
Eh bien , m'écoutez-vous , seigneur ?
ALONZO.
Finis, je t'en prie ; tes paroles ne me disent rien.
GONZALE.
Je crois sans peine votre altesse : ce que j'en ai
fait n'était que pour mettre en train ces deux nobles
cavaliers qui ont les poumons si sensibles et si agiles ,
que leur habitude constante est de rire de rien.
ANTONIO.
C'est de vous que nous avons ri.
GONZALE.
De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce
genre de facéties goguenardes? Ainsi vous pouvez
continuer, et ce sera toujours rire de rien.
ANTONIO.
Quel coup il nous a porté là !
SÉBASTIEN.
S'il n'était pas tombé tout à plat.
44 LA TEMPÊTE,
GONZALE.
Oh ! vous êtes des personnages d'une bonne
trempe ; vous seriez capables d'enlever la lune de
sa sphère , si elle y demeurait cinq semaines sans
changer.
( Ariel, invisible, entre exécutant une musique grave et lente. )
SÉBASTIEN.
Oui certainement , et alors nous ferions la chasse
aux chauves-souris.
ANTONIO.
Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.
GONZALE.
Non, sur ma parole , je ne compromets pas si lé-
gèrement ma prudence. Voulez-vous plaisanter assez
pour m'endormir ? car déjà je me sens appesanti.
ANTONIO.
Allons , dormez et écoutez-nous.
(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio. )
ALONZO.
Quoi ! déjà tous endormis ! Je voudrais que mes
yeux pussent, en se fermant, emprisonner mes
pensées : je les sens disposés au sommeil.
SEBASTIEN.
Qu'il vous plaise , seigneur , de ne pas négliger sa
présence assoupissante. Rarement il visite le cha-
grin ; quand il le fait , c'est un consolateur.
ANTONIO.
Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde
auprès de votre personne tandis que vous prendrez
du repos , et nous veillerons à votre sûreté.
ACTE II, SCÈNE I. 45
AL0NZ0.
Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.
( Il s'endort. — Ariel sort. )
SÉBASTIEN.
Quelle étrange léthargie s'est emparée d'eux tous ?
ANTONIO.
C'est une propriété du climat.
SÉBASTIEN.
Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se fermer ?
Je ne me sens point disposé au sommeil.
ANTONIO.
Ni moi ; mes esprits sont en mouvement. — Ils
sont tous tombés comme d'un commun accord; ils
ont été abattus comme par un même coup de ton-
nerre. — Quel pouvoir est en nos mains, digne Sé-
bastien ! oli quel pouvoir! Je n'en dis pas davantage,
et cependant il me semble que je vois sur ton visage
ce que tu pourrais être. L'occasion te parle, et,
dans la vivacité de mon imagination , je vois une
couronne tomber sur ta tête.
SÉBASTIEN,
Quoi ! es-tu éveillé ?
ANTONIO.
Ne m'entendez-vous pas parler?
SÉBASTIEN.
Je t'entends , et sûrement ce sont les paroles d'un
homme endormi ; c'est le sommeil qui te fait parler.
Que me disais-tu ? C'est un étrange sommeil que de
dormir les yeux tout grands ouverts , debout , par-
46 LA TEMPÊTE,
lant, marchant, et cependant si profondément en-
dormi.
ANTONIO.
Noble Se'bastien , tu laisses ta fortune dormir , ou
plutôt mourir : tu fermes les yeux , toi , tout e'veillé.
SÉBASTIEN.
Tu ronfles distinctement ; tes ronflemens ont un
sens.
ANTONIO.
Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de l'être :
vous devez l'être aussi si vous faites attention à ce
que je vous dis; y faire attention , c'est vous tripler
vous-même.
SÉBASTIEN.
A la bonne heure, mais je suis une eau stagnante.
ANTONIO.
J'enseignerai à la marée à monter.
SÉBASTIEN.
Charge-toi de le faire , car une indolence hérédi-
taire me dispose à descendre.
ANTONIO.
0 si vous saviez seulement combien ce projet vous
est cher au moment même où vous vous en raillez ,
combien, en cherchant à le dépouiller, vous vous y
enveloppez davantage ! Ces hommes qui refluent en
arrière arrivent souvent jusqu'au fond ou à peu près,
par leur crainte et leur indolence même.
SÉBASTIEN.
Je t'en prie, poursuis : la fermeté fixe de ton re-
gard, de tes traits, annonce quelque chose qui
ACTE II, SCÈNE I. 47
veut sortir de toi , et un enfantement qui te presse
et te travaille.
ANTONIO.
Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce gentil-
homme à la mémoire faible , et qui une fois enterré
sera aussi de très-petite mémoire , ait presque per-
suadé au roi ( car il est possédé d'un esprit de persua-
sion ) que son fils est vivant , il est aussi impossible
que ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que celui qui
dort ici puisse nager
SEBASTIEN.
Moi , je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas noyé.
ANTONIO.
0 que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une
grande espérance ! Point d'espérance de ce côté ,
c'est de l'autre une espérance si haute , que l'oeil de
l'ambition même ne peut percer au delà et doute
plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous demeu-
rer d'accord avec moi que Ferdinand est noyé ?
SÉBASTIEN.
Il n'est plus de ce monde.
ANTONIO.
Maintenant , dites-moi, quel est l'héritier le plus
proche du royaume de Naples ?
SÉBASTIEN.
Claribel.
ANTONIO.
Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix lieues
par-delà la vie de l'homme ? elle qui ne peut pas
avoir de nouvelles de Naples, à moins que le soleil
48 LA TEMPÊTE,
ne fasse office de poste ( car l'homme de la lune est
trop lent ) , avant que les mentons nouveau-ne's ne
soient durcis et devenus propres au rasoir ? elle à
cause de qui nous avons été tous engloutis par la
mer , bien qu'elle en ait rejeté quelques-uns, et
que nous soyons par-là destinés à exécuter une ac-
tion dont ce qui vient d'arriver n'est que le prolo-
gue ? Pour ce qui doit suivre, vous et moi en
sommes chargés.
SÉBASTIEN.
Quelles balivernes me contez-vous là ? que voulez-
vous dire ? Il est vrai que la fille de mon frère est
reine de Tunis , et qu'elle est aussi l'héritière de
Naples : entre ces deux régions il y a quelque dis-
tance.
ANTONIO.
Une distance dont chaque coudée semble s'écrier :
« Comment cette Claribel nous franchira-t-elle ja-
mais pour retourner à Naples ?» Garde Claribel, Tu-
nis , et laisse Sébastien se réveiller ! Dites, si ce qui
vient de les saisir était la mort , eh bien , ils n'en
seraient pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment.
Il y a des gens capables de gouverner Naples aussi
bien que celui-ci qui dort ; des courtisans qui sau-
ront bavarder aussi longuement , aussi inutilement
que ce Gonzale ; moi-même je pourrais faire un
choucas aussi profondément babillard. 0 si vous
portiez en vous l'esprit qui est moi , quel sommeil
serait celui-ci pour votre élévation ! Me compre-
nez-vous ?
SÉBASTIEN.
Je crois vous comprendre.
ACTE II, SCÈNE I. 49
ANTONIO.
Et comment la joie de votre cœur accueille-t-elle
votre bonne fortune ?
SÉBASTIEN.
Je me rappelle que vous avez supplanté votre
frère Prospère
ANTONIO.
Oui , et voyez comme je suis bien dans mes habits,
et de bien meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs
de mon frère étaient mes compagnons alors ; ce sont
mes gens maintenant.
SÉBASTIEN.
Mais votre conscience?
ANTONIO.
Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il ? si c'était
une engelure à mon talon , elle me forcerait à garder
mes pantoufles , mais je ne sens point cette déité
dans mon sein. Vingt consciences fussent-elles entre
moi et le trône de Milan, elles peuvent se candir et
se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère cou-
ché là, et s'il était ce qu'il parait être en ce moment,
il ne vaudrait pas mieux que la terre sur laquelle il
est couché. Moi, avec cette épée obéissante, rien
que trois pouces de lame , je le mets au lit pour ja-
mais ; tandis que vous , de la même manière , vous
faites cligner l'oeil pour l'éternité à ce vieux rogaton,
ce sir Prudence qu'ainsi nous n'aurons plus pour
censurer notre conduite. Quant aux autres, ils pren-
dront ce que nous voudrons leur inspirer comme un
chat lape du lait : quelle que soit l'entreprise pour
Tom. II. 4
5o LA TEMPÊTE,
laquelle nous aurons fixe' un certain moment, ils se
chargeront cle nous dire l'heure.
SÉBASTIEN.
Ta destine'e , cher ami, me servira d'exemple :
comme tu gagnas Milan je veux gagner Naples. Tire
ton épée : un seul coup va t'affranchir du tribut que
tu paies, et te donner pour roi moi qui t'aimerai.
ANTONIO.
Tirons ensemble nos e'pées ; et quand je lèverai
mon bras en arrière , faites-en autant pour frapper
aussitôt Gonzale.
SÉBASTIEN.
Oh ! un mot encore.
( Ils se parlent Las. )
(Musique. — Ariel rentre invisible. )
ARIEL.
Mon maître pre'voit par son art le danger que cou-
rent ces hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour
les conserver en vie , car autrement son projet
est mort.
( Il chante à l'oreille de Gonzale. )
Tandis que vous dormez ici en ronflant ,
La conspiration à l'œil ouvert
Choisit son moment.
Si vous attachez quelque prix à la vie ,
Secouez le sommeil et prenez garde.
Réveillez-vous , réveillez-vous.
ANTONIO.
Maintenant frappons tous deux à la fois.
• GONZALE s'e'veille et s'e'crie.
A nous, anges gardiens , sauvez le roi !
( Ils s'éveillent. )
ACTE II, SCÈNE I. 5i
ALONZO.
Quoi î qu'est-ce que c'est? Oli ! réveillés ! pourquoi
vos épées nues? pourquoi ces regards effroyables?
GONZALE.
De quoi s'agit-il?
SÉBASTIEN.
Tandis que nous veillions ici à la sûreté de votre
sommeil , nous venons d'entendre tout à coup un
bruit sourd de rugissemens comme de taureaux , ou
plutôt de lions. Ne vous a-t-il pas réveillés? il a
frappé mon oreille de la manière la plus terrible.
ALONZO.
Je n'ai rien entendu.
ANTONIO.
Oh ! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille
d'un monstre , de faire trembler la terre : sûrement
c'étaient les rugissemens d'un troupeau de lions.
ALONZO.
L'avez-vous entendu, Gonzale?
.GONZALE,
Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un mur-
mure , un étrange murmure qui m'a réveillé. Je
vous ai poussé, seigneur, et j'ai crié. Quand mes
yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées nues. Un
bruit s'est fait entendre , c'est la vérité : il sera bon
de nous tenir sur nos gardes ; ou plutôt quittons ce
lieu; tirons nos épées.
ALONZO.
Partons d'ici, et continuons d'aller à la recherche
de mon pauvre fils.
5a LA TEMPÊTE,
GONZALE.
Que le ciel le garde de ces monstres, car sûre-
ment il est dans cette île !
AL0NZ0.
Partons.
ARIEL, à part.
Prospero mon maître saura ce que je viens de
faire : maintenant , roi , tu peux aller sans danger
à la recherche de ton fils.
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
( Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre. )
CALIBAN entre avec une charge de bois.
CALIBAN.
Que tous les venins que le soleil pompe des eaux
croupies , des marais et des fondrières , retombent
sur Prospero, et ne laissent pas de son corps un pouce
sans souffrance ! Ses esprits m'entendent, et pour-
tant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils ne vien-
dront pas sans son ordre me pincer , m'efFrayer de
leurs figures de lutins, me tremper dans la mare, ou,
luisans comme des brandons de feu , m'égarer la nuit
loin de ma route : mais pour chaque vétille il les lâ-
che sur moi ; tantôt en forme de singes qui me font
la moue, me grincent des dents, et me mordent
après ; tantôt ce sont des hérissons qui viennent se
rouler sur le chemin oii je marche pieds nus , et
dressent leurs piquansau moment où je pose mon
pied. Quelquefois je suis blessé de tous côtés par de
ACTE II, SCÈNE II. 53
longs serpens qui de leur langue fourchue sifflent sur
moi jusqu'à me rendre fou. — ( Trinculo parait. )
Ah oui oh ! — Voici un de ses esprits; il vient
me tourmenter pour ma lenteur à porter ce bois.
Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne
prendra pas garde à moi.
TRINCULO.
Point de buisson , pas le moindre arbrisseau pour
se mettre à l'abri de l'injure du temps, et voilà un
nouvel orage qui s'assemble : je l'entends siffler
dans les vents. Ce nuage noir là-bas, ce gros nuage
ressemble à un vilain tonneau qui va répandre sa
liqueur. S'il allait tonner comme il a fait tantôt, je
ne sais oii cacher ma tête. Ce nuage ne peut manquer
de tomber à pleins seaux. — Qu'est-ce que c'est que
cela ? Un homme ou un poisson , vrvant ou mort ? —
Il sent le poisson , une odeur de poisson gâté. — Un
étrange poisson ! Si j'étais en Angleterre maintenant,
comme j'y ai été une fois, et que j'eusse seulement ce
poisson en peinture, il n'y aurait pas de badaut endi-
manché qui ne donnât une pièce d'argent pour le
voir. C'est là que ce monstre ferait un homme riche :
chaque bête singulière y fait un homme riche; tan-
dis qu'il refuseront une obole pour assister un men-
diant boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir un
Indien mort. — Hé, il a des jambes comme un
homme, et ses nageoires ressemblent à des bras ! sur
ma foi , il est chaud encore. Je laisse là ma première
idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là
un poisson , mais un insulaire que tantôt le tonnerre
aura frappé. — ( H tonne. ) Hélas! voilà la tempête
54 LA TEMPETE,
revenue. Mon meilleur parti est de me blottir sous
sa casaque ; je ne vois point d'autre abri autour de
moi. Le malheur fait trouver à l'homme d'étranges
compagnons de lit. — Allons , je veux me gîter ici
jusqu'à ce que la queue de l'orage soit passée.
( Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la main. )
STEPHANO.
Je n'irai plus à la mer , à la mer.
Je veux mourir ici à terre.
C'est une peste de chanson pour un homme que
celle de ses funérailles. Bien , bien ? voici qui me ré-
conforte.
( Il boit. )
Le maître , le balayeur , le contre-maître et moi ,
Le canonnier et son compagnon ,
Nous aimons Mail , -Meg , et Marion et Marguerite ;
Mais aucun de nous ne se souciait de Kate ,
Car elle avait un aiguillon à la langue,
Et criait au marinier : J^a te faire pendre.
Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron :
Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui démange.
Allons à la mer, enfans , et qu'elle aille se faire pendre.
C'est aussi une peste de chanson. Mais voici qui
me réconforte.
( Il boit. )
CALIBAN.
Ne me tourmente point. Oh !
STEPHANO.
Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce pays?
Ho , vous accoutrez-vous en sauvages et en hommes
de l'Inde pour nous faire niche? Je ne suis pas ré-
chappé de l'eau pour avoir peur ici de vos quatre
jambes ; car il a été dit : L'homme le plus homme
ACTE II, SCÈNE IL 55
qui ait jamais cheminé sur quatre pieds ne le ferait
pas reculer, et on le dira ainsi tant que l'air entrera
parles narines de Stéphane
CALIBAN.
L'esprit me tourmente. Oh!
STEPHANO.
C'est là quelque monstre de File , avec quatre jam-
bes. Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre.
Où diable peut-il avoir appris notre langue? Ne fut-
ce que pour cela , je veux lui donner quelque se-
cours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser, et lui
faire gagner Naples avec moi, c'est un présent digne
de quelque empereur que ce soit qui ait jamais mar-
ché sur cuir de bœuf.
CALIBAN.
Ne me tourmente pas , je t'en prie ; je porterai
mon bois plus vite à la maison.
STEPHANO
Il est dans l'accès maintenant ; il ne parle pas
dune manière fort sensée. Il tâtera de ma bouteille :
s'il n'a jamais encore goûté de vin , il ne s'en faudra
de guère que cela ne guérisse sa fièvre. Si je parviens
à le guérir et à l'apprivoiser, je n'en demanderai ja-
mais trop cher : il défrayera le maître qui l'aura ,
et comme il faut.
CALIBAN.
Tu ne me fais pas encore grand mal , mais cela
viendra bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans
ce moment Prospero agit sur toi .
56 LA TEMPÊTE,
STEPHANO à Calitan.
Allons , venez ; voici qui vous donnera la parole,
chat (9). Ouvrez la bouche; je peux dire que cela se-
couera votre tremblement , et comme il faut. (Calï-
ban boit avec plaisir. ) Vous ne connaissez pas celui
qui est ici votre ami. Allons, ouvrez encore vos
lèvres.
TRINCULO.
Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait être...
Mais il est noyé. Ce sont des diables. 0 défendez-
moi.
STEPHANO.
Quatre jambes et deux voix ! un monstre tout-à-
fait mignon,- sa \oix de devant est sans doute pour
dire du bien de son ami , sa voix de derrière pour en
tenir de mauvais discours et lui faire tort. Si tout le
vin de mon broc suffit pour le rétablir, je veux mé-
dicamenter sa fièvre. Allons, ainsi soit-il. Je vais
en verser un peu dans ton autre bouche.
TRINCULO.
Stephano ?
STEPHANO.
Comment, ton autre voix m'appelle ? — Miséri-
corde ! ce n'est pas un monstre , c'est un diable. Lais-
sons-le là, je n'ai point de cuiller (l0).
TRINCULO.
Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, parle-
moi. Je suis Trinculo, ne sois pas effrayé, ton bon
ami Trinculo.
STEPHANO.
Si tu es Trinculo , sors de là , je vais te tirer par
les jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à
ACTE II, SCÈNE II. 57
Trinculo, ce sont celles-là. En effet, tu es Trinculo
lui-même : comment es-tu devenu la chaise de com-
modité de ce veau de lune (")? rend-il desTrinculos?
TRINCULO.
Je l'ai cru tué ici d'un coup de tonnerre. Mais
n'es-tu donc pas noyé, Stephano? Je commence à
espérer que tu n'es pas noyé. L'orage a-t-il crevé
tout-à-fait? Moi, dans la peur de l'orage, je me suis
caché sous la casaque de ce monstre mort. — Es-tu
bien vivant , Stephano ? 0 Stephano , deux Napoli-
tains de réchappes !
STEPHANO.
Je te prie , ne tourne pas autour de moi ; mon es-
tomac n'est pas bien ferme.
CALIBAN.
Ce sont là deux beaux objets , si ce ne sont pas des
lutins. Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui
une liqueur céleste : je veux me mettre à genoux
devant lui.
STEPHANO.
Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé
ici? dis-le moi par serment sur ma bouteille, com-
ment es-tu venu ici? Moi , j'ai échappé sur un ton-
neau de vin de Canarie que les matelots avaient
roulé à grand'peihe hors du navire. J'en jure par
cette bouteille que j'ai faite de mes propres mains ,
avec l'écorce d'un arbre , depuis que j'ai été jeté sur
le rivage.
CALIBAN.
Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton fidèle
sujet, car ta liqueur ne vient pas de la terre.
58 LA TEMPÊTE,
STEPHANO.
Allons , jure : comment t'es-tu sauve'?
TRINCULO.
J'ai nage jusqu'au rivage, mon ami , comme un
canard. Je nage comme un canard; j'en jurerai.
STEPHANO.
Tiens, baise le livre. — Cependant tu ne peux
nager comme un canard, car tu es fait comme une
oie.
TRINCULO.
0 Stephano , as-tu encore.de ceci?
STEPHANO.
La futaille entière , mon ami ; mon cellier est
dans un rocher au bord de la mer : c'est là que j'ai
cache' mon vin. — He' bien , maintenant, veau de
lune , comment va ta fièvre ?
CALIBAN.
N'es-tu pas tombé du ciel?
STEPHANO.
Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps
l'homme qu'on voyait dans la lune.
CALIBAN.
Je t'y ai vu, et je t'adore. La fille de mon maître
t'a montré à moi, toi, ton chien et ton buisson.
STEPHANO.
Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure je
ie remplirai de nouveau. Jure.
TRINCULO.
Par cette bonne lumière , voilà un sot monstre !
ACTE II, SCÈNE II. 59
moi , avoir peur de lui ! un imbécile de monstre !
l'homme de la lune ! un pauvre monstre bien cré-
dule ! — C'est boire net, monstre, sur ma parole.
C ALI BAN à Stéphane
Je veux te montrer dans l'île chaque pouce de
terre fertile , et je veux baiser ton pied. Je t'en prie ,
sois mon Dieu.
TRINCULO.
Par ce ciel , le plus perfide et le plus ivrogne des
monstres ! — Quand son Dieu sera endormi , il lui
volera sa bouteille.
CALIBAN.
Je baiserai ton pied ; je jurerai d'être ton sujet.
STEPHANO
Eh bien , approche; à terre, et jure.
TRINCULO.
J'en mourrai à force de rire de ce monstre hé-
bété. Un vilain monstre ! je me sentirais en goût de
le battre
STEPHANO.
Allons, baise.
TRINCULO.
Si ce n'était que ce pauvre monstre est ivre. C'est
un abominable monstre !
CALIBAN.
Je te conduirai aux meilleures sources , je te cueil-
lerai des baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter
du bois à ta suffisance. La peste étreigne le tyran
que je sers ! je ne lui porterai plus de fagots ; mais
c'est toi que je servirai , homme merveilleux.
6o LA TEMPÊTE,
TRINCULO.
Un monstre bien ridicule , de faire une merveille
d'un pauvre ivrogne !
CALIBAN.
Je t'en prie , laisse-moi te mener à l'endroit où
croissent les pommes sauvages : de mes longs ongles
je déterrerai des truffes; je te montrerai un nid de
geais, et je t'enseignerai à prendre au piège le singe
agile ; je te conduirai où sont les bosquets de noiset-
tes, et quelquefois je t'apporterai du rocher de jeu-
nes pingouins. Veux-tu venir avec moi?
STEPHANO.
J'y consens; marche devant nous sans babiller
davantage. — Trinculo, le roi et tout le reste de la
compagnie étant noyés, nous héritons de tout ici. —
( A Caliban. ) Viens, porte ma bouteille. — Cama-
rade Trinculo , nous allons tout à l'heure la remplir
de nouveau.
CALIBAN chante comme un ivrogne.
Adieu , mon maître ; adieu , adieu.
TRINCULO.
Monstre hurlant ! ivrogne de monstre !
CALIBAN.
Je ne ferai plus de viviers pour le poisson ;
Je n'apporterai plus à ton commandement de cpioi faire le feu ;
Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats.
Ban, ban, ca Caliban.
Liberté ! vive la joie ! vive la joie !
Liberté ! liberté ! vive la joie ! liberté !
STEPHANO.
Le brave monstre! Allons, conduis-nous.
(Ils sortent. )
ACTE III, SCÈNE I.
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ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Le devant de la caverne de Prospero. )
FERDINAND paraît, chargé d'une pièce de bois.
Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils
donnent en chasse lafatigue. Il esttelle sorte d'abais-
sement qu'on peut soutenir avec noblesse ; les plus
misérables travaux peuvent avoir un but magnifique.
Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait pour moi
aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maî-
tresse que je sers ranime ce qui est mort et change
mes travaux en plaisir. Oh ! elle est dix fois plus
aimable que son père n'est rude , et il est tout com-
posé de dureté. Un ordre menaçant m'oblige à
transporter quelques milliers de ces morceaux de
bois et à les mettre en tas. Ma douce maîtresse pleure
quand elle me voit travailler, et dit que jamais un
si bas emploi ne fut rempli par de telles mains. Je
m'oublie, mais ces douces pensées me rafraîchissent
même durant mon travail ; je m'en sens moins
surchargé.
(Entrent Miranda. et Prospero à quelque distance. )
62 LA TEMPÊTE,
MIRANDA.
Hélas ! je vous en prie , ne travaillez pas de cette
force : je voudrais que le tonnerre eût brûlé tout ce
bois qu'on vous a commandé de ranger en piles.
De grâce , mettez-le à terre , et reposez-vous : quand
il brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon
père est dans le fort de l'étude : reposez-vous , je
vous en prie ; nous n'avons pas à craindre qu'il
vienne avant trois heures d'ici.
FERDINAND.
0 ma chère maîtresse , le soleil sera couché avant
que j'aie fini la tâche qu'il faut que je m'efforce de
remplir.
MIRANDA.
Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps
je vais porter ce bois. Je vous en prie , donnez-moi
cela, je le porterai au tas.
FERDINAND.
Non, précieuse créature, j'aimerais mieux rompre
mes muscles , briser mes reins , que de vous voir
vous abaisser, tandis que je resterais là oisif.
MIRANDA.
Cela me conviendrait tout aussi-bien qu'à vous ,
et je le ferais avec bien moins de fatigue, car mon
cœur serait à l'ouvrage , et le vôtre y répugne.
PROSPERO.
Pauvre vermisseau , tu as pris le poison ; cette vi-
site en est la preuve.
MIRANDA.
Vous avez l'air fatigué.
ACTE III, SCÈNE I. 63
FERDINAND.
Non , ma noble maîtresse : que vous soyez près de
. moi, l'obscurité sera pour moi un brillant matin.
Je vous en conjure, et c'est surtout pour le placer
dans mes prières, quel est votre nom ?
MIRANDA.
Miranda. 0 mon père, en le disant, je viens de
désobéir à vos ordres.
FERDINAND.
Admire'e Miranda ! objet en effet de la plus haute
admiration , digne de ce qu'il y a de plus précieux
au monde î j'ai regardé beaucoup de femmes avec la
disposition la plus favorable; plus d'une fois la
mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop
prompte à les écouter. Plusieurs femmes m'ont plu
par différentes qualités, mais jamais je n'en aimaiau-
cune que toujours quelque défaut ne vînt s'opposer à
l'effet de la plus noble grâce et la faire disparaître.
Mais vous , si parfaite, si supérieure à toutes, vous
êtes créée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque
créature.
MIRANDA.
Je n'en connais pas une de mon sexe : je ne me
rappelle pas un visage de femme , si ce n'est le mien
que j'ai vu dans mon miroir. Je n'ai vu non plus de
ce que je puis appeler des hommes que vous , mon
bon ami, et mon cher père. Je ne sais pas quels sont
leurs traits hors de cette île; mais sur ma pudeur,
qui est le joyau de ma dot, je ne souhaiterais dans
le monde d'autre compagnon que vous , et mon ima-
gination ne peut se peindre d'autre figure que la
64 LA TEMPÊTE,
vôtre qui pût me plaire. Mais je cause un peu trop
imprudemment , et j'oublie en le faisant les leçons
de mon père.
FERDINAND.
Je suis prince par ma condition, Miranda : je crois
même être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi ),
et je ne suis pas plus disposé à demeurer esclave sous
ce bois , qu'à endurer sur ma bouche les piqûres
de la grosse mouche à viande. Écoutez parler mon
âme : à l'instant où je vous ai vue, mon cœur a
volé à votre service ; là réside ce qui m'assujettit,
et c'est pour l'amour de vous que je suis ce bûche-
ron si patient.
MIRANDA.
M'aimez-vous ?
FERDINAND.
0 ciel et terre, rendez témoignage de cette parole,
et si je parle sincèrement, couronnez d'un succès for-
tuné ce que je déclare; si mes discours sont trompeurs,
convertissez en revers tout ce qui m'est réservé de
bonheur. Je vous aime , vous estime , vous honore
au delà de tout ce qui dans le monde n'est pas vous.
MIRANDA.
Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne
de la joie.
PROSPERO.
Heureuse rencontre des deux plus rares penchans !
Ciel , verse tes faveurs sur l'affection qui naît entre
eux.
FERDINAND.
De quoi pleurez-vous ?
ACTE III, SCÈNE I. 65
MIRANDA.
De mon peu de me'rite , qui n'ose offrir ce que
je de'sire donner , et bien moins encore accepter ce
dont la privation me ferait mourir. Mais c'est un
trouble inutile; et plus il cherche à se cacher, plus
il se gonfle et devient apparent. Loin de moi, ti-
mides artifices; enhardis-moi, franche et sainte
innocence : je suis votre femme si vous voulez m'é-
pouser; sinon je mourrai fille et à vous. Vous pou-
vez me refuser pour votre compagne; mais, que
vous le vouliez ou non, je serai votre servante.
FERDINAND.
Ma maîtresse, ma bien-aime'e; et moi toujours
ainsi à vos pieds.
MIRANDA.
Vous serez donc mon mari ?
FERDINAND.
Oui , et d'un cœur aussi joyeux que l'esclave qui
épouse la liberté. Voilà ma main.
MIRANDA.
Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur.
Maintenant adieu , pour une demi-heure.
FERDINAND.
Dites mille! mille!
(Ferdinand et Miranda sortent. )
PROSPERO.
Je ne puis être heureux de ce qui se passe autant
qu'eux qui sont surpris du même coup ; mais il n'est
rien qui pût me donner plus de joie. Je retourne à
mon livre , car il faut qu'avant l'heure du souper j'aie
Tom. II. 5
66 LA TEMPÊTE,
fait encore bien des choses pour l'accomplissement
de ceci.
( Il sort. )
SCÈNE IL
( Une autre partie de l'île. )
STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN les suit te-
nant une bouteille.
STEPHANO.
Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec,
nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant.
Ainsi , ferme et à l'abordage ! Mon laquais de mons-
tre, bois à ma santé.
TRINCULO.
Son laquais de monstre ! la folie de cette île les
tient ! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitans :
des cinq nous en voilà trois ; si les deux autres ont
le cerveau timbré comme nous, l'état chancelle.
STEPHANO.
Bois donc , laquais de monstre , quand je te l'or-
donne. Tu as tout-à-fait les yeux dans la tête.
TRINCULO.
Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre
bien bâti s'il les avait dans la queue.
STEPHANO.
Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans
le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai
nagé trente-cinq lieues nord et sud avant de pou-
ACTE III, SCÈNE II. 67
voir gagner terre , vrai comme il fait jour. Tu seras
mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne (I2).
TRINCULO.
Votre lieutenant si vous m'en croyez ; il n'est pas
bon à montrer comme enseigne.
STEPHANO.
Nous ne nous enfuirons pas , monsieur le mon-
stre <l3>.
TRINCULO.
Vous n'avancerez pas non plus , mais vous demeu-
rerez couchés comme des chiens , sans rien dire ni
l'un ni l'autre.
STEPHANO.
Veau de lune , parle une fois en ta vie , si tu es un
honnête veau de lune.
CALIBAN.
Comment se porte ta grandeur ? Permets-moi de
baiser ton pied. — Je ne veux pas le servir lui ,
il n'est pas brave.
TRINCULO.
Tu mens, le plus ignorant des monstres : je suis
dans le cas de colleter un constable. Parle, toi,
poisson débauché , a-t-on jamais fait passer pour un
poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en
ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux
mensonge , toi qui n'es que la moitié d'un poisson ,
et la moitié d'un monstre?
CALIBAN.
Là ! comme il se moque de moi ! Le laisseras-tu
dire, mon seigneur?
68 LA TEMPÊTE,
TRINCULO.
Mon seigneur , dit-il ! — Qu'un monstre puisse
être si niais !
CALIBAN
Là! là ! encore ! Je t'en prie, mords-le à mourir.
STEPHANO.
Trinculo , tâche d'avoir dans ta tête une bonne
langue. Si tu t'avisais de te mutiner , le premier
arbre Ce pauvre monstre est mon sujet, et je
ne souffrirai pas qu'on l'insulte.
GALIBAN.
Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr
encore la prière. que je t'ai faite ?
STEPHANO.
Oui dà, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je
resterai debout , et Trinculo aussi.
( Entre Ariel invisible. )
CALIBAN.
Comme je te l'ai dit tantôt , je suis sujet d'un tyran,
d'un sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.
ARIEL.
Tu mens.
GALIBAN.
Tu mens toi-même , malicieux singe. Je voudrais
bien qu'il plût à mon vaillant maître de t'extermi-
ner. Je ne mens point.
STEPHANO.
Trinculo , si vous le troublez encore dans son ré-
cit, par cette main , je ferai sauter quelqu'une de
vos dents.
ACTE III, SCÈNE II. 69
TRINCUL0.
Quoi ! je n'ai rien dit.
STEPHANO.
Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. ( A
Caïiban. ) Poursuis.
CALIBAN.
Je dis que par sortilège il a pris cette île ; il l'a
prise sur moi. S'il plaît à ta grandeur de me venger
de lui, car je sais bien que 'tu es courageux, mais
celui-là ne l'est pas
STEPHANO.
Cela est très-certain.
CALIBAN.
Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te servirai.
STEPHANO.
Mais comment manoeuvrer cette affaire? Peux-tu
me conduire à l'ennemi ?
CALIBAN.
Oui , oui , monseigneur ; je promets de te le li-
vrer endormi, de manière à ce que tu puisses lui en-
foncer un clou dans la tête.
ARIEL.
Tu mens, tu ne le peux pas.
CALIBAN.
Quel fou bigarré est-ce là ? Vilain pleutre ! Je
conjure ta grandeur de lui donner des coups , et de
lui reprendre cette bouteille : quand il ne l'aura
plus , il faudra qu'il boive de l'eau de mare , car je ne
lui montrerai pas où sont les sources vives.
7o LA TEMPÊTE,
STEPHANO.
Crois-moi , Trinculo , ne t'expose pas davantage
au danger. Interromps encore le monstre d'un seul
mot , et je mets ma cle'mence à la porte , et je fais
de toi un hareng sec.
TRINCULO.
Eh quoi! quefais-je? Je n'ai rien fait; je vais
m'éloigner de vous.
STEPHANO.
N'as-tu pas dit qu'il mentait ?
ARIEL.
Tu mens.
STEPHANO.
Oui? (7/ le bat. ) Prends ceci pour toi. Si cela
vous plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.
TRINCULO.
Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! avez-
vous perdu la raison et l'ouïe aussi ? La peste soit de
votre bouteille ! Voilà ce qu'opèrent l'ivresse et le
vin ! Le farcin sur votre monstre , et le diable vous
serre les doigts !
CALIBAN.
Ha , ha , ha !
STEPHANO.
Maintenant continuez votre histoire. — Je t'en
prie, va-t'en plus loin.
CALIBAN.
Bats -le bien. Après quoi je le battrai aussi ,
moi.
STEPHANO.
Tiens-toi plus loin. — Allons, toi, poursuis.
ACTE III, SCÈNE II. 7i
CALIBAN.
Eh bien , comme je te l'ai dit , c'est sa coutume à
lui de dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui
faire sauter la cervelle après avoir d'abord saisi ses
livres, ou avec une bûche lui briser le crâne, ou
l'éven trer avec un pieu , lui couper la gorge avec un
couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses
livres , car sans eux il n'est qu'un sot comme moi et
n'a pas un seul esprit à ses ordres : ils le haïssent tous
aussi radicalement que moi. Ne brûle que ses livres.
Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme,
dont il ornera sa maison quand il en aura une : et
surtout, ce qui mérite d'être sérieusement considéré,
c'est la beauté de sa fille ; lui-même il l'appelle in-
comparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma
mère Sycorax et elle ; mais elle l'emporte autant sur
Sycorax que le plus grand sur le plus petit.
STEPHANO.
Est-ce donc un si beau brin de fille?
CALIBAN.
Oui, mon prince : je te réponds qu'elle convient
à ton lit, et qu'elle te produira une belle lignée.
STEPHANO.
Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi,
nous serons roi et reine. Dieu conserve nos excellen-
ces! et Trinculo et toi, vous serez nos vice-rois.
Goûtes-tu le projet, Trinculo !
TRINCULO.
Excellent.
STEPHANO.
Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir battu;
72 LA TEMPÊTE,
mais tant que tu vivras, tâche de n'avoir dans ta
tête qu'une bonne langue.
CALIBAN.
Dans moins d'une demi-heure il sera endormi :
veux-tu l'exterminer alors ?
STEPHANO.
Oui, sur mon honneur.
ARIEL.
Je dirai cela à mon maître.
CALIBAN.
Tu me rends gai; je suis plein d'alle'gresse. Al-
lons, soyons joyeux. Voulez-vous chanter le canon
que vous m'avez appris tout à l'heure (l4)?
STEPHANO.
Je veux faire raison à ta requête , monstre ; oui ,
toujours raison. Allons, Trinculo, chantons.
( Stephano chante. )
Moquons-nous d'eux ; observons-les , observons-les ,
Moquons-nous d'eux ; la pensée est libre.
CALIBAN.
Ce n'est pas là l'air. ,
( Ariel joue l'air sur un pipeau et s'accompagne d'un tamlourin.
STEPHANO.
Qu'est-ce que c'est que cette répétition?
TRINCULO.
C'est l'air de notre canon joué par la figure de
personne (l5).
STEPHANO.
Si tu es homme , montre-toi sous ta propre figure ;
si tu es le diable, prends celle que tu Voudras.
ACTE III, SCÈNE IL ?3
TRINCULO.
Oh! pardonnez-moi mes pe'che's.
STEPHANO.
Qui meurt a payé toutes ses dettes. — Je te dé-
fie.. . merci de nous !
CALIBAN.
As-tu peur?
STEPHANO.
Moi, monstre? Non.
CALIBAN.
N'aie pas peur : l'île est remplie de bruits, de sons
et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais
nuire. Quelquefois des milliers d'instrumens tintent
confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce
sont des voix telles que , si je m'éveillais alors après
un long sommeil, elle me feraient dormir encore ; et
quelquefois en dormant , il m'a semblé voir les nuées
s'ouvrir et me montrer des richesses prêtés à pleu-
voir sur moi; en sorte que lorsque je me réveillais,
je pleurais d'envie de rêver encore.
STEPHANO.
Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma mu-
sique pour rien.
CALIBAN.
Quand Propero sera tué.
STEPHANO.
C'est ce qui arrivera tout à l'heure : je n'ai pas
oublié ce que tu m'as conté.
TRINCULO.
Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons notre
besogne.
74 LA TEMPÊTE,
STEPHANO.
Guide-nous, monstre ; nous te suivons. — Je serais
bien aise de voir ce tambourineur : il va bien.
TRINCULO.
Viens-tu? — Je te suivrai, Stepliano.
( Ils sortent. )
SCÈNE III.
( Une autre partie de l'iîe. )
Entrent ALONZO , SÉBASTIEN, ANTONIO,
GONZALE, ADRIAN, FRANCISCO et autres.
GONZALE.
Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin , sei-
gneur. Mes vieux os me font mal; c'est un vrai la-
byrinthe que nous avons parcouru là par tant de
sentiers ou droits ou tortueux. J'en jure votre pa-
tience, j'ai besoin de me reposer.
ALONZO.
•
Mon vieux seigneur , je ne peux te blâmer ; je
sens moi-même la lassitude tenir mes esprits
dans l'engourdissement. Asseyez-vous et reposez-
vous ; et moi je veux laisser ici mon espoir, et ne le
pas garder plus long-temps avec moi comme un flat-
teur. Il est noyé, celui à la découverte duquel nous
errons ainsi, et la mer se rit de ces recherches
trompées que nous avons faites sur la terre. Soit;
qu'il aille en paix.
ACTE III, SCÈNE III. 95
ANTONIO, bas à Sébastien.
Je suis bien aise qu'il soit ainsi tout-à-fait sans
espe'rance. — N'allez pas pour un revers renoncer au
projet que vous étiez résolu d'exécuter.
SÉBASTIEN.
Nous l'accomplirons à la première occasion fa-
vorable.
ANTONIO.
Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont par
cette marche, ils ne voudront ni ne pourront exer-
cer la même vigilance que lorsqu'ils ont leurs forces
fraîches,
SÉBASTIEN.
Oui, cette nuit; n'en parlons plus.
(On entend une musique solennelle et singulière. Prospère- est invisible dans les airs.
Entrent plusieurs fantômes sous des formes bizarres, qui apportent une table servie
pour un festin. Us forment autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes
engageans, invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils disparaissent ensuite. )
ALONZO.
Quelle est cette harmonie? mes bons amis, écoutons „
GONZALE.
Une musique d'une douceur merveilleuse.
ALONZO.
Ciel, ne nous livrez qu'à des puissances favorables.
Qu'est-ce que c'étaient que ces gens-là ?
SÉBASTIEN.
Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai
qu'il existe des licornes , qu'il est dans l'Arabie un
arbre servant de trône au phénix, et qu'aujourd'hui
encore un phénix y règne.
76 LA TEMPÊTE,
ANTONIO.
Je crois l'un et l'autre ; et, quelque autre chose
qu'on refuse de croire, qu'on vienne à moi, je ju-
rerai que cela est vrai. Jamais les voyageurs n'ont
menti , quoique dans leur pays les idiots en me'di-
sent et les condamnent.
GONZALE.
Voudrait-on me croire si je racontais ceci dans
Naples? Si je leur disais que j'ai vu des insulaires
ainsi faits ; car certainement c'est là le peuple de
cette île ; et , qu'avec des formes monstrueuses , ils
ont, remarquez bien ceci , des moeurs plus douces
que vous n'en trouveriez chez beaucoup d'hommes
de notre temps, je dirais presque chez aucun?
PROSPERO, àpart.
Honnête seigneur, tu as dit le mot; car quelques-
uns de vous ici pre'sens êtes pires que des démons.
ALONZO.
Je ne me lasse point de songer à leurs formes
étranges , à leurs gestes , à ces sons qui , bien qu'il
y manque l'assistance de la parole , expriment pour-
tant dans leur langage muet d'excellentes choses.
PROSPERO, à part.
Ne louez pas avant le départ.
FRANCISCO.
Ils se sont étrangement évanouis.
SÉBASTIEN.
Qu'importe , puisqu'ils ont laissé les munitions ?
ACTE III, SCÈNE III. 77
ear nous avons faim. — Vous plaît-il goûter de
ceci?
ALONZO.
Non pas moi.
GONZALE.
En bonne foi , seigneur, vous n'avez rien à crain-
dre. Quand nous étions enfans, qui aurait voulu
croire qu'il existât des montagnards portant des
fanons comme les taureaux , et ayant à leur cou des
masses de chair pendantes; et qu'il y avait des
hommes dont la tête était placée au milieu de leur
poitrine? Et cependant nous ne voyons pas aujour-
d'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour un (l6) qui
ne nous rapporte ces faits dûment attestés.
ALONZO.
Je m'approcherai de cette table et je mangerai ,
dût ce repas être pour moi le dernier. Eh ! qu'im-
porte , puisque le meilleur de ma vie est passé ?
Mon frère, seigneur duc, approchez-vous et faites
comme nous.
( Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie , fond sur la taMe, se-
coue ses ailes sur les plats, et par un tour subtil le banquet disparaît. )
ARIEL.
Vous êtes trois hommes de crime que la destinée
( qui se sert comme instrument de ce bas monde et de
tout ce qu'il renferme ) a fait vomir par la mer in-
satiable dans cette île où n'habite point l'homme ,
parce que vous n'êtes point faits pour vivre parmi
les hommes. Je vous ai rendus frénétiques.
( Voyant Alenzo, Se'bastien et les autres tirer leurs épe'es. )
C'est ayec un courage de cette espèce que des
hommes se pendent et se noient. Insensés que vous
78 LA TEMPÊTE,
êtes , mes compagnons et moi sommes les ministres
du Destin : les élémens dont est forgée la trempe de
vos épées peuvent aussi aisément blesser les vents
bruyans , ou , par de ridicules estocades , percer à
mort l'eau qui se réunit au même instant , que rac-
courcir un seul brin de mes plumes. Mes compa-
gnons sont invulnérables comme moi ; et, pussiez-
vous nous blesser avec vos armes , elles sont main-
tenant trop pesantes pour vos forces : elles ne se
laisseront plus soulever. Mais souvenez-vous , car
tel est ici l'objet de mon message , que vous trois
vous avez expulsé de son duché de Milan le vertueux
Prospero ; que vous l'avez exposé sur la mer ( qui
depuis vous en a payé le salaire ) , lui et sa fille in-
nocente. C'est pour cette action odieuse que des des-
tins qui diffèrent, mais n'oublient pas, ont irrité
les mers et les rivages , toutes les créatures con-
tre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton
fils. Ils vous annoncent par ma voix qu'une destruc-
tion prolongée ( pire que la mort , quelle qu'elle
soit , lorsqu'elle vient en un seul coup ) va vous
suivre pas à pas et dans toutes vos actions. Pour
vous préserver des vengeances ( qui autrement vont
éclater sur vos têtes dans cette île désolée ) , il ne
vous reste plus que le remords du cœur , et ensuite
une vie sans reproche.
( Ariel s'évanouit dans un coup de tonnerre. Ensuite, au son d'une musique agréable,
les fantômes rentrent et dansent en faisant des grimaces moqueuses, et emportent la
table. )
PROSPERO, à part à Ariel.
Tu as très-bien joué ce rôle de harpie , mon
Ariel : elle avait de la grâce à dévorer. Dans tout
ce que tu as dit, tu n'as rien omis de l'instruction
ACTE III, SCÈNE III. 79
que je t'avais donne'e. Mes esprits secondaires ont
aussi rendu d'après nature et avec une vérité bi-
zarre leurs différentes espèces de personnages. Mes
charmes puissans opèrent , et ces hommes mes enne-
mis sont enchaînés tous dans le délire. Les voilà en
mon pouvoir : je veux les laisser dans ces accès de
frénésie , tandis que je vais revoir le jeune Ferdi-
nand qu'ils croient noyé , et sa chère , ma chère
bien-aimée.
GONZALE.
Au nom de ce qui est saint , seigneur, pourquoi
demeurez-vous ainsi les yeux si étrangement fixes
et effrayés ?
ALONZO.
0 prodige, prodige d'horreur ! il m'a semblé que
les vagues avaient une voix et m'en parlaient. Les
vents le chantaient autour de moi; et le tonnerre,
ce profond et terrible tuyau d'orgue , prononçait le
nom de Prospero , et de sa voix de basse récitait
mon injustice. Mon fils est donc dans le limon de la
mer! J'irai le chercher plus avant que jamais n'a
pénétré la sonde, et reposer avec lui dans la vase.
( Il soit. )
SÉBASTIEN.
Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs
légions.
ANTONIO.
Je serai ton second.
(Ils sortent. )
GONZALE.
Ils sont tous trois désespérés. Leur crime odieux ,
comme un poison qui ne doit opérer qu'après un
long espace de temps , commence à ronger leurs
80 LA TEMPÊTE,
âmes. Je vous en conjure, vous dont les muscles
sont plus souples que les miens, suivez-les rapide-
ment , et sauvez-les des actions où peut les entraî-
ner le de'sordre de leurs sens.
ADRIAN,
Suivez-nous , je vous prie.
(Ils sortent. )
FIN DU TROISIEME ACTE.
ACTE IV, SCÈNE I. 81
»*VWUlllMl»\M\M«lt*tlU%miMVUl*lVM\W»\rHlWl*lllMlU\M\l'lMi\W\\VUn\t%W
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Le devant de la grotte de Prospère )
Entrent PROSPERO, FERDINAND et MIR AND A.
PROSPERO à Ferdinand.
01 je vous ai puni trop sévèrement, tout est réparé
par la compensation que je vous offre, car je vous
ai donné ici un des fils de ma vie , ou plutôt celle
pour qui je vis. Je la remets encore une fois dans tes
mains. Toutes mes tyrannies n'étaient que les épreu-
ves où je voulais mettre ton amour, et tu les as
merveilleusement soutenues. Ici, à la face du ciel ,
je ratifie ce don précieux que je t'ai fait. 0 Ferdi-
nand, ne souris point de moi si je la vante; car tu
reconnaîtras qu'elle surpasse toute louange, et la
laisse épuisée derrière elle.
FERDINAND.
Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le contraire.
PROSPERO.
Reçois-la donc comme un don de ma main, et
aussi comme un bien qui t'appartient pour l'avoir
Tom. II. 6
8à LA TEMPETE,
dignement acquis. Mais si tu romps le noeud virgi-
nal avant que toutes les saintes cérémonies aient été
accomplies dans la plénitude de l,eurs rites pieux ,
jamais le ciel ne répandra sur cette union les douces
influences capables de la faire prospérer; la haine
stérile , le dédain au regard amer , et la discorde ,
sèmeront votre lit nuptial de tant de ronces rebu-
tantes, que vous le prendrez tous deux en haine.
Ainsi, au nom de la lampe d'hymen qui doit vous
éclairer, prenez garde à vous.
FERDINAND.
Comme il est vrai que j'espère des jours paisibles,
une belle lignée , un longue vie accompagnée d'un
amour pareil à celui d'aujourd'hui , l'antre le plus
sombre, le lieu le plus propice , les plus fortes sug-
gestions de notre plus mauvais génie , rien ne
pourra amollir mon honneur jusqu'à des désirs im-
purs ; rien ne me fera consentir à dépouiller de son
vif aiguillon ce jour de la célébration, que je pas-
serai à imaginer que les chevaux du soleil ont pris
des javars, ou que la nuit demeure là-bas enchaî-
née.
PROSPERO.
Noblement parlé. Assieds-toi donc , et converse
avec elle, elle est à toi. — Allons, Ariel, mon ingé-
nieux serviteur , mon Ariel.
(Entre Ariel. )
ARIEL.
Que désire mon puissant maître?
PROSPERO.
Toi et les esprits que tu commandes, vous avez
ACTE IV, SCÈNE I. 83
tous dignement rempli votre dernier emploi. J'ai be-
soin de vous encore pour un autre artifice du même
genre. Pars, et amène ici, dans ce lieu, tout ce
menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai donné
pouvoir. Anime-les à de rapides mouvemens , car
il faut que j'accorde aux voeux de ce jeune couple
le spectacle de quelques-uns des prestiges de mon
art. C'est ma promesse, et ils l'attendent de moi.
ARIEL.
Dans l'instant. .
PROSPERO.
Oui, dans un clin d'oeil.
ARIEL.
Vous n'aurez pas dit va et reviens, et respiré deux
fois et crié allons, allons, que chacun accourant à
pas légers sur la pointe du pied , sera devant vous
avec sa moue et ses grimaces. M'aimez-vous, mon
maître? non?
PROSPERO.
Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que
tu ne m'entendes appeler.
ARIEL.
Oui , je comprends.
(Il sort.)
PROSPERO, à Ferdinand.
Songe à tenir ta parole; ne donne pas trop de li-
berté à tes caresses : lorsque le sang est enflammé,
les sermens les plus forts ne sont plus que de la
paille. Sois plus retenu, ou autrement bonsoir à
votre promesse.
FERDINAND.
Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de la
/
84 LA TEMPÊTE,
blanche neige qui repose sur mon cœur amortit
l'ardeur de mes sens (l7).
PROSPERO.
Bien. (A Ariel.) Allons, mon Ariel, viens main-
tenant; amène un supplément plutôt que de man-
quer d'un seul esprit. Parais ici, et d'un ton ani-
mé ( A Ferdinand. ) Point de langue; tout yeux;
du silence.
(Une musique douce. )
MASQUE C18).
Entre IRIS.
Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches ban-
des de froment, de seigle , d'orge , de vesce , d'avoine
et de pois; tes montagnes herbues où vivent les brou-
tantes brebis, et tes prairies aplaties où elles sont
tenues à couvert sous le chaume ; tes rivages bordés
de pivoine et de lis qu'avril, gonllé d'humidité, em-
bellit à ta voix, pour former de chastes couronnes
à tes froides nymphes ; et tes berceaux de jonc
qu'aime le jeune homme renvoyé, délaissé par la
jeune fille qu'il aime ; et tes vignobles ceints de pa-
lissades ; et tes grèves stériles hérissées de rocs où
tu vas respirer le frais : la reine du firmament,
dont je suis l'humide arc-en-ciel et la messagère, te le
demande , et te prie de venir ici sur ce gazon par-
tager les jeux de sa souveraine grandeur; ses paons
volent à tire d'ailes : approche, riche Cérès, pour
la recevoir.
Entre CÉRÈS.
Salut, messagère vêtue de diverses couleurs, toi
qui ne désobéis jamais à l'épouse de Jupiter ; toi qui
de tes ailes de safran verses sur mes fleurs des ro-
ACTE IV, SCÈNE I. 85
sées de miel et les pluies rafraîchissantes , et qui
des deux bouts de ton arc bleu couronnes mes espa-
ces bocageux et mes plaines sans arbrisseaux : pour-
quoi ta reine m'appelle-t-elle ici sur la verdure de
cette herbe menue ?
IRIS.
Pour célébrer une alliance d'amour sincère, et
pour doter généreusement ces bienheureux amans.
CÉRÈS.
Dis-moi , arc des cieux , sais-tu si Vénus ou son
fils accompagnent la reine? Du jour qu'ils tramèrent
le complot qui livra ma fille au ténébreux Pluton ,
j'ai fait serment d'éviter la scandaleuse société et de
la mère et de son aveugle fils.
IRIS.
Ne crains point sa présence ici. Je viens de ren-
contrer sa divinité fendant les nues vers Paphos ,
et son fils avec elle traîné par ses colombes. Ils
croyaient avoir jeté quelque charme lascif sur cet
homme et cette jeune fille , qui ont fait serment
qu'aucun des mystères du lit nuptial ne serait ac-
compli avant que l'hymen n'ait allumé son flam-
beau. Mais ils le pensaient en vain : l'amoureuse
concubine de Mars s'en est retournée; son fils, au
cerveau plein de malice , a brisé ses flèches; il jure
de n'en plus lancer, et désormais, jouant avec les
passereaux , de n'être plus qu'un enfant.
CÉRÈS.
La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon
s'avance : je la reconnais à sa démarche.
( Entre Junoa, )
m LA TEMPÊTE,
JUNON.
Comment se porte ma bienfaisante sœur? Venez
avec moi bénir ce couple , afin que leur vie soit
prospère , et qu'ils se voient honorés dans leurs en-
fans.
( Elle cliante. )
Honneur , richesses , bénédictions du mariage ;
Longue continuation et accroissement de bonheur ;
Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.
Junon chante sur vous sa bénédiction.
CÉRÈS.
Accroissement de terre , abondance de toutes parts ;
Que vos moissons remplissent vos greniers inépuisables ;
Granges et greniers toujours remplis;
Vignes se grossissant de grappes pressées ;
Plantes courbées sous leurs doux fardeaux ;
Que le printemps revienne pour vous au plus tard
A la fin de la récolte.
Là disette et le besoin s'écarteront de vous.
Telle est sur vous la bénédiction de Cérès.
FERDINAND.
Voilà la vision la plus majestueuse , les chants les
plus harmonieux! — Puis-je oser croire que ce
soient là des esprits ?
PROSPERO.
Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelé des
lieux où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de
mon imagination.
FERDINAND.
0 que je vive toujours ici! Un père, une épouse ,
si rares , si merveilleux, font de ce lieu un paradis.
( Junon et Ce'rès se parlent bas, et envoient Iris faire un message. )
ACTE IV, SCÈNE I. 87
PROSPERO.
Silence , mon fils : Junon et Cérès s'entretiennent
sérieusement tout bas. Il reste quelqu'autre chose à
faire. Chut, pas une syllabe, ou notre charme est
rompu.
IRIS.
Vous qu'on appelle naïades, nymphes des serpen-
tans ruisseaux, avec "vos couronnes de jonc et vos
regards toujours innocens , quittez l'onde ridée de
vos canaux , et venez sur ce gazon vert obéir au si-
gnal qui vous appelle : Junon l'ordonne. Hâtez-vous,
nymphes chastes; aidez-nous à célébrer une alliance
d'amour fidèle : ne vous faites pas attendre.
( Entrent des nymphes. )
Et vous , moissonneurs armés de faucilles , brûlés
du soleil et fatigués d'août , venez ici de vos sillons,
et livrez-vous à la joie. Chômez ce jour de fête ; cou-
vrez-vous de a^os chapeaux de paille de seigle, et
que chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches
nymphes dans une danse rustique.
(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur e'tat : ils se joignent aux nymphes et
forment une danse gracieuse vers la fin de laquelle Prospero tressaille tout à coup el
prononce les mots suivans; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit
étrange, sourd et confus. )
PROSPERO.
J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette brute
de Caliban et de ses associés contre mes jours : l'in-
stant où ils doivent exécuter leur complot est pres-
que arrivé. ( Aux esprits. ) Fort bien — Éloignez-
vous. Rien de plus.
FERDINAND.
Voilà qui est étrange ! Votre père est saisi de
quelque passion qui travaille violemment son âme.
88 LA TEMPÊTE,
MIRANDA.
Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé d'une
si violente colère.
PROSPERO. .
Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous
étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille ; maintenant
voilà nos divertissemens finis : nos acteurs , comme
je vous l'ai dit d'avance , étaient tous des esprits ;
ils se sont fondus en air , en un air subtil ; et sem-
blables à l'édifice sans base de cette vision , se dis-
soudront aussi les tours qui se couronnent de nues ,
les palais somptueux, les temples solennels, notre
vaste globe , oui , notre globe lui-même, et tout ce
qu'il reçoit de la succession des temps ; et comme
s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissou-
dront, sans qu'à la place où ils existaient on voie
seulement s'enfuir et se disperser quelque confus
amas de quelques nuages (l9). Nous sommes faits de
la vaine substance dont se forment les songes, et no-
tre chétive vie est environnée d'un sommeil. — Sei-
gneur , j'éprouve quelque chagrin : supportez ma
faiblesse ; ma vieille tête est troublée ; ne vous tour-
mentez point de mon infirmité t Veuillez rentrer
dans ma caverne et vous y reposer. Je vais faire un
tour ou deux pour calmer mon esprit agité.
FERDINAND et Miranda.
Nous vous souhaitons la paix.
PROPERO à Ariel.
Arrive avec ma pensée. — ( A Ferdinand et Mi-
randa.) Je vous remercie. — Viens, Ariel,
ACTE IV, SCÈNE I. 89
ARIEL.
Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu ?
PROSPERO.
Esprit , il faut nous préparer à faire face à Cali-
ban.
ARIEL.
Oui , mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès ,
j'avais eu l'idée de t'en parler ; mais j'ai craint d'é-
veiller ta colère.
PROSPERO.
Redis-moi où tu as laissé ces misérables.
ARIEL.
Je vous l'ai dit , seigneur : ils étaient enflammés
de boisson , si remplis de bravoure qu'ils châtiaient
l'air de ce qu'il leur soufflait clans le visage , et frap-
paient la terre pour avoir baisé leurs pieds ; mais
toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon
tambour : à ce bruit, comme des poulains indomp-
tés, ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs
paupières , et levé le nez du côté où ils flairaient la
musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles , que,
comme des veaux , appelés par le mugissement de la
vache , ils ont survi mes sons au travers des ronces
dentées , des bruyères, des buissons hérissés, des épi-
nes qui pénétraient la peau mince du devant de leurs
jambes. A la fin , je les ai laissés dans l'étang boueux
et verdâtre qui est au delà de ta grotte , s'agitant de
tout le corps pour retirer leurs pieds enfoncés dans la
fange noire et puante du lac.
PROSPERO.
Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta
9o LA TEMPÊTE,
forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a
d'oripeau dans ma demeure : c'est l'appât où je pren-
drai ces voleurs.
ARIEL.
J'y vais, j'y vais.
( Il sort. )
PROSPERO.
Un démon , un démon incarné dont la nature ne
peut jamais offrir aucune prise à l'éducation ; sur
qui j'ai perdu, entièrement perdu toutes les peines
que je me suis données par humanité ! et comme son
corps devient plus difforme avec les années, son âme
se gangrène^ encore Je veux qu'ils souffrent tous
jusqu'à en rugir.
(Rentre Ariel chargé d'habillemens Lrillans et autres choses du même genre. )
Viens, range-les sur cette corde.
( Prospero et Ariel demeurent invisibles. )
( Entrent Calihan, Stephano etTrinculo tout mouille's. )
CALIBAN.
Je t'en prie, va d'un pas si doux, que la taupe
aveugle ne puisse ouïr ton pied poser. Nous voilà
tout près de sa caverne.
STEPHANO.
Hé bien, monstre, votre lutin, que vous disiez un
lutin sans malice , ne nous a guère mieux traités que
le Follet des champs ^°\
TRINCULO,
Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce
dont mon nez est en grande indignation.
STEPHANO.
Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais
prendre de l'humeur contre vous; voyez-vous
ACTE IV, SCÈNE I. 91
TRINCULO.
Tu serais un monstre perdu.
CALIBAN.
Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bon-
nes grâces. Aie patience, car le butin auquel je te
conduis recouvrira bien cette mésaventure : ainsi,
parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il était en-
core minuit.
TRINCULO.
Oui , mais avoir perdu nos bouteilles dans la
mare !
STEPAHNO.
Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du dés-
honneur, monstre, mais une perte immense.
TRINCULO.
Cela m'est encore plus sensible que l'eau qui me
mouille. — C'est cependant votre lutin sans malice,
monstre
STEPHANO. /
Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je,
pour ma peine, en avoir jusque par-dessus les oreil-
les.
CALIBAN.
Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas. — Vois-
tu bien? voici la bouche de la caverne : point de
bruit; entre dedans. Fais-nous ce bon méfait qui
pour toujours te met, toi, en possession de cette île;
et moi ton Caliban à tes pieds, pour les lécher éter-
nellement.
STEPHANO.
Donne-moi ta main. Je commence à avoir des
idées sanguinaires.
92 LA TEMPÊTE,
TRINCULO.
0 roi Stephano (2l)! ô mon gentilhomme ! ô digne
Stephano ! regarde ; vois quelle garde-robe voilà ici
pour toi.
CALIBAN.
Laisse tout cela,imbécile; ce n'est que de la drogue.
TRINCULO.
Oh, oh, monstre, nous nous connaissons en fri-
perie. — O roi Stephano!
STEPHANO.
Lâche cette robe , Trinculo. Par ma main ! jepré-
tends avoir cette robe.
TRINCULO.
Ta grandeur l'aura.
CALIBAN.
Que l'hydropisie étouffe cet imbe'cile ! A quoi
pensez-vous de vous amuser à ce bagage? Avançons,
et faisons le meurtre d'abord. S'il se réveille, depuis
la plante des pieds jusqu'au crâne, notre peau ne
sera plus que pincemens ; oh ! il nous accoutrera
d'une étrange manière !
STEPHANO.
Paix, monstre. — Madame la corde, ce pourpoint
n'est-il pas pour moi? — Voilà le pourpoint hors de
ligne. — A présent, pourpoint, vous êtes sous la
ligne ; vous courez risque de perdre vos crins et de
devenir un faucon chauve (22).
TRINCULO.
Faites, faites. N'en déplaise à votre grandeur,
nous volons à la ligne et au cordeau.
ACTE IV, SCÈNE I. 93
STEPHANO.
Je te remercie de ce bon mot. Tiens , voilà un
habit pour la peine. Tant que je serai roi de ce
pays, l'esprit n'ira point sans récompense. « Voler à
la ligne et au cordeau î » c'est un excellent trait
d'estoc. Tiens , encore un habit pour la peine.
TRINCULO.
Allons , monstre , un peu de glu à vos doigts , et
puis emportez-nous le reste.
CALIBAN.
Je ne veux rien de tout cela. Nous perdrons là
notre temps , et nous serons changés en oies de
mer0>3) ^ ou en singes qUi auront de vilaines faces
renfrognées.
STEPHANO.
Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à trans-
porter tout cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau
de vin, ou je vous chasse de mon royaume. Vite,
emportez ceci.
TRINCULO.
Et ceci.
STEPHANO.
Oui, et ceci encore.
(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la forme de chiens de
chasse, et poursuivent dans tous les sens Stéphane-, Trinculo et Caliban. Prospero et
Ariel animent la meute. )
PROSPERO.
Ho , la Montagne ! oh !
ARIEL.
Argent , ici la voie , Argent !
PROSPERO.
Furie , Furie , là ! Tyran, là ! — Écoute, écoute.
94 LA TEMPÊTE,
( Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchassés
hors de la scène. ) Va, ordonne à mes lutins de briser
leurs jointures par d'âpres convulsions ; que leurs
nerfs se retirent dans des crampes racornies ; qu'ils
soient pinces jusqu'à en être couverts de plus de ta-
ches qu'il n'y en a sur la peau du léopard ou du chat
de montagne.
ARIEL.
Écoute comme ils beuglent.
PR0SPER0.
Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure
qu'il est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans
peu tous mes travaux vont finir ; et toi , tu vas re-
trouver toute la liberté des airs.
( Ib sortent )
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V, SCÈNE I. 95
!VXl\*'lVllVt\lWlt'lM,IV»'\t*»Vt\\'»'l'\'*lMl\'»MïlVlMM*'llM'»%%%%'ll»Mt»\V%lWttl'l%\'ll'll'Vl
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Le devant de la grotte de Prospère )
Entrent PROSPERO vêtu de sa robe magique , et
ARIEL.
PROSPERO.
Enfin toutes les parties de mon projet se réunis-
sent ; mes opérations n'ont failli sur aucun point.
Mes esprits m'obéissent; et le Temps marche tête
levée, chargé de ce qu'il apporte Où en est
le jour?
ARIEL.
Près de la sixième heure , de l'heure où vous avez
dit, mon maître , que notre travail devait finir.
PROSPERO.
Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la tem-
pête. Dis-moi, mon génie, en quel état est le roi et
toute sa suite.
ARIEL.
Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où
vous me les avez remis, seigneur. Toujours prison-
niers comme vous les avez laissés dans le bocage de
citronniers qui abrite votre grotte , ils ne peuvent
ç,6 Là TEMPÊTE,
faire un pas que vous ne les ayez délies. Le roi, son
frère et le vôtre , sont encore tous les trois dans l'é-
garement; et le reste, comblé de douleur et d'effroi,
gémit sur eux ; mais plus que tous les autres celui
que je vous ai entendu nommer le bon vieux sei-
gneur Gonzale : ses larmes descendent le long de sa
barbe, comme les gouttes de la pluie d'hiver coulent
de la tige creuse des roseaux. Vos charmes les tra-
vaillent avec tant de violence, que, si vous les voyiez
maintenant, votre âme en serait attendrie.
PROSPERO.
Le penses-tu ainsi, esprit?
ARIEL,
La mienne le serait , seigneur , si j'étais un
homme.
PROSPERO.
La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui
n'es formé que d'air, tu auras reçu une impression ,
un sentiment de leurs peines ; et moi , créature de
leur espèce , qui ressens aussi vivement qu'eux et
les passions et les douleurs , je n'en serais pas plus
tendrement ému que toi ! Quoique par de hautes in-
jures ils m'aientblessé dans le vif, je me range contre
ma colère, du parti de ma raison plus noble qu'elle ;
il y a plus de gloire à la vertu qu'à la vengeance.
Qu'ils se repentent, et le dernier effort de mes pro-
jets n'ira pas au delà les affliger d'un seul regard.
Va les élargir, Ariel. Je veux délier mes char-
mes , rétablir leurs facultés , et il vont être rendus
à eux-mêmes.
ACTE V, SCÈNE I. 97
ARIEL.
Je vais les amener , seigneur.
( Ariel soi' t. )
PROSPERO.
Vous , fées des collines et des ruisseaux , des lacs
tranquilles et des bocages ; et vous qui , sur les sables
où votre pied ne laisse point d'empreinte , poursui-
vez Neptune lorsqu'il retire ses flots , et fuyez de-
vant lui à son retour; vous , petites figures, qui tracez
au clair de la lune ces ronds ^4) d'herbe amère que la
brebis refuse de brouter ; et vous dont le passe-temps
est de faire naître à minuit les mousserons , et que
réjouit le son solennel du couvre-feu; secondé par
vous , j'ai pu, quelque faible que soit votre empire,
obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi ,
appeler les vents mutins , et soulever entre les vertes
mers et la voûte azurée des cieux une guerre mugis-
sante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi
des feux ; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter
avec le trait de sa foudre ; par moi le promontoire a
tremblé sur ses massifs fondemens ; le pin et le cè-
dre , saisis par leurs tronçons , ont été arrachés de
la terre ; à mon ordre , les tombeaux ont réveillé
leurs hôtes endormis, se sont ouverts et les ont laissés
fuir, tant mon art a de puissance ! Mais j'abjure
ici cette sauvage magie ; et quand je vous aurai de-
mandé , comme je le fais en ce moment, quel-
ques airs d'une musique céleste pour produire
sur leurs sens l'effet que je médite et que doit ac-
complir ce prodige aérien , aussitôt je brise ma
baguette ; je l'ensevelis à plusieurs toises dans la
Tom. II, n
98 LA TEMPÊTE,
terre, et plus ayant que n'est jamais descendue la
sonde , je noierai sous les eaux mon livre magique.
(Al instant une musique auguste commence. )
(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo , faisant des gestes frénétiques; Gonzale
laccompagne. Viennent ensuite Sébastien et Antonio dans le même état , accom —
pagnes d'Adrian et de Francisco. Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero.
Ils y restent sous le charme. ) '
PROSPERO, les observant.
Qu'une musique solennelle, que les sons les plus
propres à calmer une imagination en de'sordre gué-
rissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillon-
nant au dedans de ton crâne. Demeurez là, car un
charme vous enchaîne. — Pieux Gonzale, homme
honorable , mes yeux , touchés de sympathie à la
seule vue des tiens , laissent couler des larmes com-
pagnes de tes larmes. — Le charme se dissout par
degrés ; et comme on voit l'aurore s'insinuer aux
lieux où règne la nuit, et séparer doucement ses té-
nèbres , de même leur intelligence chasse en s 'élevant
les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés
de leur raison. 0 mon vertueux Gonzale, mon véri-
table sauveur, sujet loyal du prince que tu sers , je
veux dans ma patrie payer tes bienfaits en paroles et
en actions. — Toi, Alonzo, tu nous as traités bien
cruellement ma fille et moi. Ton frère t'excita à
cette action ; elle te ronge maintenant, Sébastien. —
Vous , mon sang , vous formé de la même chair que
moi, mon frère, qui, vous laissant séduire à l'am-
bition , avez chassé le remords et la nature ; vous
qui avec Sébastien ( dont les déchiremens intérieurs
redoublent pour ce crime ) vouliez ici assassiner
votre roi ; tout dénaturé que vous êtes, je vous par-
ACTE V, SCÈNE I. 99
donne. — Déjà reflue et grossit le cours leur
entendement ; il s'approche et va remplir les canaux
de la raison , maintenant encore encombrés d'un
limon impur. Jusqu'ici aucun d'eux ne m'envisage
ou ne pourrait me reconnaître. — Ariel , va me cher-
cher dans ma grotte mon chaperon et mon épée : je
veux quitter ces vêtemens , et me montrer à eux tel
que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan.
Vite , esprit ; avant bien peu de temps tu vas être
libre.
APiIEL chante, en aidant Prospère- à s'habiller.
Je suce la fleur que suce l'abeille ;
J'habite le calice d'une primevère ;
Et là je rue repose quand les hiboux crient.
Monté sur le dos de la chauve-souris , je vole
Gaiement après l'été.
Gaiement , gaiement, je vivrai désormais
Sous la fleur qui pend à la branche.
PROSPERO.
Oui, mon délicat Ariel, il en sera ainsi. Je senti-
rai que tu me manques ; mais tu n'en auras pas
moins ta liberté. Allons, allons, allons; vite au
vaisseau du roi, invisible comme tu l'es : tu trouve-
ras les matelots endormis sous les écoutilles. Réveille
le maître et le bosseman ; force-les à te suivre en ce
lieu. Dans l'instant, je t'en prie.
ARIEL.
Je bois l'air devant moi, et reviens avant que vo-
tre artère ait battu deux fois.
( Il sort. )
GONZALE.
Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, con-
I00 LA TEMPÊTE,
fond, habite en ce lieu. Oh! daigne quelque pou-
voir céleste nous guider hors de cette île redoutable !
PROSPERO.
Seigneur roi , reconnais le duc outragé de Milan ,
Prospero. Pour te mieux convaincre que c'est un
prince vivant qui te parle , je te presse dans mes
bras , et je te salue cordialement toi et ceux qui
t'accompagnent comme les bienvenus.
ALONZO.
Es-tu Prospero ? ne l'es-tu pas ? N'es-tu qu'un vain
enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai
été tout à l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat
comme celui d'un corps de chair et de sang ; et depuis
que je te vois, je sens s'adoucir l'affliction de mon
esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de dé-
mence. — Tout cela (si tout cela existe réellement)
doit nous faire aspirer après d'étranges récits. Je te.
remets ton duché et te conjure de me pardonner
mes injustices. Mais comment Prospero pourrait-il
être vivant et se trouver ici ?
PROSPERO, à Gonzale.
D'abord , généreux ami , permets que j'embrasse
ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute
mesure et de toute limite.
GONZALE.
Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas
réel.
PROSPERO.
Vous vous ressentez encore de quelques-unes des
illusions que présente cette île ; elles ne vous per-
ACTE V, SCÈNE I. 101
mettent plus de croire même aux choses certaines.
Soyez tous les bienvenus, mes amis. Mais vous {A
part, à Antonio et Sébastien), cligne paire de sei-
gneurs, si j'en avais l'envie , je pourrais ici recueillir
pour vous de sa majesté' quelques regards irrités,
et démasquer en vous deux traîtres. En 4ce moment
je ne veux point faire de mauvais rapports.
SÉBASTIEN, à part.
Le démon parle par sa voix.
PROSPERO.
Non. — Pour toi, le plus pervers des hommes ,
que je ne po'urrais , sans souiller ma bouche , nom-
mer mon frère , je te pardonne tes plus noirs atten-
tats; je te les pardonne tous, mais je te redemande
mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es
forcé de me rendre.
ALONZO.
Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels
événemens ont sauvé tes jours. Dis-nous comment
tu nous rencontres ici, nous qui depuis trois heures
à peine avons fait naufrage sur ces bords 'où j'ai
perdu ( quel trait aigu porte avec lui ce souvenir ! )
où j'ai perdu mon cher fils Ferdinand.
PROSPERO.
J'en suis affligé, seigneur.
ALONZO.
Irréparable est ma perte, et la patience me dit
qu'il est au delà de son pouvoir de m'en guérir.
PROSPERO.
Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé son
io2 LA TEMPÊTE,
assistance. Pour une perte semblable, sa douce fa-
veur m'accorde ses tout-puissans secours, et je repose
satisfait.
ALONZO.
Vous ! une perte semblable ?
PROSPERO.
Aussi grande pour moi , aussi re'cente ; et pour
supporter la perte d'un bien si cher, je n'ai autour
de moi que des consolations bien plus faibles que
celles que vous pouvez appeler à votre aide. J'ai
perdu ma fille.
ALqKZO.
Une fille ! vous? 0 ciel ! que ne sont-ils tous deux
vivans dans Naples ! que n'y sont-ils roi et reine!
Pour qu'ils y fussent , je demanderais à être enseveli
dans la bourbe de ce lit fangeux où est étendu mon
fils ! Quand avez-vous perdu votre fille?
PROSPERO.
Dans cette dernière tempête. — Ma rencontre ici,
je le vois, a frappé ces seigneurs d'un telétonnement,
qu'ils en dévorent leur raison, croient à peine que
leursyeux les servent fidèlement, et que leurs paroles
soient les sons naturels de leur voix. Mais, par quel-
ques secousses que vous ayez été jetés hors de vos sens,
tenez pour certain que je suis ce Prospero, ce même
duc que la violence arracha de Milan , et qu'une
étrange destinée a fait débarquer ici pour être le sou-
verain de cette île où vous avez trouvé le naufrage. —
Mais n'allons pas plus loin pour le moment : c'est
une chronique à faire jour par jour, non un récit
qui puisse figurer à un déjeuner, ou convenir à
ACTE V, SCÈNE J. io3
cette première entrevue. Vous êtes le bienvenu , sei-
gneur. Cette grotte est ma cour : là j'ai peu de sui-
vans; et de sujets au dehors, aucun. Je vous prie,
jetez les yeux dans cet intérieur : puisque vous
m'avez rendu mon duché, je veux m'acquitter en-
vers vous par quelque chose d'aussi précieux; du
moins je veux vous faire voir une merveille dont
vous serez aussi satisfait que je peux l'être de mon
duché.
( La grotte s'ouvre , et l'on voit dans le fond Ferdinand et Miranda assis et jouant ensem-
Lle aux. ecliecs. )
MIRANDA.
Mon doux seigneur , vous me trichez.
FERDINAND.
Non , mon très-cher amour ; je ne le voudrais
pas pour le monde entier.
MIRANDA.
Vraiment, quand il ne s'agirait que d'une vingtaine
de royaumes , vous pourriez me faire de mauvaises
chicanes, que je dirais encore que votre jeu est bon.
ALONZO.
Si c'est là une vision de cette île, il me faudra per-
dre deux fois un fils chéri.
SÉBASTIEN.
Voici le plus grand des miracles !
FERDINAND.
Si les mers menacent, elles font grâce aussi. Je
les ai maudites sans sujet.
( Il se met à genoux devant son père. )
,o4 LÀ TEMPÊTE,
ALONZO.
Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père
rempli de joie t'environnent de toutes parts ! Lève-
toi ; dis , comment es-tu venu ici ?
MIRANDA.
0 merveille ! combien d'excellentes créatures sont
ici et là encore ! Que le genre humain est beau ! 0 glo-
rieux nouveau monde , qui contiens de pareils habi-
tai! s !
PROSPERO.
Il est nouveau pour toi.
ALONZO.
Quelle est cette jeune fille avec qui tu étais au
jeu? Votre plus ancienne connaissance ne peut da-
ter de trois heures. Est elle la déesse qui nous a
séparés , et qui nous réunit ainsi?
FERDINAND.
C'est une mortelle ; mais grâces à l'immortelle
providence , elle est à moi : j'en ai fait choix dans
un temps où je ne pouvais consulter mon père, où
je ne croyais plus que j'eusse encore un père. Elle
est la fille de ce fameux duc de Milan , dont le re-
nom a si souvent frappé mes oreilles , mais que je
n'avais jamais vu jusqu'à ce jour. C'est de lui que j'ai
reçu une seconde vie , et cette jeune dame me donne
en Lui un second père.
ALONZO.
Je suis le sien. Mais, oh de quel oeil verra-t-on
qu'il me faille demander pardon à mon enfant!
PROSPERO.
Arrêtez, seigneur : ne chargeons point notre mé-
moire du poids d'un mal qui nous a quittés.
ACTE V, SCÈNE I. io5
GONZALE.
Je pleurais au fond de mon âme , sans quoi j'aurais
déjà parlé. Abaissez vos regards, ô Dieux, et faites
descendre sur ce couple une couronne de bénédic-
tion ; car vous seuls avez tracé la route qui nous a
conduits ici.
ALONZO,
Je te dis amen, Gonzale.
GONZALE.
Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour
que sa race un jour donnât des rois à Naples. Oh !
réjouissez-vous d'une joie plus qu'ordinaire; que
ceci soit inscrit en or sur des colonnes impérissables.
Dans le même voyage, Claribel a trouvé un époux à
Tunis, Ferdinand son frère une épouse sur une
terre où il était perdu, et Prospero son duché dans
une île misérable; et nous tous sommes rendus à
nous-mêmes, après avoir cessé de nous appartenir.
ALONZO, à Ferdinand et à Miranda.
Donnez-moi vos mains. Que les chagrins, que la
tristesse étreignent à jamais le cœur qui ne bénit
pas votre union î
GONZALE.
Ainsi soit-il. Amen.
( Ariel reparaît avec le maître et le Losseman qui le suivent ébahis. )
GONZALE.
Seigneur, seigneur, voyez, voyez : voici encore
des nôtres. Je l'avais prédit, quêtant qu'il y aurait
un gibet sur la terre, ce gaillard-là ne serait pas
noyé. — Eh bien, bouche à blasphème, dont les
imprécations chassent de ton bord la miséricorde
i©6 LA TEMPÊTE,
du ciel, quoi ! pas un jurement sur le rivage! n'as-
tu donc plus de langue à terre ! Quelles nouvelles?
LE BOSSEMAN.
La meilleure de toutes , c'est que nous retrouvons
ici notre roi et sa compagnie. Voici la seconde : no-
tre navire , que , tout ouvert, il y a trois sables, nous
avions tenu pour perdu, est radoubé, debout, et
aussi lestement gréé que lorsque nous avons mis à la
mer pour la première fois.
ARIEL, à part.
Maître, tout cet ouvrage, je l'ai fait depuis que
tu ne m'as vu.
PROSPERO; à part.
Mon gentil esprit !
ALONZO.
Ce ne sont point là des événemens naturels : l'ex-
traordinaire va croissant et s'ajouta nt à l'extraordi-
naire. Encore, dites, comment êtes-vous venus ici?
LE BOSSEMAN.
Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je tâche-
rais de vous le dire. Nous étions endormis-morts, et
( comment? nous n'en savons rien ) tous jetés sous
les écoutilles. Là, il n'y a qu'un moment, des sons
étranges et divers , des rugissemens , des cris , des
hurlemens, des cliquetis de chaînes qui s'entrecho-
quaient, et beaucoup d'autres bruits tous horribles,
nous ont réveillés. Nous ne faisons qu'un saut hors
delà, et nous revoyons dans son assiette (25) et re-
mis à neuf notre royal, notre bon et brave navire :
notre maître bondit de joie en le regardant. En un
clin d'oeil , pas davantage s'il vous plaît, nous avons
ACTE V, SCÈNE I. 107
été séparés cl es autres , et , encore tout assoupis ,
amenés ici comme dans un songe.
ARIEL, à part.
Ai-je bien fait mon devoir ?
PROSPERO, à part.
A ravir ! La diligence en personne ! Tu vas être
libre.
AL0NZ0.
Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient
erré les hommes ! H y a dans tout ceci quelque chose
au delà de ce qu'a jamais opéré la nature. Il faut
qu'un oracle nous instruise de ce que nous en de-
vons penser.
PROSPERO.
Seigneur, mon suzerain , ne fatiguez point votre
esprit à agiter en lui-même la singularité de ces
événemens : nous choisirons , et dans peu , un in-
stant de loisir où je vous donnerai à vous seul ( et
vous le trouverez raisonnable ) l'explication de tout
ce qui est arrivé ici; jusque-là soyez tranquille , et
croyez que tout est bien. — Approche, esprit; dé-
livre Caliban et ses compagnons; dénoue le charme. —
( Ariel sort. ) Eh bien , comment se trouve mon
gracieux seigneur? Il vous manque encore de votre
suite quelques malotrus que vous oubliez.
( Rentre Aiiel , chassant devant lui Caliban, Stéphane, et Trinculo, vêtus des hahits
qu'ils ont volés. )
STEPHANO.
Que chacun s'évertue pour le bien de tous les
autres , et que personne ne s'inquiète de soi, car tout
108 LA TEMPÊTE,
n'est que hasard dans la vie. — Coraggio! monstre
querelleur , coraggio !
TRINCULO, à la vue du roi.
Si ces deux espions que je porte en tête ne me
trompent pas, voilà une bienheureuse apparition!
CALIBAN.
0 Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine!
que mon maître est beau ! j'ai bien peur qu'il ne me
châtie.
SÉBASTIEN.
Ah , ah ! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là ,
seigneur Antonio? les aurait-on pour de l'argent!
ANTONIO.
Probablement : l'un d'eux est un vrai poisson , et
sans doute à vendre.
PROSPERO.
Seigneurs, conside'rez seulement ce que vous in-
dique l'aspect de ces hommes , et décidez s'ils sont
honnêtes gens. Cet esclave difforme eut pour mère
une sorcière, et si puissante ^26) qu'elle pouvait te-
nir tête à la lune , enfler ou abaisser les marées , et
agir en son nom sans emprunter son pouvoir. Tous
les trois m'ont volé : ce demi-démon , car c'est un
démon bâtard, avait fait avec les deux autres le
complot de m'ôter la vie. Des trois en voilà deux
que vous devez connaître et réclamer. Quant à ce
fruit de ténèbres, je déclare qu'il m'appartient.
CALIBAN.
Je serai pincé à mourir.
ACTE V, SCÈNE I. 109
ALONZO.
N'est-ce pas là Stephano , mon ivrogne de somme-
lier?
SÉBASTIEN.
Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin?
ALONZO.
Et Trinculo est aussi branlant et tout-à-fait mûr.
Où ont-ils trouvé le grand élixir qui les a ainsi do-
re's (2iï ? Comment donc t'es-tu accommode' de cette
sorte (28) ?
TRINCULO.
J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis
que je ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne
sorte plus de mes os. Je n'aurai plus peur des mou-
ches.
SÉBASTIEN.
Comment, qu'as-tu donc, Stephano?
STEPHANO.
Oh ! ne me touchez pas : je ne suis plus Stephano ;
Stephano n'est plus que crampes.
PROSPERO.
Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de
cette île.
STEPHANO.
J'aurais donc été un cancre de roi.
ALONZO, montrant Caliban.
Voilà l'objet le plus étrange que mes yeux aient
jamais vu.
PROSPERO.
Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il l'est
dans sa forme. — Entrez dans la grotte, misérable.
i,o LA TEMPÊTE,
Prenez avec vous vos compagnons : si vous avez en-
vie d'obtenir mon pardon, décorez-la soigneusement.
C ALI BAN.
Vraiment je n'y manquerai pas : je deviendrai sage,
et je tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double
âne que j'étais de prendre cet ivrogne pour un dieu ,
et d'adorer un si sot imbécile !
PR0SPER0.
Fais ce que je te dis; va-t'en.
AL0NZ0.
Hors d'ici. Allez remettre tout cet équipage où
vous l'avez trouvé.
SÉBASTIEN.
Où ils l'ont volé plutôt.
PR0SPER0.
Seigneur, j'invite votre altesse et sa suite à entrer
dans ma chétive grotte : vous vous y reposerez cette
seule nuit. J'en emploîrai une partie à des entre-
tiens qui, je n'en doute point, vous la feront passer
rapidement. Je vous raconterai l'histoire de ma vie
et des hasards divers qui se sont succédés depuis
mon arrivée dans cette île; et dès l'aurore je vous
conduirai à votre vaisseau , et de suite à Naples , où
j'espère voir célébrer les noces de nos chers bien-
aimés. De là je me retire à Milan, où désormais le
tombeau va devenir ma troisième pensée.
ALONZO.
Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; elle
doit prendre étrangement possession de l'oreille qui
l'écoute.
ACTE V, SCÈNE T. m
PR0SPER0.
Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers
calmes, des vents propices, et un navire si agile
qu'il devancera de bien loin votre royale flotte. —
( A part. ) Mon Ariel , mon oiseau, c'est toi que j'en
charge. Lrbre ensuite, rends-toi aux éle'mens et vis
joyeux. — Venez , de grâce.
( Ils sortent. )
EPILOGUE prononcé par Prospère
Maintenant tous mes charmes sont détruits ;
Je n'ai plus d'autre force que la mienne.
Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité ,
Il dépend de vous de me confiner en ce lieu
Oudem'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché ,
Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantemens
Ne me fassent pas demeurer dans cette île.
Affranchissez-moi de mes liens
Par le secours de vos mains bienfaisantes.
Il faut que votre souffle favorable
Enfle mes voiles , ou mon projet échoue :
Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus
Ni génies pour me seconder , ni magie pour enchanter;
Et je finirai dans le désespoir
Si je ne suis secouru par la prière (29) ,
Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger
La miséricorde elle-même et délie toutes les fautes.
Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées ,
Que votre indulgence me renvoie absous.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR LA TEMPÊTE.
C1) As leaky as an unstaunched wench.
Le sens de ce passage , tel qu'il me paraît probable , est ira-
possible à rendre en français. J'ai cherché seulement à en ap-
procher autant qu'il se pouvait sans trop de grossièreté.
O) Mir. What foui plaj had we, etc.
Pro. Bjfoulplqy , as thou sajst , were we , etc.
Foui plqy , dans la question de Miranda, signifie mauvaise
chance; dans la réponse de Prospero , il signifie artifices coupa-
bles. Prospero joue ici sur le mot d'une manière que la diffé-
rence des langues ne permet pas de rendre avec une entière
exactitude , à moins de défigurer le naturel du dialogue , ce qui
serait , ce me semble , une inexactitude encore plus grande.
(3) Ifyou be made or no. ( Si vous êtes ou non un être créé. )
Miranda répond :
Not wonder, sir;
But certainly a maid.
Il y a ici équivoque entre made et maid, qui se prononcent de
même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots , c'est une vérita-
ble erreur de Miranda , et qui convient à la naïveté de son ca-
ractère : on a été obligé , pour en conserver l'effet , de s'écarter
un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.
(4) Tout ce qui suit jusqu'à ces paroles d'Alonzo, vous rassa-
siez mon oreille , etc. , avait été omis dans la traduction de Le-
tourneur , excepté la question que répète plusieurs fois Gonzale
sur la fraîcheur de son habit , et qui avait été conservée une
seule fois pour amener la réponse du roi.
Cette conversation se passe d'un côté entre Gonzale et Adrian,
qui cherchent à consoler le roi ; et de l'autre , entre Sébastien
et Antonio , qui se moquent d'eux. On le verra facilement sans
Tom. II. 8
1*4 NOTES SUR LA TEMPÊTE.
qu'il soit nécessaire de multiplier ces avertissemens, à Antonio ,
à Sébastien , etc. , qui ne sont point dans l'original , et ne font
que jeter de la confusion dans le dialogue.
(5) Dollar, dolour, ont en anglais la mênie prononciation.
t6) Yoiivepaid: dans l'ancienne édition, You re paid, corrigé ,
ce me semble avec raison , par M. Steevens. M. Malone paraît
assez embarrassé du sens de ce passage , qui cependant ne peut ,
je crois, laisser aucun doute. On a parié un éclat de rire; Sé-
bastien qui a perdu éclate de rire; Antonio le prend sur le
temps , et lui dit : vous avez payé. Cela est d'un genre de plai-
santerie tout-à-fait conforme au reste de l'entretien de ces deux
personnages.
CO Dans l'anglais , tempérance. Il a été impossible , dans la
traduction , de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire
allusion à quelque allégorie de la tempérance.
C8) Pocket , poche. Pocket up , faire une chose clandestine-
ment , jeu de mots impossible à rendre littéralement.
(9) Allusion au vieux dicton anglais : Ce vin est si bon quil
ferait parler un chat.
(ï0) Allusion au proverbe écossais : Qui fait manger le dia-
ble , a besoin d'une longue cuillère.
C*0 Toute génération informe et monstrueuse était attribuée
à l'influence de la lune.
(Ia) ... Or my standard,
TRINCULO.
Your lieutenant , ifj'ou list , he's no standard.
Standard signifie enseigne , modèle : il signifie aussi un arbre
fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la plai-
santerie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot standard,
et qu'il répond à Stephano que Caliban , trop ivre pour se tenir
sur ses pieds , ne peut être pris pour un standard , une chose qui
se tient debout ( stands ). On peut supposer aussi que Trinculo
NOTES SUR LA TEMPÊTE. n5
fait allusion à la difformité de Caliban , et dit qu'il ne peut être
pris pour un modèle.Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu
présenter Shakespeare ( et peut-être a -t-il songé à tous les deux),
l'un et l'autre était impossible à exprimer en français sans rendre
la réponse de Trinculo tout-à-fait inintelligible : on s'est ap-
proché autant qu'on l'a pu du dernier.
03) Dans l'original , Monsieur monster.
04) Troll the catch. L'un des commentateurs de Shakespeare,
M. Steevens, paraît embarrassé du sens de cette expression.
Mais il me semble que les deux mots dont elle se compose s'ex-
pliquent l'un l'autre. Troll signifie mouvoir circulairement ,
rouler , tourner , etc. ; catch , un chant successif (sung in succes-
sion ) ; c'est là la définition du canon , sorte de fugue que l'aca-
démie appelle perpétuelle , et qu'on pourrait aussi appeler cir-
culaire, puisqu'elle consiste dans le retour perpétuel des mêmes
passages successivement répétés par un certain nombre de
personnes. Ce qui confirme cette explication , c'est que Ste-
phano, accédant au désir de Caliban, appelle Trinculo pour
chanter avec lui, puis commence seul (sings ), parce qu'en effet
un canon, toujours chanté par plusieurs voix, est nécessaire-
ment commencé par une seule.
05) La figure de no-body , (de personne) , est une figure ridi-
cule , représentée quelquefois en Angleterre sur les enseignes.
06) Allusion à la coutume où l'on était alors , quand on pai*-
tait pour un voyage long et périlleux, de placer une somme
d'argent dont on ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour ;
mais le placement se faisait alors à un taux très-élevé.
07) Ofmy liver de mes reins.
(l8) Le masque était une représentation allégorique qu'on
donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.
t19) Leave not a rack behind. Les commentateurs de Shakes-
peare se sont épuisés sur cette expression et sur le mot rack, dont
les uns ont voulu faire track ( trace , sillon ) , les autres wrack ,
ii6 NOTES SUR LA TEMPÊTE.
■wreck ( destruction , naufrage , débris), tandis que d'autres ont
voulu détourner le sens du mot , qui exprime positivement en
anglais la course , le mouvement d'un assemblage de nuées
rapidement poussées par le vent. Il est difficile de concevoir que
les commentateurs aient été assez peu frappés de l'image poéti-
que que présente ici le mot rack , pris dans son sens naturel ,
pour vouloir lui en chercher un autre.
C2°) Le mot anglais est Jack. On l'appelle aussi Jack a lantern
( Jacques à la lanterne. )
(20 Allusion à une ancienne ballade : King Stephen was a
worthj- peer ( le roi Etienne e'toit un digne gentilhomme ) , où
l'on célèbre l'économie de ce prince relativement à sa garde-
robe. Il y a dans Othello deux couplets de cette ballade.
Oa) Mistress Une is not this mj jerkin ? now is the jerkin under
theline ; now jerkin, y ou are like to lose jourhair , andprove a
bald jerkin. Line est pris ici d'abord dans le sens de corde ten-
due , puis et en même temps dans celui de ligne équatoriale.
Jerkin, d'un autre côté, signifie pourpoint et faucon. Le pour-
point a probablement été tiré avec quelque difficulté de dessus
la corde (Une) , et sous la ligne (line). Sous la ligne , l'équateur,
certaines maladies font tomber les cheveux , et les cordes à tendre
les habits sont faites de crin (hair , crins et cheveux1). Ainsi, le
pourpoint ( jerkin ) tiré de la corde , ou sous la ligne , comme
on voudra , perd ses crins ou ses cheveux , et devient un bald
jerkin (faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de
choucas.
Steevens soupçonne une autre équivoque , et des plus grossiè-
res , dans le mot Une pris dans le sens de ceinture de femme.
Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre plaisan-
terie.
(*3) Barnacles , gros oiseau qui autrefois en Ecosse était sup-
posé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attache à la quille des
vaisseaux , et porte aussi le nom de barnacle. Dans le nord de
l'Ecosse , on croyait de plus que les coquillages d'où sortaient les
NOTES SUR LA TEMPÊTE. 117
barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les
appelait tree geese , oies d'arbre.
(24). Ces ronds ou petits cercles tracés sur la pelouse sont fort
communs sur les dunes de l'Angleterre : on remarque qu'ils
sont plus élevés , et d'une herbe plus épaisse et plus amère que
l'herbe qui croît alentour , et les- brebis n'y veulent pas paître.
Le peuple les aipf elle Jairy circles , cercles des fées , et les croit
formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils
dans la Bourgogne. Partout ou se trouvent ces ronds , on est
sûr de trouver des mousserons.
(*5). On dit qu'un vaisseau est en assiette quand il a toutes ses
qualités , et qu'il est dans la meilleure situation possible.
(a6X One so strong. Dans toutes les anciennes accusations de
sorcellerie en Angleterre , on trouve constamment l'épithète de
strong {forte , puissante ) , associée au mot witch ( sorcière ) ,
comme une qualification spéciale et augmentative. Les tribunaux
furent obligés de décider , contre l'opinion populaire , que le
mot strong n'ajoutait rien à l'accusation , et ne pouvait être un
motif de poursuivre.
Ca7). Allusion à l'élixir des alchimistes.
C28). How carrist thou in iliis picMe ? Et Trinculo répond : /
hâve been in suchapickle, etc. Pickle signifie saumure, les
choses à conserver dans la saumure ; et par extension et en plai-
santerie , l'état , la condition oh l'on se trouve } où l'on se con-
serve.
t29). Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des nécro-
manciens dans leurs derniers momens , et. l'efficacité des prières
que leurs amis faisaient pour eux.
CORÏOLAN
TRAGÉDIE.
NOTICE
SUR
LA TRAGEDIE DE CORIOLAN.
Coriolan, comme l'observe La Harpe, est un
des plus beaux rôles qu'il soit possible de mettre
sur la scène. C'est un de ces caractères éminem-
ment poétiques qui plaisent à notre imagination
qu'ils élèvent, un de ces personnages dans le
genre de l'Achille d'Homère qui font le sort d'un
état, et semblent mener avec eux la fortune et la
gloire 5 une de ces âmes nobles et ardentes qui
ne peuvent pardonner à l'injustice , parce qu'el-
les ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à
punir les ingrats et les médians, comme on aime
à écraser les bêtes rampantes et venimeuses.
Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère
si fier et si indomptable, c'est cet amour filial
auquel se rapportent toutes les vertus de Corio-
lan, et qui fait seul plier son orgueil offensé. « Et
» comme aux autres la fin qui leur faisoit
» aimer la vertu estoit la gloire -, aussi à luy , la
» fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye
122 NOTICE
» qu'il voyoit que sa mère en recevoit; car il
» estimoit n'y avoir rien qui le rendît plus heu-
» reux, ne plus honoré, que de faire que sa mère
» l'ouist priser et louer de tout le monde , et le
» veist retourner tousjours couronné, et qu'elle
» l'embrassast à son retour, ayant les larmes
» aux yeux espraintes de joye. »
( Plutarque , trad. d'Amyot. )
Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été
souvent reproduit sur le théâtre par les poètes
de toutes les nations. Leone Allaci fait mention
de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a
encore un opéra de Coriolano, que Graun a
mis en musique.
En Angleterre, on compte le Coriolan de
Jean Dennis, aujourd'hui presque oublié; celui
de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en
t 755 ; et surtout celui de Thomson, l'auteur des
Saisons, dont le talent descriptif est le véritable
titre au rang distingué qu'il occupe dans la litté-
rature anglaise.
Nous connaissons en France neuf tragédies
sur Coriolan. La première est de Hardy, avec
des chœurs, jouée dès l'an 1607 , et imprimée
en 1626; la seconde, sous le titre de Véritable
Coriolan , est de Chapotin, et fut représentée
en i638 \ la troisième, de Chevreau, dans la
même année ; la quatrième, de l'abbé Abeille , de
SUR CORIOLAN. i«£
1676; la cinquième, de Ghatigny Desplanies,
1 7 22 ; la sixième, de Mauger, 1 748 \ la septième,
de Richer, imprimée la même année} la hui-
tième, de Gudin, mise au théâtre en 1776. La
dernière enfin, du rhéteur La Harpe, repré-
sentée en 1784? est la seule qui soit restée au
théâtre.
La Harpe se défend d'avoir emprunté son
troisième acte à Shakespeare. Sa tragédie, en
effet, ressemble fort peu en général à celle de
l'Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans
l'art dramatique comme Shakespeare pour ré-
pandre sur cinq actes tant de vie et de variété.
Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne
Rome avec la vérité de l'histoire , et égaler Plu-
tarque dans l'art de les peindre dans toutes les
situations de la vie.
Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en
1609. Les événemens comprennent une période
de quatre années , depuis la retraite du peuple
au Mont Sacré, l'an de Rome 262 , jusqu'à la
mort de Coriolan , 266.
L'histoire est exactement suivie par le poète ,
et quelques-uns des principaux discours sont
tirés de la vie de Coriolan par Plutarque , que
Shakespeare pouvait lire dans l'ancienne tra-
duction anglaise de Thomas Worth, faite sur
celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons les
124 NOTICE
lecteurs à la Vie des hommes illustres, pour
voir tout ce que le poêle doit à l'historien.
La tragédie de Coriolan est une des plus
intéressantes productions de Shakespeare. L'hu-
meur joviale du vieillard dans Menenius, la
dignité de la nohle romaine dans Volumnie,
la modestie conjugale dans Virgilie^ la hauteur
du patricien et du guerrier dans Coriolan , la
maligne jalousie des plébéiens et l'insolence tri-
bunitienne dans Brutus et Sicinius , forment les
contrastes les plus variés et les plus heureux.
Une curiosité inquiète suit le héros dans les
vicissitudes de sa fortune /et l'intérêt se soutient
depuislecommencementjusqu'àlafin.M. Schle-
gel, admirateur passionné de Shakespeare, ob-
serve avec raison, au sujet de cette tragédie,
que ce grand génie se laisse toujours aller à la
gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles
mouvemensj il semble craindre, dit-il, qu'on
ne s'aperçoive pas de toute la sottise qu'il donne
aux plébéiens dans cette pièce , et il l'a fait
encore ressortir par le rôle satirique et origi-
nal du vieux Menenius. Il résulte de là des
scènes plaisantes d'un genre tout-à-fait particu-
lier , et qui ne peuvent avoir lieu que dans des
drames politiques de cette espèce ; et M. Schle-
gel cite la scène où Coriolan , pour parvenir
au consulat , doit briguer les voix des citoyens
SUR CORIOLAN. i25
de la basse classe j comme il les a. trouvés lâ-
ches à la guerre , il les méprise de tout son
cœur} et ne pouvant pas se résoudre à montrer
l'humilité d'usage , il finit par arracher leurs
suffrages en les défiant.
Nous avons plusieurs fois pensé , en revoyant
la tragédie de Coriolan , qu'il est plus d'un pas-
sage qui exigerait, pour être rendu avec tout
son charme et toute sa vérité , le langage naïf
et naturel de notre Amyot. Il y a dans Sha-
kespeare une liberté d'expression qui épou-
vante la délicatesse du Français moderne , et
dont nos pères n'eussent pas été choqués. Le-
tourneur a reculé devant tous les mots énergi-
ques, et leur a substitué une périphrase élégante
mais sans couleur , ou des tournures maniérées
qui sont bien éloignées de l'esprit de Shakespeare.
Tout le rôle de Menenius a été dénaturé par lui \
il n'a pas osé le montrer un peu bouffon, ou-
bliant que ce sénateur dit lui-même qu'on le
connaît pour un patricien d'humeur joviale,
aimant le vin généreux sans y mêler une goutte
d'eau du Tibre. Plus loin les tribuns lui rappel-
lent encore qu'il dit plus de bons mots à table
qu'il n'ouvre de bons conseils au Capitole. Nous
ne nous flattons pas d'avoir parfaitement rendu
le sel et l'ironie mordante des discours de ce
personnage original ; mais nous avons substitué
i26 NOTICE SUR CORIOLAN.
sans hésiter aux phrases timides de Letourneur
une véritable franchise d'expression^ au ris-
que de blesser quelques oreilles délicates , pour
qui il faudrait dissimuler sans pitié l'énergie
et la grossièreté de quelques bons mots de
l'inimitable Molière.
Nous avons été plus hardis dans nos correc-
tions quand la traduction adoptée par Letour-
neur faisait mentir le sens de Shakespeare , et
nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir fait
disparaître plusieurs contre-sens importans.
A....e P.. ..t.
CORIOLAN.
»»%w**v*«»*»«*»«^*»^*»^*»***^***',*^*"*,'**,^*,*^%**t^*v**v'*,*****%1'*',^*************vxm'
PERSONNAGES.
CAIUSMARCIUS CORIOLAN , romain de l'ordre des patriciens.
TITUS LARTIUS , 1 généraux de Rome dans la guerre contre les
COMINIUS , ) Volsques , et amis de Coriolan.
MENENIUS AGRIPPA, ami de Coriolan.
SICIN LUS VELUTUS ,j tribuns du peuple et ennemis de Co-
JUNIUSBRUTUS, J riolan.
LE JEUNE MARGIUS , .fils de Coriolan.
UN HÉRAULT romain.
TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques.
UN LIEUTENANT d'Aufidius.
VOLUMNIE, mère de Coriolan.
VIRGILIE , femme de Coriolan.
VALERIE , suivante de Virgilie.
UN CITOYEN d'Antium.
DEUX SENTINELLES Volsques.
Dames romaines.
Conspirateurs Volsques, ligués avec Aufidius.
Sénateurs romains , Sénateurs volsques , Édiles , Licteurs, Sol-
dats , foule de Plébéiens , Esclaves d'Aufidius , etc.
La scène est tantôt dans Rome., tantôt dans le territoire des
Volsques et des Antiates.
CORIOLAN.
ACTE PREMIER.
La scène est dans une rue de Rome.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons , de massues et autres armes. )
PREMIER CITOYEN.
Avant d'aller plus loin , écoutez-moi vous parler.
PLUSIEURS CITOYENS parlent à la fois.
Parlez, parlez.
PREMIER CITOYEN.
Etes-vous tous bien re'solus à mourir , plutôt que
de souffrir la faim ?
TOUS.
Oui, résolus, résolus.
PREMIER CITOYEN.
Hé bien , vous savez que Caïus Marcius est le
grand ennemi du peuple ?
TOUS.
Nous le savons , nous le savons.
Tom. II. 9
î3o CORIOLAN,
PREMIER CITOYEN.
Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que
nous voulons. Est-ce une chose arrêtée?
TOUS.
Oui, n'en parlons plus : exécutons ce projet sans
retard ; courons.
SECOND CITOYEN.
Honnêtes citoyens, un mot encore.
PREMIER CITOYEN.
Dites pauvres citoyens, voilà notre titre. Celui
^honnêtes n'appartient qu'aux patriciens. Nos tyrans
regorgent d'un superflu qui nous soulagerait : en
nous cédant ce qu'ils ont de trop, tandis qu'il en serait
temps encore, nous pourrions faire honneur de ce
secours à leur humanité. Mais ils pensent qu'il leur
en coûterait trop de nous céder leur superflu. La
maigreur qui nous déligure , le tableau de notre
misère , leur font mieux apprécier leur opulence.
Notre détresse est un profit pour eux. Vengeons-
nous avec nos piques avant que nous soyons devenus
de véritables chiens maigres , car les dieux savent
que ce qui me fait parler ainsi , c'est le besoin de
pain et non la soif de la vengeance.
SECOND CITOYEN.
Voulez-vous agir surtout contre Caïus Marcius ?
LES CITOYENS.
Contre lui d'abord , c'est un vrai chien pour le
peuple.
SECOND CITOYEN.
Mais songez-vous quels services il a rendus à son
pays ?
ACTE I, SCÈNE I. i3i
PREMIER CITOYEN.
Nous le savons , et nous aurions du plaisir à lui
en tenir bon compte : mais il s'est paye' lui-même
en oreueil.
TOUS.
Allons , parlez sans fiel.
PREMIER CITOYEN.
Je vous dis que tout ce qu'il a fait de glorieux ,
il l'a fait pour son orgueil. Il plaît à de bonnes âmes
de dire qu'il a tout fait pour la patrie : je dis, moi,
qu'il l'a fait d'abord pour plaire à sa mère , et puis
« . pour avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure.
Oui, son orgueil est monté au niveau de sa \aleur.
SECOND CITOYEN.
Vous lui reprochez comme un crime un de'faut
de nature qu'il n'a pu corriger ; vous ne l'accuserez
pas du moins de cupidité ?
PREMIER CITOYEN.
S'il est exempt de ce reproche , il m'en reste assez
d'autres à lui faire : je me fatiguerais à détailler
tous ses torts avant que j'eusse tout dit. (Des cris se
font entendre dans l'intérieur. ) Que veulent dire ces
cris ? L'autre partie de la ville se soulève ; et nous,
nous nous amusons ici à babiller. Au Capitole !
TOUS.
Allons, allons.
PREMIER CITOYEN.
Doucement ! — Qui s'avance vers nous ?
( Survient Menenius Agrippa. )
i3a CORIOLAN,
SECOND CITOYEN.
Le digne Menenius Agrippa, un homme qui a
toujours aimé le peuple.
PREMIER CITOYEN.
Oui , oui , il est assez brave homme ! Plût aux
dieux que tous les patriciens lui ressemblassent.
MENENIUS.
Quel projet avez-vous donc en tête , mes compa-
triotes ? Où allez-vous avec ces bâtons et ces massues ?
— De quoi s'agit-il, dites , je vous prie?
SECOND CITOYEN.
Nos projets ne sont pas inconnus au sénat; de-
puis quinze jours il devine nos intentions : il va
les connaître mieux aujourd'hui par nos faits. Il
dit que de pauvres solliciteurs ont ordinairement
de bons poumons : il verra que nous avons de bons
bras aussi.
MENENIUS.
Quoi ! mes bons amis , mes honnêtes voisins, vou-
lez-vous donc vous perdre vous-mêmes?
PREMIER CITOYEN.
Nous ne le pouvons pas , nous sommes déjà per-
dus.
MENENIUS.
Mes amis, je vous assure que les patriciens ont pour
vous les soins les plus charitables. — Le besoin vous
presse ; vous souffrez dans cette disette : mais vous
feriez aussi bien de menacer le ciel de vos bâtons ,
que de les lever contre le sénat de Rome dont les
destins suivront leur cours , et briseraient devant
ACTE I, SCÈNE I, i33
eux dix mille chaînes plus fortes que l'obstacle que
puisse jamais opposer votre résistance. Quant à cette
disette , ce n'est pas le se'nat , ce sont les dieux qui
en sont les auteurs : c'est à genoux , avec des priè-
res , et non avec des armes qu'il faut demander leur
secours. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des
malheurs plus grands. Vous insultez ceux qui tien-
nent le gouvernail de l'état , et qui , tandis que
vous les maudissez comme vos ennemis, ont pour
vous des soins de pères !
PREMIER CITOYEN.
Des soins de pères ? Oui , vraiment. Jamais ils
n'ont pris de nous aucun soin. Nous laisser mourir
de faim , tandis que leurs magasins sont pleins jus-
qu'au comble; faire des édits sur l'usure pour sou-
tenir les usuriers ; abroger chaque jour quelqu'une
des lois établies contre les riches , et porter les plus
sanglans décrets pour enchaîner, pour assujettir de
plus en plus le pauvre ! Si la guerre ne nous dévore
pas, ce sera le sénat : voilà l'amour qu'il a pour
nous !
MENENIUS.
Votre malice est extrême : il faut que vous en
conveniez , ou bien souffrez qu'on vous taxe de folie.
— Je veux vous raconter un joli conte. Peut-être
l'aurez-vous déjà entendu; mais n'importe, il sert
à mon but , et je vais le répéter pour vous le faire
mieux comprendre.
SECOND CITOYEN.
Je vous écouterai volontiers, noble Menenius ;
mais n'espérez pas tromper nos maux , par le récit
i34 CORIOLAN,
d'une fable ; cependant , si cela vous fait plaisir t
voyons , dites.
MENENIUS.
« Un jour tous les membres du corps humain se
» révoltèrent contre l'estomac. Voici leurs plaintes
» contre lui : que lui seul se tenait au centre du
» corps oisif et tranquille , sans cesse engloutissant ,
n comme un gouffre , tous les alimens , sans jamais
» partager le travail des autres organes qui se fati-
» guaient, l'un à voir , l'autre à entendre , l'autre à
» parler , l'autre à marcher , l'autre à sentir ; que
» tous avaient leurs fonctions mutuelles , et serr
» vaient , en ministres laborieux , les désirs et les
» vœux communs du corps entier. » L'estomac ré-
pondit
SECOND CITOYEN.
Ah ! voyons, seigneur , ce que l'estomac répondit.
MENENIUS.
Je vais vous le dire. c< Il répondit , avec un sou-
» rire amer (car si je fais parler l'estomac , je peux
» bien aussi le faire sourire ) il répondit donc , avec
» dédain , aux membres mutinés et mécontens qui ,
» parce qu'ils le voyaient tout recevoir , lui portaient
» une envie aussi raisonnable que celle qui vous
» anime contre les patriciens , vous autres , parce
)) qu'ils tiennent dans l'état un rang différent du
)) vôtre. »
SECOND CITOYEN.
La réponse de l'estomac! quelle fut sa réponse?
— Ah ! si la tête majestueuse et faite pour la cou-
ronne ; si l'œil , sentinelle vigilante ; si le cœur ,
notre conseiller \ le bras , notre soldat; la jambe,
ACTE I, SCÈNE I. i35
notre coursier ; la langue , notre trompette ; si tous
les autres membres , et cette foule de menus organes
qui soutiennent et conservent notre machine ; si
tous —
MENENIUS.
Quoi donc ! il me coupe la parole , cet homme-là!
Hé bien , quoi? Voyons.
PREMIER CITOYEN.
Hé bien , si tous voyaient ce cormoran d'estomac,
le gouffre du corps humain x pre'tendre leur faire la
loi
MENENIUS.
Hé bien , qu'arriverait-il?
PREMIER CITOYEN.
Si les principaux agens se plaignaient de l'esto-
mac , qu'aurait-il à répondre ?
MENENIUS.
Hé, je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder
un peu de ce qui est si rare chez vous , un peu de
patience -, vous la saurez , la réponse de l'estomac.
PREMIER CITOYEN.
Vous nous la faites bien attendre.
MENENIUS.
Remarquez bien ceci, mon ami. Notre grave esto-
mac était réfléchi , et nullement inconsidéré comme
ses accusateurs. Voici sa réponse : « Il est vrai , mes
» amis , vous qui faites partie du corps , dit-il , que
» je reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait
)> vivre , et cela est juste , car je suis l'entrepôt et le
» magasin du corps entier. Mais si vous y réfléchis-
i36 CORIOLAN,
» sez , je renvoie tout par les fleuves de votre sang
» jusqu'au cœur qui est la cour de lame , et jusqu'à
» la résidence du cerveau : car les canaux qui ser-
» pentent dans l'homme , les nerfs les plus forts, les
» veines les plus petites , reçoivent de moi cette
» nourriture suffisante qui entretient leur vie , et
» quoique vous tous à la fois , mes bons amis ( c'est
» l'estomac qui parle , écoutez-moi ) »
PREMIER CITOYEN.
Oui , oui. Bien ! bien !
MENENIUS.
a Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite
» ce que je distribue à chacun en particulier , je
» peux bien , pour résultat du compte que je vous
)> rends , conclure que vous recevez de moi la fleur
» de tout, et qu'il ne me reste à moi que le son. »
Eh bien , qu'en dites-vous ?
PREMIER CITOYEN.
C'était une réponse. Mais quelle application en
ferez-vous ?
MENENIUS.
Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac , et
vous , vous êtes les membres mutinés. Examinez
leurs conseils et leurs soins ; pesez bien toute chose
dans les intérêts de l'état , vous verrez que tout le
bien public , auquel vous avez part , vous vient du
sénat , et jamais de vous-mêmes. — Qu'en penses-
tu , toi que je vois tenir dans cette assemblée la place
du gros orteil dans le corps humain ?
PREMIER CITOYEN.
Du gros orteil , moi ! comment cela ?
ACTE I, SCÈNE I. i37
MENENIUS.
Parce qu'étant un des plus bas , des plus lâches et
des plus pauvres partisans de cette belle révolte , tu
vas le premier en avant. Misérable , toi qui es du
sang le plus vil , tu es le premier à faire courir les
autres là ou tu as quelque chose à gagner. — Allons,
préparez vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats
sont à la veille de se battre ; il y aura du mal pour
un des deux partis.
( Caïus Marcius arrive. )
Noble Marcius , salut.
MARCIUS.
Je vous remercie. — De quoi s'agit-il , coquins de
factieux , qui, en grattant votre gale de prétentions,
n'avez fait qu'une croûte de vous-mêmes ?
PREMIER CITOYEN.
Nous avons toujours vos douces paroles.
MARCIUS.
Celui qui t'adresserait de douces paroles serait un
flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous
de l'horreur. — Que demandez-vous , chiens har-
gneux , qui n'aimez ni la paix ni la guerre ? La
guerre vous fait peur , la paix nourrit votre inso-
lence. Celui qui se fie à vous , au lieu de trouver des
lions , ne trouve que des lièvres; au lieu de trouver
des renards , ne trouve que des oies. Vous n'êtes pas
plus sûrs que le charbon sur la glace, ou que la grêle
au soleil. Votre vertu consiste à ériger en homme
vertueux celui que ses crimes soumettent aux lois ,
et à blasphémer contre la justice qu'on lui rend. Qui-
i38 CORIOLAN,
conque mérite la gloire , est sûr de votre haine. Vos
affections ressemblent aux goûts dépravés d'un ma-
lade , dont les de'sirs se portent sur tout ce qui peut
augmenter son mal. S'appuyer sur votre faveur ,
c'est s'exposer sur l'onde avec des nageoires de
plomb , c'est vouloir trancher le chêne a\>ec des ro-
seaux. Qu'on se fie à vous! Chaque minute vous voit
changer de résolution , prodiguer les titres de gloire
à l'homme qui naguère était l'objet de votre haine,
et le nom d'infâme à celui que vous nommiez votre
couronne! — Quelle est donc la cause qui vous fait
élever , des différens quartiers de la ville , ces cla-
meurs séditieuses contre l'auguste sénat ? Lui seul ,
sous les auspices des dieux , vous tient en respect :
sans lui , vous vous dévoreriez les uns les autres.
— Que cherchent-ils ?
MENENIUS.
Du blé taxé à leur prix , et ils disent que les ma-
gasins de Rome sont pleins !
MARCIUS.
Qu'ils aillent à la potence ! Ils disent ! Quoi I ils se
tiendront assis au coin de leur feu , et prétendront
savoir ce qui se fait au Capitole ! juger quel est celui
qui peut s'élever , celui qui prospère et celui qui dé-
cline , soutenir les factions , arranger des mariages
imaginaires; dire que tel parti est fort, et abaisser
celui qui leur déplaît jusque sous leurs souliers de
savetier ! Ils disent que le blé ne manque pas !
Que le sénat mette enfin un terme à sa pitié , et qu'il
laisse agir mon épée. J'immolerai ces esclaves par
milliers; j'entasserai leurs cadavres jusqu'à la hau-
teur de ma lance.
ACTE I, SCÈNE I. i39
MENENIUS.
Mais les voilà , je crois, calmes et tout-à-fait per-
suade's ; car malgré leur manque de mesure , ils sont
plus que lâches. — Que dit, je vous prie, l'autre
troupe?
1 MARCIUS.
Elle est dispersée. Les misérables ! ils disaient que
la faim les pressait, et nous étourdissaient de pro-
verbes : la faim brise les pierres; il faut nourrir son
chien; le pain est fait pour être mangé ; les dieux ne
font pas croître le blé seulement pour les riches. Tels
étaient les lambeaux de phrases dans lesquelles ils
exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répon-
dre. On a reçu leur requête , la plus étrange re-
quête ! capable de briser tout ce qu'il y a de cœurs
généreux , et de faire trembler l'autorité la plus
affermie ! Leur joie a éclaté ; ils faisaient voler leurs
bonnets comme s'ils eussent voulu les accrocher aux
cornes de la lune , et ils exhalaient leur jalousie en
exclamations séditieuses.
MENENIUS.
Que leur a-t-on accordé ?
MARCIUS.
D'avoir cinq tribuns de leur choix pour soutenir
leur politique plébéienne. Ils ont nommé Junius
Brutus ; Sicinius Velutus en est un autre : le reste...
m'est inconnu. — Par la mort ! la populace au-
rait renversé toutes les maisons de Rome, plutôt
que d'obtenir de moi cette victoire. Avec le temps ,
elle gagnera encore sur le pouvoir , et trouvera de
nouveaux prétextes de révolte.
i4o CORIOLAN,
MENENIUS.
Etrange événement !
MARCIUS, au peuple.
Allez vous cacher dans vos maisons, vils restes de
la sédition.
(Un messager paraît. )
LE MESSAGER.
Où est Caïus Marcius ?
MARCIUS.
Me voici. Que viens-tu m'annoncer?
LE MESSAGER.
Les Volsques ont pris les armes , illustre Marcius <>
MARCIUS.
J'en suis content ; nous allons nous purger de no-
tre superflu moisi. — Voyez, voilà les plus respecta-
bles de nos sénateurs !
(On voit entrer Cominius , Titus Lartius, d'autres sénateurs , Junius Brutus et Sicinius
Velutus. )
PREMIER SÉNATEUR.
Ce que vous nous avez annoncé dernièrement
était la vérité. Marcius , les Volsques ont pris les
armes.
MARCIUS.
Ils ont un général , Tullus Aufidius , qui vous
embarrassera. J'avoue ma faiblesse , je suis jaloux de
sa gloire ; et si je n'étais pas ce que je suis , je ne
voudrais être que Tullus.
COMINIUS.
Vous avez mesuré vos forces ensemble dans les.
combats ?
ACTE I, SCÈNE I. 141
MARCIUS.
Si la moitié de l'univers était en guerre avec l'au-
tre, et qu'il fût de mon parti , je me révolterais pour
n'avoir à combattre que lui : c'est un lion dont je
suis fier d'être le chasseur.
PREMIER SÉNATEUR.
Brave Marcius , suivez donc Cominius à cette
«uerre.
COMINIUS.
C'est votre promesse.
MARCIUS.
Je m'en souviens, et je sais tenir ma parole. Oui ,
Titus Lartius , vous me verrez encore chercher la
face de Tullus , pour y adresser mes coups. — Quoi !
l'âge vous a-t-il glacé ? Resterez-vous ici ?
TITUS.
Non , Marcius : appuyé sur une béquille , je com-
battrais avec l'autre , plutôt que de rester spectateur
oisif de cette guerre.
MENENIUS.
0 véritable fils de Rome !
PREMIER SÉNATEUR.
Accompagnez-nous au Capitole, où je sais que nos
meilleurs amis nous attendent.
TITUS.
Marchez à notre tête : suivez, Cominius , et nous
marcherons après vous. Vous méritez le premier
rang.
COMINIUS.
Noble Lartius !
,42 CORIOLAN,
PREMIER SÉNATEUR au peuple.
Retournez à vos maisons. Retirez-vous.
MARCIUS.
Non , laissez-les nous suivre : les Volsques ont du
blé en abondance. Conduisons ces rats pour ronger
leurs greniers — Respectables mutins, votre bravoure
se montre à propos : je vous en prie , suivez-nous.
(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît. )
SICINIUS.
Fut-il jamais homme aussi superbe que ce Mar-
cius ?
BRUTUS.
Il n'a point d'égal.
SICINIUS.
Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns...
BRUTUS.
Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux ?
SICINIUS.
Non, mais ses railleries.
BRUTUS.
Dans sa colère, il insulterait les dieux mêmes.
SICINIUS.
Il raillerait la lune modeste.
BRUTUS.
Que cette guerre le dévore ! Il est si orgueilleux ,
qu'il ne mériterait pas d'être si vaillant.
SICINIUS.
Un homme de ce caractère, enflé par les succès ,
nous dédaigne comme l'ombre sur laquelle il mar-
ACTE I, SCÈNE I. 143
che en plein midi. Mais je m'étonne que son arro-
gance puisse souffrir que Cominius la commande.
BRUTUS.
La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il en est
déjà couvert. Or? pour la conserver ou l'accroître
encore , le poste le plus sûr est le second rang. Les
événemens malheureux seront attribués au général ;
quoi qu'il fasse , la censure qui blâme sans réfléchir
s'écriera , en parlant de Marcius : « Oh ! s'il avait
» conduit cette entreprise ! »
SICINIUS.
Et si nos armes prospèrent , la prévention publi-
que , qui est entêtée de Marcius , en ravira tout le
mérite à Cominius.
BRUTUS.
N'en doutez pas : tous les honneurs de Cominius ,
Marcius les partagera sans qu'il lui en coûte rien ,
et toutes les fautes de son général tourneront à sa
gloire.
SICINIUS.
Allons écouter le sénat donner ses ordres , et
voyons dans quelle forme nouvelle Marcius va par-
tir pour cette expédition.
BRUTUS.
Allons.
( Ils sortent.)
ï44 CORIOLAN,
SCÈNE IL
La ville de Corioles. Le sénat.
TULLUS AUFIDIUS , et le sénat de Corioles as-
semblé.
PREMIER SÉNATEUR.
Vous pensez donc , Aufidius , que les Romains ont
pénétré nos conseils , et qu'ils sont instruits de notre
marche ?
AUFIDIUS.
Ne le pensez-vous pas comme moi ? A-t-on jamais
préparé dans cet état un coup de vigueur que Rome
n'en ait été prévenue. J'en ai reçu une lettre , il n'y
a pas quatre jours ; elle était conçue en ces termes :
Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà.
( 77 lit. ) « Ils ont une armée toute prête : mais
» sa destination est encore inconnue; la disette
» est grande , la sédition agite le peuple. On dit
» que Cominius , Marcius , votre ancien ennemi ,
» mais plus haï dans Rome qu'il ne l'est de vous ,
» et Titus Lartius un des plus vaillans Romains,
» marcheront tous trois à la tête de cette armée :
» j'ignore où ils doivent la conduire ; il est vrai-
» semblable que c'est vous qu'elle menace. Tenez-
» vous sur vos gardes. »
PREMIER SÉNATEUR.
Notre armée est en campagne. Nous n'avons ja-
mais douté que Rome ne fût prête à nous répondre.
ACTE I, SCENE IL i45
AUFIDIUS.
Et n'était-ce pas vous qui pensiez que c'était une
folie de tenir secret nos grands desseins jusqu'au mo-
ment où l'exécution devait nécessairement les dé-
voiler? Vous voyez que Rome les connaît aussitôt
qu'ils sont conçus. — Nos projets ainsi décou-
verts n'atteindront plus leur Lut , qui était de
prendre plusieurs villes avant même que Rome sût
que nous étions sur pied.
SECOND SÉNATEUR.
Noble Aufidius , recevez votre commission et vo-
lez à vos troupes. Laissez-nous seuls garder Corio-
les : si les Romains viennent camper sous ses murs,
ramenez votre armée pour faire lever le siège; mais
vous verrez , je crois, que ces grands préparatifs
n'ont pas été faits contre nous.
AUFIDIUS.
Ne doutez pas de ce que je vous dis : je ne parle
que d'après des informations certaines. Je dirai plus,
déjà plusieurs corps de l'armée romaine sont en
campagne , et marchent droit sur nous. Je laisse vos
seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer ,
Marcius et moi, nous avons juré de combattre jus-
qu'à ce que l'un de nous deux soit hors d'état de
continuer.
TOUS LES SÉNATEURS.
Que les dieux vous secondent !
AUFIDIUS.
Qu'ils veillent sur vos seigneuries.
PREMIER SÉNATEUR.
Adieu.
Tom. IL 10
ï46 CORIOLAN,
SECOND SÉNATEUR.
Adieu.
Adieu.
TOUS ENSEMBLE.
( Ils sortent. )
SCÈNE III.
Rome. Appartement de la maison de Marcius.
VOLUMNIE et VIRGILIE entrent; elles s'assoient
sur deux tabourets, et travaillent à coudre.
VOLUMNIE.
Je vous prie, ma fille , chantez , ou du moins ex-
primez-vous d'une manière moins décourageante.
Si mon fils était mon époux, je serais plus joyeuse
de cette absence qui va lui rapporter de la gloire ,
que de recevoir , sur la couche nuptiale , les cares-
ses de son amour le plus tendre. — Alors qu'il était
encore un enfant délicat et l'unique fils de mes en-
trailles , que les grâces de son âge lui attiraient tous
les regards , une autre mère n'aurait pas voulu se
priver une heure du plaisir de le contempler, pour
un jour entier des prières d'un roi; moi je pensai
combien la gloire irait bien à tant de beauté, et
qu'il ne vaudrait guère mieux qu'un portrait à pen-
dre à un mur , si l'attrait d'un grand nom ne lui
donnait le mouvement ; mon plaisir fut de l'en-
voyer chercher le danger partout où il pourrait
trouver l'honneur : je l'envoyai à une guerre san-
glante. Il en revint le front ceint de la couronne de
chêne. Je vous le dis, ma fille, non; je ne ressen-
ACTE I, SCÈNE III. t§j
tis pas plus de joie à sa naissance lorsqu'on me dit
que j'avais un fils, que la première fois que je le
vis prouver qu'il était un homme.
VIRGILIE.
Et s'il eût été' tué dans cette guerre ,. madame?...
VOLUMNIE.
Alors j'eusse à sa place adopté sa gloire, qui m'au-
rait tenu lieu de postérité. — Ecoutez-moi vous
parler sincèrement. Si j'avais eu douze fils, tous éga-
lement partagés de ma tendresse , tous aussi passion-
nément chéris que le vôtre et mon Marcius , j'au-
rais mieux aimé en voir onze mourir généreusement
pour leur pays, qu'un seul se rassasier de volupté
loin des batailles.
( Une suivante se présente. )
LA SUIVANTE.
Madame , lady Valérie vient vous faire une visite.
VIRGILIE.
Permettez-moi de me retirer ; je vous en conjure.
VOLUMNIE.
Non, ma fille, je ne vous le permettrai point. —
Je crois entendre le tambour de votre époux : je le
vois traîner Aufidius par les cheveux, et les Volsques
fuir effrayés comme des enfans poursuivis par un
ours; je le vois charger l'ennemi; — je l'entends
rallier les Romains. «Lâches, revenez, dit-il; quoi!
» nés dans le sein de Rome, vous fûtes engendrés
» dans la peur ? » Essuyant de ses mains couvertes
de fer le sang qui coule de son front, il marche
j48 . CORIOLAN,
en avant comme un moissonneur menace' de per-
dre son salaire, si un seul e'pi lui échappe.
VIRGILIE.
Le sang sur son front ! ô Jupiter , point de sang !
VOLUMNIE.
Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un guer-
rier sied mieux que l'or sur les trophées ! Le sein
d'Hécube , allaitant Hector enfant, n'eut jamais tant
d'attraits , que le front d'Hector ensanglanté par les
épées des Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie
que nous sommes prêtes à la recevoir.
( La suivante sort. )
VIRGILIE.
Le ciel protège mon époux contre le féroce Au-
fidius !
VOLUMNIE.
Il battra Aufidius sous jambe, et foulera sa tête
aux pieds.
( La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne. )
VALERIE.
Je vous salue , mesdames , et vous donne le bon-
jour à toutes deux.
VOLUMNIE.
Aimable dame !
VIRGILIE.
Je suis bien aise de vous voir, madame.
VALERIE.
Comment vous portez-vous , toutes deux ? — Mais
vous êtes d'excellentes ménagères : quel ouvrage
faites-vous là ? Un fort bel ouvrage , en vérité ! Et
votre jeune enfant, sa santé ?
ACTE I, SCÈNE III. i49
VIRGILIE.
Je vous rends grâce , madame , elle est très-
bonne.
yOLUMNIE.
Il aimerait bien mieux voir des e'pées , et enten-
dre un tambour , que les leçons de son maître.
VALERIE.
Oh ! sur ma parole , il est en tout le fils de son
père ! je jure que c'est un joli enfant. — En vérité ,
mercredi dernier je pris plaisir à le regarder une
demi-heure entière. — Il a une physionomie si dé-
cidée ! — Je m'amusais à le voir poursuivre un pa-
pillon aux ailes dorées : il le prit, le lâcha, et le
reprit un eseconde fois ; alors , soit qu'il fût tombé et
que sa chute l'eût fait entrer en fureur, ou je ne sais
quoi , il le mit entre ses dents , et le déchira : il fal-
lait voir comme il le mit en pièces !
VOLUMNIE.
C'est une des manières de son père.
VALERIE.
En vérité, c'est un noble enfant.
VIRGILIE.
Un petit fou, madame.
VALERIE.
Allons, quittez votre aiguille , il faut absolument
que vous veniez avec moi faire la paresseuse cet
après-midi.
VIRGILIE.
Non, madame, je ne sortirai pas.
i5o CORIOLAN,
VALERIE.
Vous ne sortirez pas ?
VOLUMNIE.
Elle sortira , elle sortira.
virgilie;
Non , en vérité , si vous le permettez , je ne passe-
rai pas le seuil , jusqu'à ce que mon époux soït re-
venu de la guerre.
VALERIE.
Fi donc ! vous vous renfermez sans aucune raison.
— Venez faire une visite à cette dame qui est en
couche.
VIRGILIE.
Je lui souhaite le prompt retour de ses forces , et
je la visiterai dans mes prières ; mais je ne puis aller
la voir.
VALERIE.
Et pourquoi , je vous prie ?
VIRGILIE.
Ce n'est de ma part ni paresse , ni indifférence
pour elle.
VALERIE.
Vous voulez donc être une autre Pénélope? Mais
on dit que toute la laine qu'elle fila pendant l'absence
d'Ulysse, ne servit qu'à mettre la teigne dans Itha-
que. Venez donc. Je voudrais que votre toile fût sen-
sible comme votre doigt : par pitié , vous vous las-
seriez de la piquer.
VIRGILIE.
Non , ma chère dame, excusez-moi ; en vérité , je
ne sortirai pas.
ACTE I, SCÈNE III. i5i
VALERIE.
En vérité, vous viendrez avec moi : je vous ap-
prendrai d'heureuses nouvelles de votre époux.
VIRGILIE.
Oh ! madame , vous ne pouvez pas encore en avoir.
VALERIE.
Je ne plaisante pas : on en a reçu hier au soir.
VIRGILIE.
Est-il bien vrai, madame?
VALERIE.
Sérieusement : je ne vous trompe pas. Ce que je
sais, je le tiens d'un sénateur : voici la nouvelle. Les
Volsques ont une armée en campagne; le général
Cominius est allé l'attaquer avec une partie de nos
forces. Votre époux et Titus Lartius sont campés
sous les murs de Corioles : ils ne doutent pas du suc-
cès de ce siège , qui terminera bientôt la guerre. Je
vous dis la vérité , sur mon honneur. — Venez donc
avec nous , je vous en conjure.
VIRGILIE.
Excusez-moi pour aujourd'hui , madame , et dans
la suite je ne vous refuserai jamais rien.
VOLUMNIE.
Laissez-la seule, madame : de l'humeur qu'elle
est, elle ne ferait que troubler notre gaîté.
VALERIE.
Je commence à le croire : adieu donc. — Ah !
plutôt venez, aimable et chère amiej venez avec
i52 CORIOLAN,
nous , Virgilie : dites adieu à votre gravité , et sui-
vez-nous.
VIRGILIE.
Non, madame; non, en un mot. Je ne dois pas
sortir. — Je vous souhaite beaucoup de plaisir.
VALERIE.
Hé bien donc ! Adieu.
SCÈNE IV.
La scène se passe devant Corioles.
MARCIUS, TITUS LARTIUS, entrent suivis d'of-
ficiers et de soldats , au son des tambours et avec
bannières déployées. Un messager vient à eux.
MARCIUS.
Voici des nouvelles : je gage que les généraux en
sont venus aux mains.
LARTIUS.
Je gage que non , mon cheval contre le vôtre.
MARCIUS.
J'accepte la gageure.
LARTIUS.
Je la tiendrai.
MARCIUS au messager.
Dis-moi, notre général a-t-il joint l'ennemi?
LE MESSAGER.
Les deux armées sont en présence : mais elles ne
se sont encore rien dit.
ACTE I, SCÈNE IV. i53
LARTIUS.
Ainsi votre superbe cheval est à moi.
MARGIUS.
Je veux le racheter de vous.
LARTIUS.
Moi, je ne veux ni vous le vendre, ni vous le don-
ner, mais je vous le prête pour cinquante ans. —
Sommez la ville.
MARCIUS.
A quelle distance de nous sont les deux armées ?
LE MESSAGER.
A un mille et demi.
MARCIUS.
Nous pourrons donc entendre leurs cris de guerre,
et eux les nôtres? — C'est dans ce moment, ô Mars,
que je te conjure de hâter ici notre ouvrage , afin
que nous puissions, avec nos épées fumantes , voler
des murs de Corioles soumise, au secours de nos
amis. — Allons, souffle dans ta trompette!
(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence. )
(Quelques sénateurs Volsques paraissent sur les murs au milieu des soldats.)
MARCIUS.
Tullus Aufidius est-il dans la ville?
PREMIER SÉNATEUR.
Non , ni lui , ni aucun homme qui vous craigne
moins que lui, c'est-à-dire , moins que peu. Ecou-
tez : nos tambours rassemblent notre jeunesse ! Nous
renverserons nos murs , plutôt que de nous y laisser
emprisonner : nos portes , qui vous semblent fer-
i54 CORIOLAN,
mées, n'ont pour barrière que des roseaux; elles
vont s'ouvrir d'elles-mêmes. Entendez-vous ces cris
dans 1 eloignement ? ( Autre bruit de guerre. ) C'est
Aufidius. Écoutez quel ravage il fait dans votre ar-
mée en déroute.
MARCIUS.
Oh ! ils sont aux prises.
LARTIUS.
Que leurs cris nous servent de leçon : vite , des
échelles.
( Les Volsques font une sortie. )
MARCIUS-
Ils ne nous craignent pas ! Ils osent sortir de leur
ville ! — Allons, soldats, serrez vos boucliers contre
votre coeur, et combattez avec un coeur plus ferme
que vos boucliers. Avancez f vaillant Titus. L'eus-
sions-nous pensé, qu'ils nous braveraient à ce point?
J'en sue de rage. — Venez, braves compagnons. Ce-
lui de vous qui reculera, je le traiterai comme un
Volsque. Il périra sous mon glaive.
(Le signal est donné les Romains et les Volsques se rencontrent. )
(Les Romains sont battus et repoussés jusque dans leurs retranchemens. )
MARCIUS revient.
Que toute la contagion du sud descende sur vous ,
vous la honte de Rome ! Vous troupeau de — — Que
tous les fléaux vous couvrent de plaies , afin que vous
soyez abhorrés avant d'être vus et que vous vous in-
festiez les uns les autres à un mille de distance.
Ames d'oies qui portez des figures humaines, com-
ment avez-vous pu fuir devant des esclaves quebat-
trait une armée de singes? Par Pluton et l'enfer ! ils
ACTE I, SCÈNE IV. i55
sont tous frappés par derrière , le dos rougi de leur
sang et le front blême, fuyant et transis de peur.
— Réparez votre faute , chargez de nouveau ; ou ,
par les feux du ciel , je laisse là l'ennemi, et je tourne
mes armes contre vous; prenez-y garde. Allons,
avancez. Si vous voulez tenir ferme, nous allons les
repousser jusque dans les bras de leurs femmes f
comme ils nous ont poursuivis jusque dans nos re-
tranchemens.
( Les clameurs guerrières recommencent : Marcius charge les Volsques et les poursuit
jusqu'aux portes delà ville. )
Voilà les portes qui s'ouvrent. — Maintenant se-
condez-moi en braves. C'est pour les vainqueurs que
la fortune élargit l'entrée de la ville , et non pour
les fuyards : regardez-moi, imitez-moi.
( Il passe les portes. )
UN PREMIER SOLDAT.
Audace de fou ! Ce ne sera pas moi !
UN SECOND SOLDAT.
Ni moi.
TROISIÈME SOLDAT.
Vois, les portes se ferment sur lui.
( Les cris continuent. )
TOUS.
Le voilà pris, je le garantis.
( Marcius est enfermé dans Corioles. )
TITUS LARTIUS paraît.
Marcius ! qu'est-il devenu ?
TOUS.
11 est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.
i56 CORIOLAN,
PREMIER SOLDAT.
Il était sur les talons des fuyards et il est entré
dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se sont
referme'es ; et il est dans Corioles , seul contre tous
ses habitans.
LARTIUS.
0 mon brave compagnon ! plus brave que l'insen-
sible acier de son épée; quand elle plie, il tient bon.
Ils n'ont pas osé te suivre , Marcius ! — Un diamant
de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu étais
un guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même.
Terrible et redoutable, non -seulement dans les
coups que tu portais ; mais ton farouche regard et
le son foudroyant de ta voix faisaient frissonner les
ennemis comme si l'univers agité par une convul-
sion eût tremblé sous leurs pas.
( Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi. )
PREMIER SOLDAT.
Voyez, seigneur.
LARTIUS.
Oh ! c'est Marcius : courons le sauver ou périr
tous avec lui.
( Ils combattent et entrent tous dans la ville. )
acte i, Scène v. 157
SCÈNE V. ■
L'intérieur de la ville.
( Quelques Romains cuarge's de Lutin.)
PREMIER ROMAIN.
Je porterai ces dépouilles à Rome.
SECOND ROMAIN.
Et moi, celles-ci.
TROISIÈME ROMAIN.
Peste soit de ce vil métal, je l'avais pris pour de
l'argent.
(On entend toujours dans l'éloignement les cris des combattans. )
( Marcius el Titus Lartius s'avancent, précéde's d'un héraut. )
MARC1US.
Voyez ces maraudeurs ! qui estiment leur temps
au prix d'une mauvaise drachme ! coussins , cuillers
de plomb, morceaux de fers d'un liard, vêtemens que
des bourreaux enterreraient avec ceux qu'ils au-
roient pendus ; voilà ce que ramassent ces lâches es-
claves, avant que le combat soit fini. — Tombons sur
eux. — Mais écoutez, quel fracas autour du général
ennemi? — Volons à lui ! — C'est-là qu'est l'homme
que mon cœur hait ; c'est Aufidius , qui enfonce nos
Romains. Allons , vaillant Titus, prenez un nombre
de soldats suffisant pour garder la ville , tandis que
moi , avec ceux qui ont du coeur , je vole au secours
de Cominius.
ï58 CORIOLAN,
LARTIUS.
Digne Romain , ton sang coule ; tu es trop épuise'
par ce premier exercice pour entreprendre un se-
cond combat.
MARCIUS.
Digne ami ne me louez point, l'ouvrage que j'ai
fait ne m'a pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que
je perds, me soulage, au lieu de m'affaiblir. C'est
dans cet état que je veux paraître devant Aufidius,
et le combattre.
LARTIUS.
Que la belle déesse de la fortune t'accorde son
amour; et que ses charmes puissans détournent l'é-
pée de tes ennemis, vaillant Marcius; que la pro-
spérité te suive comme un page.
MARCIUS.
Ton ami n'est pas au-dessous de ceux qu'elle a
placés au plus haut rang . Cher Lartius, adieu.
LARTIUS.
Intrépide Marcius ! — Toi, va sonner ta trom-
pette dans la place publique et rassemble tous les
officiers de la ville : c'est là que je leur ferai connaî-
tre mes intentions. Partez.
(Ils sortent.)
ACTE I, SCÈNE VI. i59
SCÈNE VI.
Les environs du camp de Cominius.
COMINIUS faisant retraite avec un nombre de
soldats.
COMINIUS.
Respirez , mes amis ; bien combattu ! Nous quit-
tons le champ de bataille en vrais Romains , sans
folle témérité dans notre résistance, sans lâcheté
dans notre retraite. — Croyez-moi, mes amis, nous
serons encore attaqués. — Dans la chaleur de l'ac-
tion , nous avons entendu par intervalles les cla-
meurs de nos amis apportées par les vents. Dieux
de Rome , accordez-leur le succès que nous désirons
pour nous-mêmes ! Faites que nos deux armées se
rejoignent, le sourire de la victoire sur le front, et
puissent vous offrir ensemble un sacrifice d'actions
de grâces !
( Un messager paraît. )
Quelles nouvelles ?
LE MESSAGER.
Les habitansde Corioles ont fait une sortie et livré
bataille à Lartius et Marcius. J'ai vu nos troupes
repoussées jusque dans leurs retranchemens et aus-
sitôt je suis parti.
COMINIUS.
Quand tu dirais la vérité, ton récit, ce me semble,
serait suspect. Combien y a-t-il que tu es parti ?
î6o CORIOLAN,
LE MESSAGER.
Plus d'une heure, seigneur.
COMINIUS.
Quoi ! il n'y a pas un mille de distance. Dans l'in-
stant nous entendions encore leur tambour. Com-
ment as-tu pu employer une heure à parcourir un
mille , et m'apporter des nouvelles si tardives ?
LE MESSAGER.
Les espions des Volsques m'ont donné la chasse ,
et j'ai été forcé de faire un détour de trois ou qua-
tre mille : sans cela , seigneur , vous m'auriez vu
une demi-heure plus tôt vous apporter cette nouvelle.
( Marcius arrive. )
COMINIUS.
Quel est ce guerrier là-bas, qui s'avance tout
couvert de sang ! 0 Dieux ! il a la contenance et la
physionomie de Marcius ; ce n'est pas la première,
fois que je l'ai vu dans cet état !
MARCIUS.
Suis-je venu trop tard?
COMINIUS.
Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre
du son d'un tambour , que moi la voix de Marcius
de celle de tout homme.
MARCIUS.
Suis-je venu trop tard ?
COMINIUS.
Oui , si vous ne revenez pas couvert du sang des
ennemis , mais du vôtre.
ACTE I, SCÈNE VI. i6r
MARCIUS.
Oh ! laissez-moi vous serrer dans mes bras aussi
tendrement, que lorsque je faisais l'amour; et vous
presser contre mon cœur , avec autant de joie
que le premier jour de mes noces , lorsque les
{lambeaux de l'hymen me guidèrent à la couche
nuptiale.
COMINIUS.
Fleur des guerriers , que fait Titus Lartius ?
MARCIUS.
Il est occupe' à porter des décrets : il condamne
les uns à mort, les autres à l'exil ; rançonne celui-ci,
fait grâce à celui-là ou le menace : il régit Corioles
au nom de Rome , et la gouverne comme un docile
lévrier caressant la main qui le tient en lesse.
COMINIUS.
Où est ce malheureux qui est venu m'annoncer
que les Volsques vous avaient repousse's jusque dans
vos retranchemens? Où est-il? Qu'on le fasse venir.
MARCIUS.
Laissez-le en paix ; il vous a dit la vérité. Mais
pour nos seigneurs les plébéiens (La peste
des tribuns, voilà tout ce qu'ils méritent. ) La
souris n'a jamais fui le chat comme ils fuyaient de-
vant une canaille plus méprisable qu'eux encore.
COMINIUS.
Mais comment avez-vous fait pour triompher ?
MARCIUS.
Ce temps est-il fait pour l'employer en récits ?
Je ne crois pas — Où est l'ennemi ? Etes-vous maî-
Tom. II. Il
!62 CORIOLAN,
très du champ de bataille ? Si vous ne Têtes pas ,
pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le
soyez devenus?
COMINIUS.
Marcius , nous avons combattu avec de'savantage ;
et nous avons fait une retraite prudente , pour as-
surer l'exécution de nos desseins.
MARCIUS.
Quel est leur ordre de bataille ? Savez-vous de
quel côté sont placées leurs troupes d'élite ?
COMINIUS.
Suivant mes conjectures, leur avant-garde est
formée des Antiates , qui sont leurs meilleurs sol-
dats : à leur tête est Aufidius , le centre de toutes
leurs espérances.
MARCIUS.
Je vous conjure , au nom de toutes les batailles
où nous avons combattu, et de tout le sang que nous
avons versé ensemble, au nom des sermens que nous
avons faits de rester toujours amis, envoyez- moi
sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne
perdons pas l'occasion. Remplissons l'air de traits
et d'épées nues : tentons la fortune à cette heure
même....
COMINIUS.
J'aimerais mieux vous voir conduire à un bain
salutaire, et panser vos blessures : mais jamais je
n'ose vous refuser ce que vous demandez. Choisissez
vous-même parmi ces soldats ceux qui peuvent le
mieux seconder votre entreprise.
ACTE I, SCÈNE VI. i63
MARCIUS.
Je choisis ceux qui auront la meilleure volonté'. S'il
en est parm i vous quelqu'un (et ce serait un crime d'en
douter ) qui aime sur son visage le fard dont il voit
le mien colore', qui craigne moins pour ses jours que
pour son honneur , qui pense qu'une belle mort est
préférable à une vie honteuse, et qui chérisse plus
sa patrie que lui-même ,• que ce brave soldat seul ,
ou d'autres avec lui , s'il en est plusieurs qui par-
tagent ses sentimens , étende comme moi la main
( il lève In main) en témoignage de ses dispositions,
et qu'il suive Marcius.
( Tous ensemble poussent un cri , agitent leurs epées , élèvent Marcius sur leurs Lras . et
font voler leurs bonnets en 1 air,,
Oh ! moi seul pour arme : je vous suffirai : faites
de moi un glaive dans vos mains. Si ces démonstra-
tions ne sont pas une vaine apparence, qui de vous
ne vaut pas quatre Volsques ? Pas un de vous qui
ne puisse opposer au vaillant Aufidius un bouclier
aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces à tous ;
mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les
autres réserveront leur courage poui quelqu'autre
combat que l'occasion amènera. Allons, marchons.
Quatre des plus braves recevront immédiatement
mes ordres.
COMINIUS.
Marchez, mes compagnons : tenez tout ce que
promet cette montre de valeur ; et vous partagerez
avec nous tous les fruits de la guerre.
( Ils sortent et suivent Coriolan. )
ï64 CORIOLAN,
SCÈNE VIL
Les portes de Corioles.
TITUS LARTIUS, ayant laissé une garnison dans
Corioles , marche , avec un tambour et un trom-
pette , vers COMINIUS et MARCIUS : UN LIEU-
TENANT, DES SOLDATS, UN ESPION.
LARTIUS.
Veillez à la garde des portes : suivez mes ordres
chacun dans le poste que je vous ai assigné, A mon
premier avis , envoyez ces centuries à notre secours :
le reste ne pourra servir qu'à faire une courte ré-
sistance ; si nous perdons la bataille nous ne pou-
vons pas garder la ville.
LE LIEUTENANT.
Reposez-vous sur nos soins , seigneur.
LARTIUS.
Rentrez et fermez vos portes sur nous. Guide ,
marche ; conduis-nous au camp des Romains.
( Us sortent. )
ACTE I, SCÈNE VIII. i65
SCÈNE VIII.
L'autre camp des Romains. •
On entend des cris de bataille ; MARCIUS et AUFI-
DIUS entrent par différentes portes et se ren-
contrent.
MARCIUS.
Je ne veux combattre que toi : je te hais plus que
l'homme faux qui viole sa parole.
AUFIDIUS.
Ma haine égale la tienne , et l'Afrique n'a point de
serpent que j'abhorre plus que ta gloire, objet de
ma jalousie. Affermis ton pied.
MARCIUS.
Que le premier qui reculera meure l'esclave de
l'autre, et que les dieux le punissent encore dans
l'autre vie !
AUFIDIUS.
Si tu me vois fuir , Marcius , poursuis-moi de tes
clameurs comme un lièvre.
MARCIUS.
Tullus, pendant trois heures entières, je viens de
combattre seul dans les murs de Corioles , et je m'y
suis satisfait à mon gré. Ce sang dont tu vois mon
visage masqué , n'est pas le mien ; pour te venger ,
appelle et déploie toutes tes forces.
AUFIDIUS.
Fusses-tu cet Hector , ce héros de vos aïeux
ï66 CORIOLAN,
troyens tant vanté dans votre Rome , tu ne m'é-
chapperais pas ici.
(Ils combattent sur la place : quelques Volsques viennent au secours d'Aufidius : Mar-
cius combat contre eux, jusqu'à ce qu'ils se retirent, hors d'haleine. )
AUFIDIUS, en se retirant, aux Volsques.
Plus officieux que braves , vous m'avez déshonoré
en me secondant si lâchement.
( Ils fuient pousse's par Marcius. )
SCÈNE IX.
( Acclamations; cris de guerre. On donne le signal de la retraite. Cominius entre par une
porte avec les Romains ; Marcius entre par l'autre , un bras en écbarpe. )
COMINIUS.
Si je te racontais en détail tout ton ouvrage d'au-
jourd'hui , tu ne croirais pas toi-même à tes propres
actions. Mais je garde ce récit pour Rome : c'est là
que les sénateurs, le sourire sur les lèvres, pleure-
ront de joie; que nos illustres patriciens, attentifs
et surpris , nieront d'abord en haussant les épaules,
et finiront par admirer ; que nos dames romaines
trembleront d'effroi et de plaisir; que ces imbéciles
tribuns , qui , ligués avec les vils plébéiens , détes-
tent ta gloire , seront forcés de s'écrier , en dépit de
leurs cœurs : « Nous remercions les dieux d'avoir
accordé à Rome un tel guerrier. » Et pourtant,
avant le banquet de cette journée dont tu es venu
encore prendre ta part , tu étais déjà rassasié.
( Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de poursuivre l'ennemi. )
ACTE I, SCÈNE IX. i62
LARTIUS.
0 mon général ! ( Montrant Mordus. ) Voilà le
coursier, nous n'en sommes que le caparaçon. —
Avez-vous vu?...
MARCIUS.
De grâce, épargnez-moi : ma mère , qui a le
privilège de vanter son sang, m'afflige quand elle
me donne des louanges. J'ai fait ce que vous avez
fait, c'est-à-dire, tout ce que je peux; parle même
motif, qui vous anime, l'amour de ma patrie. Qui-
conque a pu accomplir toute sa bonne volonté, a
fait plus que moi .
COMINIUS.
Vous ne serez point le tombeau de votre mérite :
il faut que Rome connaisse tout le prix d'un de ses
enfans. Dérober à sa connaissance vos actions, serait
un crime plus grand que le vol, ce serait un calom-
nieux silence. On peut les célébrer, les élever au
comble de la louange , sans passer les bornes de la
modération. Ainsi, je vous en conjure, il faut vous
résoudre à m'entendre parler de vous devant toute
l'armée : je ne prétends pas récompenser par-là
tout ce que vous avez fait; mais simplement rendre
témoignage à ce que vous êtes.
MARCIUS.
J'ai sur mon corps quelques blessures , qui de-
viennent plus cuisantes quand j'en entends parler.
co mini us.
N'en pas parler serait une ingratitude qui pour-
rait les envenimer et les rendre mortelles. — De
tous les chevaux dont nous avons pris un bon nom-
i68 CORIOLAK,
bre , de tous les trésors que nous avons amassés dans
Corioles et sur le champ de bataille , nous vous en
offrons la dixième part : levez à votre choix ce tri-
but sur tout le butin , avant le partage général.
MARCIUS.
Mon général, je vous rends grâce : mais mon cœur
ne peut consentir à recevoir aucun salaire pour
payer mon épée ; je refuse votre offre , et ne veux
qu'une part égale à ceux qui m'ont vu combattre.
(Fanfares ; acclamations redoublées : tous s'écrient , Marcius , vive Marcius! en jetant
leurs bonnets enFair, et agitant leurs lances. Cominius et Lartius ôtent leurs cas-
ques , et restent la tête découverte devant toute l'armée, )
Puissent ces mêmes instrumens que vous profanez
perdre à jamais leurs sons ! Ah ! si les tambours et
les trompettes se changent en organes de la flatterie
sur le champ de bataille , désormais que les cours et
les cités n'offrent donc plus que les dehors perfides
de l'adulation. Si le fer du soldat se plie à la molle
flatterie comme la soie du parasite , qu'on prépare
donc des chants efféminés pour préluder aux com-
bats. — C'est assez, vous dis-je. Parce que vous
voyez sur mon visage quelques traces de sang que je
n'ai pas encore eu le temps de laver, — parce que j'ai
terrassé quelques faibles ennemis , exploits qu'ont
fait comme moi une foule d'autres soldats qui sont
ici et qu'on ne remarque pas , vous me recevez avec
des acclamations hyperboliques; comme si j'aimais
que mon faible mérite fût alimenté par des louanges
assaisonnées de mensonge !
COMINIUS.
Vous avez trop de modestie , vous êtes trop ennemi
ACTE I, SCÈNE IX. 169
de votre gloire , et trop peu reconnaissant envers
nous, qui vous rendons un hommage sincère. Si
vous vous irritez ainsi contre vous-même, vous nous
permettrez de vous enchaîner comme un furieux
qui cherche à se détruire de ses mains; afin de pou-
voir vous parler raison en sûreté. Que toute la terre
sache comme nous, que c'est Caïus Marcius qui
remporte la palme de cette guerre : je lui en donne
pour gage mon superbe coursier, connu de tout le
camp , avec tous ses ornemens ; et dès ce moment ,
en récompense de ce qu'il a fait devant Corioles, je
le proclame au milieu des cris et des applaudisse-
mens de toute l'armée , Caïus Marcius Coriolanus .
— Portez toujours noblement ce surnom.
(Acclamations. — Musique guerrière. )
Toute ï armée répèle : Caïus Marcius Coriolanus l
MARCIUS,
Je vais laver mon visage ; et alors vos yeux ver-
ront s'il est vrai que je rougisse ou non. — N'im-
porte; je vous rends grâces. Je veux monter votre
coursier, et dans tous les temps je ferai tous mes
efforts pour porter avec honneur le beau surnom
dont vous me gratifiez.
COMINIUS.
Allons , entrons dans notre tente ; avant de nous
livrer au repos , il nous faut instruire Rome de nos
succès. Vous, Titus Lartius, retournez à Corioles;
et envoyez-nous à Rome les citoyens les plus propres
à recevoir le traité qui convient aux intérêts des
vainqueurs et des vaincus.
ï7o CORIOLAN,
LARTIUS.
Je vais le faire , seigneur.
MARGIUS.
Les dieux commencent à se jouer de moi : moi ,
qui viens tout à l'heure de refuser les plus magni-
fiques présens, je me vois obligé de demander une
grâce à mon général.
COMINIUS.
Elle vous est accordée. Quelle est-elle ?
MARCIUS.
J'ai passé quelque temps ici dans Corioles , chez
un pauvre citoyen qui m'a traité en ami. Il a poussé
dans le combat un cri vers moi : je l'ai vu faire pri-
sonnier. Mais alors Aufidius occupait mes regards ,
et la fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la
liberté de mon malheureux hôte.
COMINIUS.
0 noble demande! Fût-il le meurtrier de mon
fils, il sera libre comme l'air. Rendez-lui la liberté,
Titus !
LARTIUS.
Son nom, Marcius?
MARCIUS.
Par Jupiter ! je l'ai oublié. — Je succombe de fa-
tigue ; et ma mémoire en est troublée : n'avez-vous
point de vin ici ?
COMINIUS.
Entrons dans nos tentes : le sang se fige sur votre
visage ; il est temps que vous preniez soin de vos
blessures : allons.
ACTE I, SCÈNE X. 171
SCÈNE X.
Le camp des Volsques.
Bruit d'instrumens militaires : TULLUS AUFIDIUS
paraît tout sanglant avec deux ou trois OFFI-
CIERS.
AUFIDIUS.
La ville est prise.
UN OFFICIER.
Elle sera rendue à des conditions recevables.
AUFIDIUS.
Des conditions ! Je voudrais être Romain — car
e'tant Volsque , je ne puis me montrer tel que je suis.
Des conditions ! Eh ! y a-t-il des conditions honnêtes
dans un traité pour le parti qui est à la merci du
vainqueur? — Marcius , cinq fois j'ai combattu
contre toi, et cinq fois tu m'as vaincu; et tu me
vaincrais toujours, je crois, quand nos combats se
renouvelleraient aussi souvent que nos repas ! Mais,
j'en jure par les élémens, si je me rencontre encore
une fois avec lui face à face, il sera mon maître,
ou je serai le sien. Mon émulation renonce à l'hon-
neur dont elle s'est piquée jusqu'ici; et au lieu
d'espérer, comme je l'ai fait, de le terrasser, en
luttant en brave et fer contre fer, je lui tendrai
quelque piège : il faut qu'il succombe ou sous ma
fureur, ou sous mon adresse.
L'OFFICIEB
C'est le démon !
i7a CORIOLAN,
AUFIDIUS.
Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma va-
leur est empoisonnée par les affronts qu'elle a reçus
de lui, elle abjure sa générosité naturelle. Qu'il soit
endormi dans un sanctuaire , nu et malade : ni
temple ni capitole, ni les prières des prêtres, ni
l'heure du sacrifice , tous ces obstacles n'en seront
plus pour ma fureur. Les privilèges et les coutumes
les plus sacrés seront bravés par la haine que m'in-
Nspire Marcius. Partout où je le trouverai, dans mes
propres foyers , dans les bras de mon frère, là , vio-
lant les lois de l'hospitalité , je veux plonger et re-
plonger à loisir dans son cœur ma main ensan-
glantée. — Vous, allez à la ville ; voyez comment
les Romains y commandent , quels otages ils ont
demandés pour Rome.
L'OFFICIER.
N'y viendrez-vous pas vous-même ?
AUFIDIUS.
On m'attend au bosquet de Cyprès , au midi des
moulins de la ville. Je vous prie , retenez m'appren-
dre en ce lieu quel cours suit la fortune afin que je
règle ma marche sur celle des événemens.
L'OFFICIER.
J'exécuterai vos ordres , seigneur.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II, SCÈNE I. i73
-i\i'»\\\%aiv%itu\tiM^\\tviniiv\nvi\wt.%iMi%\*'iii\i\»\»vï,it'mi'M'W\'U\ii\ti\iiv»i
ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
La ville de Rome. Place publique.
MENENIUS, SICINIUS et BRUTUS.
MENENIUS.
.L'augure m'a dit que nous aurions des nouvelles ce
soir .
BRUTUS.
'Bonnes ou mauvaises?
MENENIUS.
Peu favorables aux vœux du peuple; car il n'aime
pas Marcius.
SICINIUS.
La nature enseigne aux animaux mêmes à distin-
guer leurs amis.
MENENIUS.
Quel est, je vous prie, l'animal que le loup aime?
SICINIUS.
L'agneau.
MENENIUS.
Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens, tou-
jours affamés, voudraient dévorer le noble Marcius.
I74 GORIOLAN,
BRUTUS.
Marcius un agneau? soit : mais un agneau qui a le
cri fe'roce de l'ours.
MENENIUS.
Un ours? soit : mais qui vit comme un agneau.
Vous êtes deux vieux l'un et l'autre ; re'pondez à
une question.
TOUS DEUX.
Voyons cette question.
MENENIUS.
Quel est le vice dont Marcius ait une petite dose
et qu'on ne trouve pas chez vous dans toute son
énormité !
BRUTUS.
Il n'en est aucun dont il ne soit pourvu abon-
damment.
SIGINIUS.
D'omueil surtout.
BRUTUS.
Son arrogance extrême surpasse tous ses autres
défauts.
MENENIUS.
Voilà qui est étrange ! Et vous , savez-vous tout
le mal qu'on dit de vous deux dans la ville ? Je veux
dire les gens de notre ordre ? le savez-vous ?
LES DEUX TRIBUNS.
Comment, quel mal peut-on dire de nous ?
MENENIUS;
Puisque vous parlez d'orgueil, m'écouterez-vous
sans humeur ?
LES DEUX TRIBUNS.
Oui : allons, voyons.
ACTE II, SCÈNE I. i75
MENENIUS.
Au reste, peu m'importe car il suffira de la plus
mince occasion pour vous faire perdre toute votre
patience. — Suivez sans frein votre penchant natu-
rel, et prenez de l'humeur tant qu'il vous plaira,
si c'est un plaisir pour vous que de vous fâcher.
Vous reprochez à Marcius de l'orgueil !
BRUTUS.
Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche.
MENENIUS.
Oh! je sais que vous faites très-peu de choses seuls.
Vous avez abondance de secours : autrement vos
actions seraient vraiment uniques. Vos talens sont
trop mesquins pour faire beaucoup seuls. — Vous
parlez d'orgueil ? Ah ! si vous pouviez tourner les
yeux et vous voir par derrière si vous pouviez
faire une revue de votre personne, si vous le pou-
viez
BRUTUS,
He' bien ! qu'arriverait-il ?
MENENIUS.
Eh bien ! vous verriez deux magistrats sans mé-
rite, orgueilleux, violens, entête's, en d'autres ter-
mes, sots comme il n'y en a pas dans Rome.
SICIN1US.
Menenius, on vous connaît bien aussi.
MENENIUS.
On me connaît pour un patricien d'humeur jo-
viale, qui ne hait pas une coupe de vin ge'ne'reux ,
sans me'lange d'une seule goutte du Tibre; qui a ,
ï76 CORIOLAN,
dit-on , le défaut d'accueillir trop favorablement les
premières plaintes du peuple , de se laisser émou-
voir à son plus léger murmure , et de prendre feu
pour lui. On peut dire encore qu'il m'arrive plus
souvent de voir la croupe noire de la nuit que le
front riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense je
le dis , et toute ma méchanceté s'exhale en paroles.
Lorsque je rencontre deux hommes d'état tels que
vous , il m'est impossible de les appeler des Lycur-
gues. Si la liqueur que vous me versez m'affecte
désagréablement le palais , je fais la grimace. Je ne
saurais applaudir à vos discours, quand je vois qu'il
n'y a dans vos seigneuries que de quoi former un
âne ; et quoique je supporte ceux qui disent que vous
êtes de graves personnages dignes de nos respects ,
je ne peux m'empêcher de donner un démenti au
flatteur qui osera vous dire que vous avez une phy-
sionomie heureuse. Si c'est là ce que vous voyez
dans lacartedemonmicroscome(l), s'ensuit-il qu'on
me connaisse bien aussi ? Voyons , quels défauts vo-
tre aveugle malice découvrira-t-elle dans mon ca-
ractère, si moi aussi je suis bien connu?
BRUTUS.
Allez, allez : nous vous connaissons de reste.
MENENIUS.
Non, vous ne me connaissez pas : vous ne vous con-
naissez pas vons-mêmes, vous ne connaissez rien. Vo-
tre ambition est avide des coups de chapeaux et des gé-
nuflexions d'une populace indigente : vous perdez la
plus précieuse partie du jour à entendre le plaidoyer
d'une marchande de citrons avec un marchand d'al-
ACTE II, SCÈNE I. i77
lumettes , et vous remettez à une seconde audience
la décision de ce procès important. Quand vous êtes
sur votre tribunal , juges entre deux parties, si par
malheur un le'ger sentiment de colique vient à vous
pincer, vos visages deviennent de vrais masques,
vous voilà hors de vous : perdant toute patience
vous demandez un vase à grands cris, et vous ren-
voyez les deux plaideurs plus acharnés l'un contre
l'autre , et la cause plus embrouillée ; tout l'accord
que vous mettez entre eux, c'est de les traiter tous
deux de fripons. Vous êtes un étrange couple!
BRUTUS.
Allez, allez; on sait que vous dites plus de bons
mots à table, que vous n'ouvrez d'avis utiles au Ca-
pitale.
MENENIUS.
Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur gravité
devant des objets aussi ridicules que vous; votre
meilleur raisonnement ne vaut pas un poil de votre
barbe, qui toute entière ne mérite pas l'honneur
d'entrer dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans
le bât d'un âne; et vous osez dire que Marcius a de
l'orgueil! Marcius, qu'on dégraderait, en assurant
qu'il vaut tous vos ancêtres ensemble depuis Deu-
calion , quoique peut-être quelques-uns des plus
illustres fussent des bourreaux héréditaires. Bon-
soir à vos seigneuries ; une conversation plus lon-
gue avec vous gâterait ma raison. Pâtres grossiers
du troupeau plébéien , vous me permettrez de pren-
dre congé de vous.
( Brutus et Sicinius se retirent à l'e'cart. )
ToM. II. 12
i78 CORIOLAN,
(Surviennent Yolumnie, Virgilie et Valérie. )
MENENIUS.
Qu'est-ce donc, belles et nobles dames? La lune,
descendue sur la terre, n'y brillerait pas de plus
de majesté que vous. Et que cherchent vos regards
empressés ?
VOLUMNIE.
Honorable Menenius , mon fils Marcius approche :
pour l'amour de Junon, ne nous retardez pas.
MENENIUS.
Ah! Marcius revient dans sa patrie?
VOLUMNIE.
Oui , noble Menenius , et avec la gloire la plus
éclatante.
MENENIUS.
Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes re-
mercîmens. Oh! Marcius revient à Rome !
VOLUMNIE et VIRGILIE.
Oui, rien de plus vrai.
VOLUMNIE.
Voyez : cette lettre est de sa main. Le sénat en a
reçu une autre , sa femme une autre , et il y en a
une pour vous , je crois , à la maison.
MENENIUS.
Oh ! je vais donner ce soir des fêtes à ébranler les
voûtes : une lettre pour moi !
VIRGILIE.
Oui , sûrement , il y a une lettre pour vous : je
l'ai vue.
ACTE II , SCÈPTE I. 179
MENENIUS.
Une lettre pour moi ! elle m'assure sept ans de
santé. Pendant sept ans je ferai la nique au méde-
cin. La plus fameuse ordonnance de Galien n'est que
drogue d'empirique , et ne vaut pas mieux qu'une
médecine de cheval , en comparaison de ce préser-
vatif. N'est-il point blessé? Il n'a pas coutume de
revenir sans blessures.
VIRGILIE.
Oh ! non , non , non !
VOLUMNIE.
Oh ! il est blessé : moi, j'en rends grâces aux dieux.
MENENIUS.
Et moi aussi , pourvu qu'il ne le soit pas trop. Les
blessures sont la parure qui lui sied. Apporte-t-il
dans sa poche une victoire ?
VOLUMNIE.
Elle couronne son front. Voilà la troisième fois ,
Menenius , que mon fils revient avec la guirlande
de chêne.
MENENIUS.
A-t-il frotté Aufidius comme il faut ?
VOLUMNIE.
Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu l'un con-
tre l'autre ; mais qu' Aufidius a pris la fuite.
MENENIUS
Oh! il était temps , je le lui garantis : s'il eût ré-
sisté encore, je n'aurais pas voulu être traité comme
lui pour tous les trésors de Corioles. — Le sénat est-
il informé de cette nouvelle ?
!8o CORIOLAN,
VOLUMNIE.
Allons, chères dames. — Oui, oui, le se'nat a
reçu des lettres du général, qui donne à mon fils la
gloire de cette guerre. Il a, dans cette action, deux
fois surpassé l'honneur de ses premiers exploits.
VALERIE.
Il est vrai qu'on raconte de lui des choses merveil-
leuses.
MENENIUS.
Merveilleuses ! oui , n'en doutez pas ; et il a bien
mérité tout ce qu'on en dit.
VIRGILIE.
Que les dieux nous en confirment la vérité.
VOLUMNIE.
La vérité? Comment , en doutez-vous ?
MENENIUS.
La vérité? je vous le jure, moi ; tous ces prodiges
sont vrais. — Où est-il blessé? ( Aux tribuns.) Que
les dieux conservent vos bonnes seigneuries. Mar-
cius revient àjftome. Il a de nouveaux sujets d'avoir
de l'orgueil. — Où est-il blessé?
VOLUMNIE.
A l'épaule et au bras gauche. — Là resteront de
larges cicatrices qu'il pourra montrer au peuple,
quand il demandera la place qui lui est due. — ■
lorsqu'il repoussa Tarquin , il reçut sept blessures.
MENENIUS.
Il en a une sur le cou , et une dans la cuisse : je
lui en connais neuf.
ACTE II, SCÈNE I. 181
VOLUMNIE.
Avant cette dernière expédition , il avait déjà reçu
vingt-cinq blessures.
MENENIUS.
Il en a donc maintenant vingt-sept, et chaque
blessure fut le tombeau d'un ennemi. Entendez-vous
les trompettes ?
( Acclamations et fanfares. )
VOLUMNIE.
Voilà les avant-coureurs de Marcius : il fait mar-
cher devant lui le bruit de la victoire , et derrière
lui il laisse des pleurs. La mort, ce sombre fantô-
me , est assise sur son bras vigoureux : ce bras se
lève , retombe , et les ennemis de Rome expirent.
(Au son des trompettes paraissent le général Cominius et Titus Lartius-, Coriolan est au.
milieu deux, le front ceint dune couronne de chêne, les chefs de l'armée et les sol-
dats le suivent : un héraut le précède. )
LE HÉRAUT.
Apprends , ô Rome ! que Marcius a combattu seul
dans les murs de Corioles , où il a gagné avec gloire
un nom ajouté au nom de Caïus Marcius. Soyez le
bienvenu à Rome , illustre Coriolan !
( Toutes les voix et tous les instrumens applaudissent.)
TOUS ENSEMBLE.
Soyez le bienvenu à Rome , illustre Coriolan !
CORIOLAN.
Assez de louanges : elles blessent mon cœur ; je
vous prie , cessez.
COMINIUS.
Voyez votre mère.
rôa CORIOLAN,
CORIOLAN.
Oh! je le sais, vous avez imploré tous les dieux
pour ma prospérité'.
( Il fléchit le genou. )
VOLUMNIE.
Non , mon brave soldat , lève-toi ; lève-toi , mon
cher Marcius , mon tendre Caïus , et encore un sur-
nom nouveau qui comble l'honneur de tes exploits !
Oui , Coriolan : n'est-ce pas le nom qu'il faut que je
te donne? Mais vois ton épouse.
CORIOLAN.
0 toi , grâce silencieuse , salut ! Quoi ! aurais-tu
donc ri si tu m'avais vu rapporté dans un cercueil ,
toi qui pleures à mon triomphe ? Ah ! ma chère, ces
yeux en larmes sont pour les veuves de Corioles , et
pour les mères qui ont perdu leurs enfans...
MENENIUS.
Que les dieux te couronnent !
CORIOLAN.
Ah ! vous vivez encore ? ( A Valérie. ) Aimable
dame , pardonnez.
VOLUMNIE.
Je ne sais de quel côté me tourner. — 0 mon fils!
sois le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi géné-
ral , soyez tous les bienvenus.
MENENIUS.
Sois mille et mille fois le bienvenu ! Je suis prêt
à pleurer et à rire. Mon cœur est tout à la fois triste
et gai. — Sois le bienvenu, Marcius ! Qu'une malé-
diction dévore le coeur de celui qui n'est pas joyeux
de te voir ! Vous êtes trois que Rome doit adorer :
ACTE II, SCÈNE I. ï83
mais j'en atteste tous les yeux , nous avons ici
quelques vieux troncs ingrats qui ne porteront ja-
mais que des fruits amers pour vous. N'importe :
gloire à vous, braves généraux. Une ortie ne sera
jamais qu'une ortie , et les travers des fous seront
toujours folie.
COMINIUS.
Toujours franc !
CORIOLAN.
Toujours Menenius, toujours le même.
LE HÉRAUT.
Faites place : avancez.
CORIOLAN, à sa mère et à sa femme.
Donnez-moi votre main , et vous la vôtre. Avant
que je puisse me cacher à l'ombre de nos foyers ,
mon devoir m'oblige à visiter nos bons patriciens ,
de qui j'ai reçu mille félicitations, accompagnées
d'une foule d'honneurs.
VOLUMNIE.
J'ai assez vécu pour voir mes voeux accomplis , et
réaliser les songes de mon imagination. Une seule
chose te manque, et je ne doute pas que Rome ne te
l'accorde.
CORIOLAN.
Sachez, ô tendre mère, que j'aime mieux obéir
aux Romains et les servir à mon gré, que de leur
commander selon leur goût.
COMINIUS.
Allons au Capitole.
(Fanfares .- Us sortent en pompe comme ils sont entre's; les tribuns restent. )
184 CORIOLAtf,
BRUTUS.
Toutes les bouches s'entretiennent de lui ; les yeux
affaiblis de la vieillesse empruntent le secours des
lunettes pour le voir : la nourrice babillarde , toute
occupée de jaser de lui, n'entend plus les cris de son
nourrisson ; la plus maussade cuisinière songe à sa
parure, arrange son plus beau mouchoir sur sa
gorge enfumée , et court gravir sur les murs pour le
regarder. On se presse sur les échoppes, dans les
boutiques , aux fenêtres ; les toits sont couverts de
peuple , et chargés d'une foule variée de spectateurs
de toutes classes. Les flamines solitaires ont quitté
leur retraite; et, confondus avec la multitude, ils
se pressent pour arriver tout essoufflés à une place
vulgaire. Les dames exposent les lis et les roses de
leurs joues délicates , et livrent nus les charmes de
leur visage aux brûlans baisers du soleil. C'est un
bruit, un tumulte autour de lui! on dirait qu'un
dieu est recelé dans sa personne mortelle, et lui
donne un aspect plein de grâce.
SICINIUS.
Je vous le garantis consul dans l'instant même.
BRUTUS.
Notre charge, en ce cas, tant que durera son
autorité, peut se reposer à loisir.
SICINIUS.
Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs, cette
modération qui sait le terme d'où il faut partir , et
ACTE II , SCÈNE I. i85
celui où il faut s'arrêter : il perdra tout ce qu'il a
gagné.
BRUTUS.
C'est là l'espérance qui nous console.
SICINIUS.
N'en doutez pas. Le peuple, dont nous sommes
l'appui , toujours plein d'inconstance et de malice ,
oubliera, à la plus légère occasion, tous les nouveaux
honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et, lui-même,
il s'en dépouillera. J'en doute d'autant moins que son
orgueil s'en fera gloire.
BRUTUS.
Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le consu-
lat, jamais il ne consentirait à paraître dans la place
publique couvert du manteau grossier des candi-
dats ; qu'il dédaignerait l'usage de montrer aux plé-
béiens ses blessures, pour mendier (disait-il) leurs
voix empestées.
SICINIUS.
C'est la vérité.
BRUTUS.
Ce sont ses propres termes. Oh ! il renoncera plu-
tôt à cette dignité , que de ne la pas devoir unique-
ment aux suffrages des nobles, et aux vœux du
sénat.
SICINIUS.
Qu'il persiste dans cette résolution, qu'il l'exé-
cute, et je n'en désire pas davantage.
BRUTUS.
Il est vraisemblable qu'il le fera.
186 CORIOLAN,
SICINIUS.
Alors ce sera sa ruine certaine , comme notre
inte'rêt le demande.
BRUTUS.
Il faut le perdre , ou nous perdons notre autorité.
Pour arriver à nos fins, ne nous lassons pas de re-
présenter aux plébéiens, quelle haine Marcius a tou-
jours nourrie contre eux; comme il a fait tous ses
efforts pour en faire des bêtes de somme , im-
poser silence à leurs défenseurs , et les dépouiller
de leurs plus chers privilèges : n'estimant pas plus
leur existence et leur capacité dans le monde, que
celles des chameaux employés à la guerre , qui ne
reçoivent leur nourriture que pour porter des far-
deaux, et qui sont maltraités de coups, quand ils
succombent sous le poids.
SICINIUS.
Ces idées suggérées, comme vous dites, dans une
occasion favorable, lorsque son insolence s'échap-
pera jusqu'à offenser le peuple , enflammeront le
courroux de la multitude comme une étincelle em-
brase le chaume desséché , et allumeront un in-
cendie qui obscurcira pour jamais Marcius. L'occa-
sion ne nous manquera pas , pourvu qu'on l'irrite :
c'est une chose aussi aisée que de lancer des chiens
contre les moutons.
( Un messager paraît . ,)
BRUTUS.
Que venez-vous nous apprendre ?
LE MESSAGER.
On désire votre présence au Capitole. On croit que
ACTE II, SCÈNE II. 187
Marcius sera consul. J'ai vu les muets se presser
en foule pour le voir , et les aveugles attentifs à ses
paroles. Nos dames romaines jetaient leurs gants
sur son passage. Nos jeunes beautés faisaient voler
vers lui leurs écharpes , leurs gants et leurs mou-
choirs (2), les nobles se prosternaient comme devant
la statue de Jupiter, les plébéiens faisaient tomber
autour de lui une grêle de leurs bonnets ; leurs
acclamations étaient comme la voix du tonnerre.
Jamais je n'ai rien vu de semblable.
BRUTUS.
Allons au Capitole; portons-y pour le moment
des yeux et des oreilles : mais tenons nos coeurs
prêts pour l'événement.
SICINIUS.
De la prudence.
(Ils sortent. )
SCÈNE IL
La scène est toujours dans Rome. Le Capitole.
Deux OFFICIERS viennent placer des coussins»
PREMIER OFFICIER.
Allons , allons, ils sont ici tout à l'heure. —Com-
bien y a-t-il de candidats pour le consulat?
SECOND OFFICIER.
Trois , dit-on , mais tout le monde croit que Co-
riolan l'emportera.
i88 CORIOLAN,
PREMIER OFFICIER.
C'est un brave soldat , mais il est d'un orgueil qui
crie vengeance et il n'aime pas le petit peuple.
SECOND OFFICIER.
Certes , nous avons eu plusieurs grands hommes
qui ont flatté le peuple, et qui n'ont pu s'en faire
aimer; et il y en a beaucoup que le peuple aime
sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans motif,
il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de
Coriolan pour la haine du peuple et pour son amour
est la preuve de la connaissance qu'il a de son vrai
caractère; sa noble insouciance ne lui permet pas
de dissimuler ses sentimens.
PREMIER OFFICIER.
S'il lui était égal d'être aimé , ou non , il serait
resté dans son indifférence , et n'eût fait au peuple
ni bien ni mal ; mais il cherche la haine des plé-
béiens avec plus de zèle qu'ils n'en peuvent avoir à
la lui prouver , et il n'oublie rien pour se faire con-
naître en tout leur ennemi déclaré. Or , s'étudier
ainsi à s'attirer la haine et la disgrâce du peuple,
c'est une conduite aussi blâmable que de le flatter
pour s'en faire aimer, politique qu'il dédaigne.
SECOND OFFICIER.
Il a bien mérité de son pays , et il ne s'est point
élevé par les mêmes degrés que tant d'autres qui
s'ouvrent un chemin facile aux honneurs, en ca-
ressant le peuple, et en rampant devant lui sans
avoir d'autres titres à l'estime et à la gloire que leurs
coups de chapeau. Mais Coriolan a tellement mis
ACTE II, SCÈNE II. 189
sa gloire dans tous les yeux et ses actions dans tous
les coeurs , qu'un silence perfide qui en refuserait
l'aveu , serait une énorme ingratitude ; un récit
infidèle serait une calomnie qui se démentirait elle-
même, et recueillerait partout le reproche et le
mépris .
PREMIER OFFICIER.
N'en parlons plus. C'est un digne homme. — Re-
tirons-nous; les voilà.
( Les patriciens , les tribuns du peuple ; licteurs qui précèdent Coriolan ; Menenius , le
consul Cominius , Sicinius et Brutus prennent place auprès d'eux.)
MENENIUS.
Après avoir décidé le sort des Volsques , et arrêté
que Titus Lartius sera rappelé, il nous reste pour
objet principal de cette assemblée particulière à ré-
compenser les nobles services d'un Romain qui a si
vaillamment combattu pour son pays. Qu'il plaise
donc au grave et respectable sénat de Rome d'or-
donner au consul ici présent, notre digne général
dans cette dernière guerre si heureuse , de nous
parler un peu de ces grandes choses qu'a exécutées
Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes assemblés
ici pour le remercier et pour signaler notre recon-
naissance par des honneurs dignes de lui,
PREMIER SÉNATEUR.
Parlez, noble Cominius ; ne retranchez rien de
peur d'être trop long. Faites-nous penser que toutes
les richesses ne suffisent pas pour récompenser Mar-
cius; mais que nos cœurs ne sont pas en arrière.
Chefs du peuple, nous vous demandons une attention
favorable ? et ensuite votre intervention auprès du
peuple pour lui faire approuver ce qui se passe ici.
tç)0 CORIOLAN,
SICINIUS.
Nous sommes convoqués pour faire un heureux
traité avec le sénat, et nos coeurs sont disposés à
respecter et à seconder les desseins de cette as-
semblée.
BRUTUS.
Et nous nous trouverons encore plus heureux de
le faire, si Coriolan veut se souvenir de témoigner
au peuple une plus tendre estime qu'il n'a fait jus-
qu'à présent.
MENENIUS.
11 n'est pas question de cela ; il n'en est pas ques-
tion. J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu.
Voulez-vous bien écouter Cominius parler ?
BRUTUS.
Très-volontiers : mais pourtant mon avis était plus
raisonnable que votre refus d'y faire attention.
MENENIUS.
Il aime vos plébéiens : mais n'exigez pas qu'il se
fasse leur camarade de lit. Digne Cominius , parlez.
( A Coriolan , qui se lève et veut sortir. ) Non de-
meurez à votre place.
PREMIER SÉNATEUR.
Siégez avec nous , Coriolan , et n'ayez pas honte
d'écouter le récit de ce que vous avez fait de glorieux.
CORIOLAN.
J'en demande pardon à vos honneurs : j'aimerais
mieux avoir à guérir encore mes blessures, que d'en-
tendre répéter comment je les ai reçues.
ACTE II, SCÈNE IL 191
ERUTUS à Coriolan.
Je me flatte que ce n'est pas ce que j'ai dit qui
tous fait quitter votre sie'ge ?
CORIOLAN.
Non : cependant j'ai souvent fui dans une guerre
de mots, moi qui ai toujours été au-devant des
coups. Vous ne flattez pas; ne m'outragez donc pas :
pour vos plébéiens, je les aime comme ils le mé-
ritent.
MENENIUS.
Je vous prie, encore une fois, restez.
CORIOLAN.
Autant j'aimerais me laisser gratter la tête au
soleil pendant qu'on sonne l'alarme, que d'écouter
ici, tranquillement assis , le récit fastueux de mes
chétifs exploits.
( Il sort. )
MENENIUS.
Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il
flatter votre multitude toujours croissante , où l'on
ne trouve pas un homme de bien sur mille , lui qui
aimerait mieux risquer tous ses membres pour la
gloire , qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre
louer. — Commencez Cominius.
COMINIUS.
Je manquerai d'haleine ; et ce n'est pas d'une voix
faible que l'on doit annoncer les exploits de Coriolan.
On convient que la valeur est la première des ver-
tus, et la plus honorable pour celui qui la possède.
Le monde n'a donc point d'homme qui puisse ba-
lancer le Romain dont je parle. A seize ans , lorsque
192 CORIOLAN,
Tarquin rassembla une armée contre Rome, Mar-
cius surpassa tous les Romains. Le dictateur qui
commandait alors, et que ma main avec respect
montre pre'sent ici, vit cet adolescent, aux joues
d'une jeune amazone, chasser devant lui des vété-
rans à la moustache hérissée. Debout, au-dessus d'un
Romain terrassé qu'il couvrait de son corps , il im-
mola , à la vue du consul, trois adversaires acharnés
sur lui. Il attaqua Tarquin même, et le coup qu'il
lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de
cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle
d'une femme sur nos théâtres (3), il se montra le
premier des hommes sur le champ de bataille; et le
prix de ses exploits fut la couronne de chêne. Ainsi,
entrant en homme dans la carrière de l'adolescence,
il s'est agrandi comme l'Océan dans le choc de dix-
sept batailles successives ; son épée ravit aux autres
tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait dans cette
guerre devant les murs de Corioles et dans l'enceinte
de la ville, il faut que je l'avoue; non, je ne puis
en parler dignement : seul, il a arrêté les fuyards,
et son exemple unique a appris aux lâches à se jouer
avec la -peur. Comme les vagues dociles se suivent
devant un vaisseau voguant à pleines voiles , ainsi
les hommes cédaient et tombaient par flots derrière
lui. Son glaive, comme le sceau de la mort laissait
son empreinte partout où il tombait : de la tête
aux pieds il était une créature de sang dont chaque
mouvement était marqué par les cris des mourans.
Seul, il a passé les portes fatales delà ville qui sont
devenues aussitôt les portes d'une destinée inévita-
ble. Il revint seul et sans secours dans la plaine; et
ACTE II, SCÈNE IL i93
alors, trouvant un renfort de troupes nouvelles, il
tombe sur Corioles comme une planette : tout lui
est soumis : lorsque le bruit de nos armes et d'un
combat lointain frappe son oreille attentive : aussi-
tôt son courage redouble; sa grande âme ranime
son corps épuisé, et l'entraîne : il est déjà au milieu
de nous ; et là il foule aux pieds , dans des flots de
sang , la vie des hommes : c'était moins un combat
qu'un carnage. En un mot, jusqu'à ce que nous
ayons été maîtres du champ de bataille et de la ville,
Coriolan ne s'est pas arrêté un moment pour repren-
dre haleine et respirer.
MENENIUS.
Digne homme!
PREMIER SÉNATEUR.
Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprêmes
que nous lui préparons.
COMINIUS.
Il a dédaigné les dépouilles des Volsques; le plus
précieux butin a été vu de lui comme la fange de la
terre : il désire moins que ne donnerait l'avarice
même ; il trouve dans ses actions sa récompense :
heureux d'employer son temps à l'abréger.
MENENIUS.
Voilà un vrai noble : qu'il soit rappelé.
UN SÉNATEUR.
Qu'on appelle Coriolan .
UN OFFICIER.
Le voici.
(Coriolan rentre.)
Tom. II. i3
i94 CORIOLAN,
MENENIUS.
Coriolan , tout le sénat est charmé de vous nom-
mer consul.
CORIOLAN.
Je lui dois pour toujours mes services et ma vie.
MENENIUS.
Il ne reste plus qu'à parler au peuple.
CORIOLAN.
Permettez-moi, je vous en conjure, de m'affran-
chir de cet usage : je ne puis me dépouiller de ma
robe , m'offrir nu à leurs regards , et les conjurer ,
par mes blessures , de m'accorder leurs suffrages.
Que j'en sois dispensé !
SICINIUS.
Le peuple doit avoir sa voix ; il ne souffrira pas
qu'on omette un seul point de la cérémonie.
MENENIUS.
N'allez pas les irriter. — Et vous, soumettez-vous,
je vous prie , à la coutume , et arrivez aux honneurs
comme ceux qui vous ont précédé , dans les formes
prescrites.
CORIOLAN.
C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans rougir;
et l'on pourrait bien ôter au peuple un tel spectacle.
BRUTUS.
Remarquez-vous ce qu'il dit là ?
CORIOLAN.
Me vanter devant eux ! Dire : Voilà ce que j'ai
fait , et cela encore ; leur montrer des cicatrices sans
douleurs que je voudrais tenir cachées : comme si je
ACTE II, SCÈNE III. i95
n'avais reçu tant de blessures que pour le salaire de
leurs voix.
MENENIUS.
Ne vous obstinez pas à cela. — Tribuns du peu-
ple , nous vous recommandons les intentions du sé-
nat auprès de lui , et nous souhaitons tous joie , hon-
neur et prospérité à notre illustre consul.
LES SÉNATEURS.
Honneur et prospérité à Coriolan.
■ ( Acclamations. )
( Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus. )
BRUTUS.
Vous voyez comme il veut en agir avec le peuple.
SICINIUS.
Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur deman-
dera leurs voix , d'un ton à leur faire sentir qu'il
méprise le pouvoir qu'ils ont de lui accorder ce qu'il
sollicite.
BRUTUS.
Venez, nous allons les instruire de notre conduite
ici : venez à la place publique, où je sais qu'ils nous
attendent.
SCÈNE III.
Rome. Le Forum.
Plusieurs CITOYENS paraissent.
PREMIER CITOYEN.
En un mot, s'il demande nos voix, nous ne devons
pas les lui refuser.
196 CORIOLAN,
SECOND CITOYEN.
Nous le pouvons si nous voulons.
TROISIÈME CITOYEN.
Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en nous-
mêmes : mais c'est un pouvoir que nous ne sommes pas
libres d'exercer; car s'il nous montre ses blessures
et nous raconte ses exploits, nous serons force's de
prêter à ces cicatrices une voix qui parlera pour
elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits,
nous serons bien force's de parler aussi de notre no- '
ble reconnaissance. L'ingratitude est un vice mon-
strueux; et si le peuple e'tait ingrat, ce serait alors
qu'il serait vraiment un monstre. Nous sommes les
membres du peuple; nous deviendrions des mem-
bres monstrueux !
PREMIER CITOYEN.
Mais pour donner de nous-mêmes cette idée, il
ne nous manque pas grand'chose ; car lorsque nous
nous sommes soulevés pour le prix du blé , il n'hé-
sita pas à nommer le peuple, le monstre à mille têtes.
TROISIÈME CITOYEN.
Il n'est pas le seul qui nous ait appelés ainsi;
non parce que les uns ont la chevelure brune, les
autres noire , ou parce que ceux-ci ont une tête che-
velue, et ceux-là une tête chauve : mais à cause de
cette grande variété d'esprits de toutes couleurs qui
nous distingue. Et en effet, si tous nos esprits sor-
taient à la fois de nos cerveaux , on les verrait voler
en même temps à l'Est, à l'Ouest, au Nord et au
Sud. En partant du même centre, ils arriveraient
en ligne droite à tous les points de la circonférence.
ACTE II, SCÈNE IIL 197
SECOND CITOYEN.
Vous le croyez? Quelle route prendrait mon es-
prit, à votre avis?
TROISIÈME CITOYEN.
Oh ! votre esprit ne délogerait pas aussi prompte-
nient qu'un autre, tant il est enfoncé dans votre
tête dure : mais si une fois il pouvait s'en dégager ,
sûrement il irait droit au sud.
SECOND CITOYEN.
Pourquoi de ce côté-là ?
TROISIÈME CITOYEN.
Pour se perdre dans un brouillard, où, après s'être
fondu jusqu'aux trois quarts dans une rosée corrom-
pue , le reste reviendrait charitablement vous aider
à trouver une femme.
SECOND CITOYEN.
Vous avez toujours le mot pour rire : à votre aise.
TROISIÈME CITOYEN.
Etes-vous résolus à donner votre voix ? Mais peu
importe que tous la donnent ; la pluralité décide :
pour moi je disque si Coriolan était mieux porté pour
le peuple, jamais il n'aurait eu son égal en mérite.
(Entrent Coriolan et Menenius. )
Le voici vêtu de la robe de l'humilité; observons
sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble :
mais approchons de l'endroit où il se tient debout ,
un à un , deux à deux , ou trois à trois : il faut qu'il
nous présente sa requête à chacun en particulier,
afin que chacun de nous reçoive un honneur person-
ig8 CORIOLAN,
nel , en lui donnant notre voix de notre propre bou-
che. Suivez-moi donc , et je vous montrerai comment
nous devons l'approcher.
TOUS ENSEMBLE.
Oui, volontiers, volontiers.
( Ils sortent. )
MENENIUS.
Ah ! Coriolan, vous avez tort : ne savez-vous pas
que les plus illustres Romains ont fait ce que vous
faites ?
CORIOLAN.
Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous prie,
Menenius. La peste de cet usage! Non, je ne pourrai
jamais m'humilier jusqu'à dire à un plébéien : Voyez
mes blessures; je les ai reçues au service de ma pa-
trie; tandis que certains de vos frères rugissaient de
peur, et prenaient la fuite au bruit de nos propres
tambours.
MENENIUS.
Oh ! Dieux : ne parlez pas de cela. Il faut les prier
de se souvenir de vous.
CORIOLAN.
Eux se souvenir de moi! Que l'enfer les englou-
tisse ! Je désire qu'ils m'oublient, comme ils oublient
les vertus que nos prêtres leur recommandent en
pure perte.
MENENIUS.
Vous gâterez tout. — Je vous laisse. Parlez-leur,
je vous prie, comme il convient à votre but; encore
une fois, je vous en conjure.
( Deux citoyens approchent.)
ACTE II, SCÈNE III. 199
CORIOLAN.
Dites-leur donc de se décrasser le visage. — Ah !
j'en vois deux qui s'avancent. — Vous savez pour-
quoi je suis ici debout.
PREMIER CITOYEN.
Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui
vous y conduit ?
CORIOLAN.
Mon mérite.
SECOND CITOYEN.
Votre mérite ?
CORIOLAN.
Oui; et non pas ma volonté.
PREMIER CITOYEN.
Pourquoi pas votre volonté ?
CORIOLAN.
Non,, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner
le pauvre pour lui demander l'aumône.
PREMIER CITOYEN.
Vous devez penser que, si nous vous accordons
quelque chose, c'est dans l'espoir de gagner avec
vous.
CORIOLAN.
Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous
m'accorder le consulat?
PREMIER CITOYEN.
A quel prix ? Il faut le demander honnêtement.
CORIOLAN.
Honnêtement? — Accordez-le moi, je vous prie.
J'ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous
200 CORIOLAN,
montrer en particulier. Hé bien, vous, donnez-moi
votre bonne voix. Que me répondez-vous?
SECOND CITOYEN.
Vous l'aurez, digne Coriolan.
CORIOLAN.
J'y compte. Voilà déjà deux excellentes voix! J'ai
votre aumône : adieu.
PREMIER CITOYEN.
Cette manière est un peu bizarre.
SECOND CITOYEN, mécontent.
Si c'était à refaire... Mais n'importe.
(Ils se retirent. )
( Deirx autres citoyens s avancent. )
CORIOLAN.
Je vous prie, s'il dépend de votre voix que je de-
vienne consul... Vous voyez que j'ai pris le costume
d'usage.
PREMIER CITOYEN.
Vous avez servi noblement votre patrie, et. vous
ne l'avez pas servie noblement.
CORIOLAN.
Le mot de cette énigme?
PREMIER CITOYEN.
Vous avez été le fléau de ses ennemis ; et aussi la
verge de ses amis. Non, vous n'avez pas aimé le
peuple.
1 CORIOLAN.
Vous devriez me croire d'autant plus vertueux,
que j'ai été moins populaire dans mon amitié pour
mon pays : mais je flatterai mes frères les plébéiens
ACTE II, SCÈNE III. 201
pour obtenir d'eux une plus tendre estime. C'est une
condition qu'ils croient bien douce ; et puisque ,
dans la sagesse de leur choix, ils préfèrent mes
coups de chapeau à mon coeur, je leur ferai ces
courbettes qui les séduisent et j'en serai quitte avec
eux pour des grimaces; oui, je leur prodiguerai ces
mines qui ont été le charme de quelques hommes
populaires; je leur en donnerai tant qu'ils en désire-
ront : Je vous conjure donc de me faire consul.
SECOND CITOYEN.
Nous espérons trouver en vous notre ami ; et, dans
cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon
coeur.
PREMIER CITOYEN.
Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre
pays.
CORIOLAN.
Il est inutile de vous apprendre, en vous les mon-
trant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis beau-
coup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas
vous importuner plus long-temps.
TOUS DEUX.
Que les dieux vous comblent de joie ! C'est le voeu
de notre coeur.
(Ils se retirent. )
CORIOLAN.
0 voix pleines de douceur ! Il vaut mieux mourir,
il vaut mieux mourir de faim que d'implorer le sa-
laire que nous avons déjà mérité. Pourquoi reste-
rais-je dans cette robe de laine pour solliciter Pierre
et Paul M ? C'est l'usage : mais si nous obéissions en
tout aux caprices de l'usage , la poussière s'accumu-
aoa CORIOLAN,
lerait sur l'antique temps , et l'erreur en formerait
une énorme montagne qu'il ne serait plus possible
de surmonter. — Plutôt que de faire ainsi le rôle d'un
fou, abandonnons la première place et l'honneur
suprême à qui voudra faire l'insensé. — Mais je me
vois à la moitié de ma tâche : puisque j'ai tant fait. . .
patience, et achevons le reste.
( Trois citoyens paraissent. )
Voici de nouvelles voix. {Aux citoyens. ) Donnez-
moi vos voix. C'est pour vos voix que j'ai combattu et
veillé dans les camps; c'est pour vous que j'ai reçu
plus de vingt-quatre blessures et que je me suis trouvé
en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix, j'ai
fait beaucoup de choses plus ou moins illustres.
Donnez-moi votre voix. Je veux tout de bon être
consul.
PREMIER CITOYEN.
Il a fait noblement tout ce qu'il a fait , et il n'est
pas d'honnête homme dont il ne doive remporter le
suffrage.
SECOND CITOYEN.
Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent
de joie , et le rendent l'ami du peuple !
TOUS ENSEMBLE.
C'est notre voeu sincère. Que le ciel te conserve,
noble consul.
(Tous se retirent. )
CORIOLAN.
0 dignes suffrages !
(Menenius reparaît avec Brutus et Sicinius. )
MENENIUS.
Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous
ACTE II, SCÈNE III. ao3
assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus qu'à
vous revêtir des marques de votre dignité pour re-
tourner au sénat.
CORIOLAN, aux tribuns.
Tout est-il fini ?
SICINIUS.
Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous admet
et doit être convoqué de nouveau pour confirmer
votre élection.
CORIOLAN.
Où ? au sénat ?
SICINIUS.
Là même, Coriolan.
CORIOLAN.
Puis-je changer de robe ?
SICINIUS.
Vous le pouvez.
CORIOLAN.
Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse
me reconnaître moi-même, avant de me montrer au
sénat.
MENENIUS.
Je vous accompagnerai. Venez-vous ?
BRUTUS.
Nous demeurons ici pour assembler le peuple.
SICINIUS.
■ Salut à tous les deux.
( Coriolan sort avec Menenius. )
SICINIUS.
Il tient le consulat maintenant; et, si j'en juge par
ses yeux , il triomphe dans son cœur.
2o4 CORIOLAN,
BRUTUS.
L'orgueil de son âme éclatait sous les humbles
vêtemens d'un candidat. — Voulez-vous congédier
le peuple?
( Une foule de plébe'iens. )
SICINIUS.
Hé Lien, mes amis, vous avez donc choisi cet
homme ?
PREMIER CITOYEN.
Il a nos voix , seigneur.
BRUTUS.
Nous prions les dieux qu'il mérite votre amour.
SECOND CITOYEN.
Je le souhaite, tribun ; mais si j'en crois ma petite
intelligence , il se moquait de nous, quand il nous
a demandé nos voix.
TROISIÈME CITOYEN.
Rien n'est plus sûr : il s'est bien amusé à nos
dépens.
PREMIER CITOYEN.
Non : c'est son air et son ton. Il ne s'est pas moqué
de nous.
SECOND CITOYEN.
Pas un de nous , excepté vous , qui ne dise qu'il
nous traite avec mépris. Il devait nous montrer les
preuves de son mérite , les blessures qu'il a reçues
pour son pays.
1 SICINIUS.
Il les a montrées , sans doute ?
PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.
Non : personne ne les a vues.
.-.
ACTE II, SCÈNE III, ao5
TROISIÈME CITOYEN,
îl nous disait qu'il avait des blessures , qu'il les
pourrait montrer en particulier ; et puis faisant un
geste dédaigneux avec son bonnet : «Oui je veux être
» consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille cou-
» tume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Don- •
» nez-moi donc votre voix. » Et après que nous l'a-
vons donnée, il était ici, je l'ai bien entendu : « Je
» vous remercie de votre voix, disait-il, je vous re-
»■ mercie de vos voix si douces. Vous m'avez donné
» vos voix; je n'ai plus affaire à vous. » — N'é-
tait-ce pas là se moquer ?
SICINIUS.
Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous
en apercevoir ? Ou , si vous vous en êtes aperçus ,
pourquoi avez-vous eu , comme des enfans , la sim-
plicité de lui accorder votre suffrage ?
BRUTUS.
Ne pouviez-vous pas lui dire , comme on vous en
avait fait la leçon , que lors même qu'il était sans
pouvoir, petit serviteur de la république, il fut.
votre ennemi ; qu'il déclama toujours contre vos li-
bertés , et attaqua les privilèges que vous avez dans
l'état ; que si , parvenu au souverain pouvoir dans
Rome, il restait toujours l'ennemi déclaré du peu-
ple, votre bonté , en lui donnant vos voix , vous de-
viendrait fatale à vous-mêmes ? Au moins vous de-
viez lui dire , que si ses grandes actions le rendaient
digne de la place qu'il demandait , son bon naturel
devait aussi lui parler en faveur de ceux qui lui ac-
206 CORIOLAN,
cordaient leurs voix , changer sa haine contre vous
en affection , et le rendre votre zélé' protecteur.
SICINIUS.
Si vous aviez parlé de la sorte , et suivi nos con-
seils , vous auriez sondé son âme , et mis ses senti-
mens à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des pro-
messes avantageuses que vous auriez pu le forcer de
vous tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez
aigri par-là ce caractère farouche qui n'endure aisé-
ment rien de ce qui peut le contraindre ; il serait de-
venu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte
pour passer sans l'élire.
BRUTUS.
Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait avec un
mépris non déguisé alors qu'il avait besoin de votre
faveur ? Et pensez-vous que ce mépris ne vous acca-
blera pas , dès que votre ennemi aura le pouvoir de
vous écraser ? Comment , il ne s'est pas trouvé une
âme parmi tant de corps ? N'avez-vous donc une lan-
gue que pour parler contre la rectitude de votre ju-
gement ?
SICINIUS.
N'avez-vous pas refusé jusqu'à présent votre suf-
frage à plus d'un candidat qui l'a sollicité ? et au-
jourd'hui vous l'accordez à un homme qui , au lieu
de le demander, ne fait que se moquer de vous.
TROISIÈME CITOYEN.
Notre choix n'est pas confirmé ; nous pouvons le
révoquer encore.
SECOND CITOYEN.
Et nous le révoquerons : j'ai cinq cents voix d'ac-
cord avec la mienne.
ACTE II, SCÈNE III. 207
PREMIER CITOYEN.
Moi j'en ai mille , et des amis encore pour les sou-
tenir, et pour réparer leur sottise.
BRUTUS.
Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un consul
qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur lais-
sera pas plus de voix qu'à des chiens , qui sont le
plus souvent battus parce qu'ils aboient quoiqu'on
ne les garde que pour cela.
SICINIUS.
Assemblez-les : et , sur un examen plus réfléchi ,
révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement
son orgueil , et n'oubliez pas de parler de sa haine
contre vous, du dédain avec lequel il s'est montré
sous l'habit de suppliant , et des railleries qu'il a mê-
lées à sa requête. Dites que votre amour ne s'atta-
chant qu'à ses services , a distrait votre attention de
son rôle actuel dont l'indécente ironie est l'effet de
sa haine invétérée contre vous.
BRUTUS.
Rejetez même cette faute sur nous, sur vos tri-
buns ; plaignez-vous du silence de notre autorité qui
n'a mis aucune opposition , et vous a comme forcés
de faire tomber votre choix sur sa personne.
SICINIUS.
Dites que dans votre choix vous avez été plutôt
guidés par notre volonté que par votre inclination;
que l'esprit préoccupé d'une nécessité qui vous a paru
votre devoir, vous n'avez pas écouté votre penchant
et que vous n'avez lâché votre suffrage qu'à contre-
cœur. Rejetez toute la faute sur nous.
2o8 C0R10LAN,
BRUTUS.
Oui, ne nous épargnez pas. Dites que, malgré
votre répugnance , nous vous avons étourdis de son
panégyrique, en faisant valoir les services qu'il a
rendus si jeune à sa patrie , et qu'il lui a continués
si long-temps ; en vous représentant la noblesse de
son origine , qui tient à l'illustre maison des Marcius,
de laquelle sont sortis cet Ancus Marcius , petit -fils
de Numa , qui , après Hostilius , régna dans Rome,
Publius et Quintus , à qui nous devons les aqueducs
qui font arriver la meilleure eau dans Rome ; Cen-
sorinus encore, si chéri du peuple, ainsi nommé,
parce qu'il fut deux fois censeur , a été un des plus
vénérables ancêtres de Coriolan.
SICIWIUS.
Né de tels aïeux , soutenu par un mérite person-
nel digne des premières places, voilà l'homme que
nous avons dû recommander à votre reconnaissance ;
mais en mettant dans la balance sa conduite pré-
sente et sa conduite passée , vous avez trouvé en lui
votre ennemi dans tous les temps , et vous révoquez
vos suffrages surpris.
BRUTUS.
Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter,
que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix sans
notre instigation. Aussitôt que votre nombre sera
complet, allez au Capitole.
TOUS ENSEMBLE.
Nous n'y manquerons pas. Presque tous se repen-
tent de leur choix.
(Les plébéiens se retirent. )
ACTE II, SCÈNE IL 209
BRUTUS.
Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette
première émeute , que d'attendre une occasion plus
qu'incertaine pour en exciter une plus grande. Si,
conservant son caractère, il entre en fureur en
voyant leur refus, observons-le tous les deux, et
répondons-lui de manière à tirer avantage de son
dépit.
SICINIUS.
Allons au Capitole : nous y serons avant la foule
des plébéiens ; et ce qu'ils vont faire , aiguillonnés
par nous, ne semblera, comme cela est en partie,
que leur propre ouvrage.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
Tom. II. i£
2io CORIOLAN,
(»^<V%'VVM'l/»**^**,V\»\*/V*VVM/\r\A'W**»**^\^^VM*»<*^^
ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une rue de Rome.
Trompettes. CORIOL AN , MENENIUS , COMINIUS,
TITUS LARTIUS, sénateurs et patriciens.
CORIOLAN.
Iullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle
armée !
LARTIUS.
Oui , seigneur j et voilà ce qui a fait hâter notre
traité.
CORIOLAN.
Ainsi les Volsques en sont encore au même point
qu'auparavant , tout prêts à faire une incursion sur
notre territoire , à la première occasion qui les ten-
tera.
COMINIUS.
Ils sont tellement épuisés, seigneur, que j'ai peine
à croire que nous vivions assez pour revoir flotter
encore leurs bannières.
CORIOLAN.
Avez-vous vu Aufidius?
ACTE III, SCÈNE I. 211
LARTIUS.
Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-con-
duit , et il a charge' les Volsques d'imprécations ,
pour avoir si lâchement cédé la ville : il s'est retiré
à Antium.
CORIOLAN.
A-t-il parlé de moi ?
LARTIUS.
Oui, seigneur.
CORIOLAN.
Oui ? — Et qu'en a-t-il dit ?
LARTIUS.
Il a dit combien de fois il s'était mesuré avec vous,
fer contre fer ; — qu'il n'était point d'objet sur la
terre qui lui fût plus odieux que vous; qu'il aban-
donnerait sans retour toute sa fortune , pour être
une fois nommé votre vainqueur.
CORIOLAN.
Et il a fixé sa demeure à Antium?
LARTIUS.
Oui, à Antium.
CORIOLAN.
Mon désir serait d'avoir une occasion d'aller l'y
chercher, et de me présenter en face à sa haine. —
Soyez le bienvenu! (Sicînius et Brutus paraissent. )
Voyez : voilà les tribuns du peuple, les langues de la
bouche commune. Je les méprise; car ils se parent
d'une autorité outrageante pour la noblesse.
SICINIUS à Coriolan.
N'avancez pas plus loin.
2i2 CORIOLAN,
CORIOLAN surpris.
Comment! — Qu'est-ce donc?
BRUTUS.
Il est dangereux pour vous d'avancer. — Arrêtez.
CORIOLAN.
D'où vient ce changement?
MENENIUS.
La cause?
COMINIUS.
N'a-t-il pas passe' par les suffrages des chevaliers
et du peuple ?
BRUTUS.
Non , Cominius.
CORIOLAN.
Sont-ce des enfans dont j'ai eu la voix?
UN SÉNATEUR.
Tribuns , laissez-le passer : il va se rendre à la
place publique.
BRUTUS.
Le peuple est animé contre lui.
SICINIUS.
Arrêtez, ou tout va être en combustion.
CORIOLAN.
Voilà donc le troupeau que vous conduisez? Mé-
ritent-ils d'avoir une voix, ceux qui la donnent et
la retirent l'instant d'après ? A quoi bon vos offices ?
Vous qui êtes leur bouche , que ne réprimez-vous
leurs dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur
fureur?
MENENIUS.
Calmez-vous , calmez-vous.
ACTE III, SCÈNE I. 2.3
CORIOLAN.
C'est un dessein prémédite' , un complot formé , de
brider la volonté de la noblesse. Souffrez-le, si vous
le pouvez , et vivez avec une populace qui ne peut
commander, et ne voudra jamais obéir.
BRUTUS.
Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint
hautement que vous vous êtes moqué de lui : il se
plaint que dernièrement , lorsqu'on leur a fait une
distribution gratuite de blé , vous en avez marqué
votre mécontentement ; que vous avez injurié ceux
qui plaidaient la cause du peuple ; que vous les avez
appelés de lâches complaisans , des flatteurs , des en-
nemis de la noblesse.
CORIOLAN.
Comment? ceci était connu auparavant.
BRUTUS.
Non pas à tous.
CORIOLAN.
Et vous les en avez instruits depuis ?
BRUTUS.
Qui, moi, je les en ai instruits?
CORIOLAN.
Vous êtes bien capable d'un trait pareil.
BRUTUS.
Je suis certainement capable de réparer vos im-
prudences.
CORIOLAN.
Hé ! pourquoi serais-je consul ? Par ces nuages qui
âi4 CORIOLAN,
voilent le ciel , laissez-moi le temps de faire autant
de mai que vous , et alors prenez-moi pour votre
collègue.
SICINIUS.
Vous laissez trop voir de cette haine qui irrite le
peuple. Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où
vous aspirez , il vous faut chercher à rentrer , avec
des dispositions plus douces , dans la voie dont vous
vous êtes écarté : ou bien , vous n'aurez jamais l'hon-
neur d'être consul , ni le collègue de Brutus dans le
tribunat.
MENENIUS.
Ne nous emportons point.
COMINIUS.
Le peuple est trompé. — Marchons. — Cette
fraude est indigne de Rome, et Coriolan n'a pas
mérité cet obstacle injurieux dont on veut perfide-
ment embarrasser le chemin ouvert à son mérite.
CORIOLAN.
Me parler aujourd'hui de blé ? — Oui, ce fut mon
propos , et je veux le répéter encore.
MENENIUS.
Pas dans ce moment , pas dans ce moment.
UN SÉNATEUR.
Non , : pas dans ce moment, où les esprits sont
échauffés.
CORIOLAN.
Dans ce moment même , sur ma vie , je veux le
répéter. — ( Aux sénateurs. ) Vous , mes nobles
amis , j'implore votre pardon. Mais pour cette igno-
ACTE III, SCÈNE I. ai5
Me et puante multitude , qu'elle me regarde pen-
dant que je lui dis ses vérités , et qu'elle se recon-
naisse. Oui , en la caressant , nous nourrissons
contre le sénat l'ivraie de la révolte , de l'insolence et
de la sédition dont nous avons nous-mêmes cultivé
et ensemencé le champ, en mésalliant avec elle notre
ordre illustre , nous qui ne manquons ni de vertu
ni de pouvoir , si ce n'est de cette portion que nous
avons donnée à la canaille.
MENENIUS.
C'est assez, calmez-vous.
UN SÉNATEUR.
Plus de paroles, nous vous en conjurons.
CORIOLAN.
Comment , plus de paroles ! — De même que j'ai
versé mon sang pour mon pays, sans jamais craindre
aucune force ennemie,... tant que je respirerai, ma
voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette
lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que
pourtant nous prenons tous les moyens de gagner.
BRUTUS.
Vous parlez du peuple comme si vous étiez un
dieu fait pour punir, et non pas un mortel soumis
aux mêmes faiblesses que lui.
SICINIUS.
Il serait à propos que le peuple en fût instruit.
MENENIUS.
De quoi ? de quoi ? de sa colère ?
2i6 CORIOLAN,
CORIOLAN.
De la colère? Quand je serais aussi paisible que
le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore
mon sentiment.
SICINIUS.
C'est un sentiment qui ne sera un poison que pour
le coeur qui le conçoit, et n'en sortira pas; il le fau-
dra bien.
CORIOLAN.
Il le faudra ! — Entendez-vous ce Triton des fre-
tins ? Remarquez-vous son absolu il le faudra ? »
COMINIUS.
Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.
CORIOLAN.
0 bons, mais trop imprudens patriciens; graves
et respectables , mais inconsidérés sénateurs , pour-
quoi aussi avez-vous donné à cette hydre le droit de
se choisir un officier, qui avec son il le faudra, lui
qui n'est que la trompette et le bruit du monstre ,
a l'audace de dire qu'il changera le fleuve de votre
puissance en un vil fossé, et s'emparera de son cours.
Si c'est lui qui a le pouvoir en main , humiliez
donc votre impuissance ; mais s'il n'en a aucun , ré-
veillez-vous, et renoncez à votre dangereuse douceur.
Si vous êtes sages, n'agissez pas comme la foule des
insensés ; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux , per-
mettez donc qu'ils viennent siéger auprès de vous.
Vous n'êtes que des plébéiens , s'ils sont des séna-
teurs. Et certes ils ne sont pas moins que des séna-
teurs , lorsque dans le mélange de leurs suffrages et
du vôtre, c'est le leur qui l'emporte Eux choisir
ACTE III, SCÈNE I. 217
leur magistrat ! Et ils choisissent un homme qui op-
pose son ille faudra , son il le faudra populaire aux
décisions d'un tribunal plus respectable que n'en
vit jamais la Grèce. Par Jupiter ! cette ignominie
avilit les consuls ; et mon âme souffre en songeant
que lorsque deux autorités se combattent, sans que
ni l'une ni l'autre soit souveraine, le désordre ne
tarde pas à se glisser dans l'ouverture que laisse leur
désunion, et les renverse bientôt l'une par l'autre.
COMINIUS.
Allons , rendons-nous à la place publique.
CORIOLAN.
Quiconque a pu donner le conseil de distribuer
gratuitement le blé des magasins de l'état, comme
on le pratiqua jadis,quelquefois dans la Grèce....
MENENIUS.
Allons, allons, ne parlons plus de cet article.
CORIOLAN.
Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un
pouvoir plus absolu, je soutiens que c'est nourrir
la révolte , et saper les fondemens de l'état.
BRUTUS.
Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage à un
homme qui parle de lui sur ce ton ?
CORIOLAN.
Je donnerai mes raisons qui valent mieux que
son suffrage. Ils savent bien que cette distribution
de blé n'était pas une récompense ; ils sont bien con-
vaincus qu'ils n'ont rendu aucun service qui la mé-
ai8 CORIOLAN,
ritât. Classés pour la guerre, dans une crise où l'état
était attaqué dans les sources de sa vie , ils ne vou-
laient pas seulement passer les portes de la ville.
Pareil service ne méritait pas une distribution gra-
tuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs
révoltes, où leur valeur s'est en effet signalée, ne
parlaient pas en leur faveur. Les accusations qu'ils
ont si fréquemment élevées contre le sénat, dénuées
de toute raison , n'étaient pas faites pour donner
l'être à ce don si généreux. Et voyez, quel en est le
retour? Comment l'estomac multiple du monstre
digérera-t-il cette gracieuse libéralité du sénat? Lisez
dans leurs actions ce qu'il est vraisemblable qu'ils
disent : Nous l'avons demandé; nous sommes de l'or-
dre le plus nombreux , et c'est par crainte qu'ils nous
ont accordé notre requête. — C'est ainsi que nous avi-
lissons l'honneur de notre rang, et que nous enhar-
dissons la canaille à traiter de crainte notre sollici-
tude pour elle ; avec le temps cette conduite brisera
les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront
insulter les aigles à coups de bec.
MENENIUS.
Allons, en voilà assez de dit.
BRUTUS.
Oui , assez, et beaucoup trop.
CORIOLAN.
Non , je n'ai pas tout dit : je finirai par ce qu'on
peut attester au nom des puissances divines et hu-
maines.— Là où existe une double autorité, où un
parti méprise l'autre et avec raison , où l'autre in-
ACTE III, SCÈNE I. 219
suite sans motif; où la noblesse , les titres , la sagesse,
ne peuvent rien terminer que d'après le oui ou le non
d'une ignorante multitude, il en doit résulter l'o-
mission de mille choses d'une nécessité réelle, et
bientôt une négligence et une instabilité funestes.
De cette contradiction à tout propos, il arrive que
rien ne se fait à propos. Je vous conjure donc,
vous qui avez plus de zèle que de crainte , qui ai-
mez les constitutions fondamentales de l'état , bien
plus que vous ne soupçonnez le danger d'un chan-
gement ; vous qui préférez une vie honorable à une
longue vie , et qui êtes d'avis de secouer violemment
par un remède dangereux un corps dont, sans cette
ressource , la mort est inévitable ; arrachez donc la
langue de la multitude, qu'elle ne savoure plus une
douceur qui est son poison. Votre déshonneur est
une injure faite au bon sens ; elle prive l'état de cette
unité qui lui est indispensable , et lui ôte tout pou-
voir de faire le bien que vous voudriez à cause du
mal qui le traverse et le combat.
BB.UTUS.
Il en a dit assez.
SICINIUS.
Il a parlé comme un traître ; et il subira le juge-
ment des traîtres.
CORIOLAN.
Misérable ! que le dépit t'accable ! Qu'a besoin le
peuple de ces plats tribuns ? C'est sur eux qu'il s'ap-
puie , pour manquer d'obéissance au premier corps
de l'état. Ils furent choisis dans une révolte , dans
une crise , où ce fut la nécessité qui fit la loi , et non la
justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce
220 C0RI0LAN,
qui est juste soit reconnu juste, et renverse leur
puissance dans la poussière.
BRUTUS.
Trahison manifeste !
SICINIUS.
Cet homme consul ? Non.
BRUTUS.
Édiles ! holà ! qu'on le saisisse.
( Les édiles paraissent. )
SICINIUS.
Allez, assemblez le peuple (Brutus sort), au nom
duquel je t'attaque comme un traître novateur, un
ennemi du bien public. Obéis , je te somme au nom
du peuple; prépare-toi à répondre.
CORIOLAN.
Loin de moi , vieux bouc.
LES 'SÉNATEURS ET LES PATRICIENS.
Nous sommes tous sa caution.
COMINIUS au tribun.
Vieillard, ôte tes mains.
CORIOLAN.
Eloigne -toi, cadavre pouri, ou je secoue tes os
hors de tes vêtemens !
SICINIUS.
A mon secours , citoyens !
( Brutus rentre avec les e'diles et une partie de la populace. )
MENENIUS, aux deux partis.
Des deux côtés plus de respect.
ACTE III, SCÈNE I. 221
SICINIUS au peuple.
Voilà l'homme qui veut vous enlever toute votre
autorité.
BttUTUS.
Ediles, saisissez-le.
LA POPULACE.
Qu'on s'en empare , qu'on s'en empare !
SECOND SÉNATEUR.
Des armes , des armes , des armes !
(Tous s attroupent autour de Coriolan. )
Tribuns , patriciens, citoyens ! — Arrêtez : qu'est-
ce donc ! . . . — Sicinius , Brutus , Coriolan , citoyens !
TOUS ENSEMBLE.
Silence, silence, arrêtez; silence.
MENENIUS.
Que va-t-il résulter de ceci ? — Je suis hors d'ha-
leine. Tout est prêt à se bouleverser. Je n'ai pas la
force de parler. — Tribuns, Coriolan, arrêtez, con-
tenez-vous : parlez, Sicinius.
SICINIUS.
Peuple, écoutez-moi. — Silence.
TOUT LE PEUPLE.
Écoutons notre tribun : silence. — Parlez, parlez.
SICINIUS.
Vous êtes sur le point de perdre vos privilèges :
Marcius veut vous les enlever tous ; Marcius , que
vous venez de désigner consul.
2,22 CORIOLAN,
MENENIUS.
Honte ! honte ! c'est le moyen d'allumer l'incendie,
et non pas de l'éteindre.
SECOND SÉNATEUR.
Oui, de renverser la république de fond en comble.
SICINIUS.
La république est-elle autre chose que le peuple !
LE PEUPLE.
C'est la vérité, le peuple est la république.
BRUTUS.
C'est par le suffrage universel que nous avons été
établis les magistrats du peuple.
LE PEUPLE.
Et vous resterez nos magistrats.
MENENIUS.
Et vous ne songez pas àvous démettre de vos charges .
CORIOLAN.
Voilà le moyen de renverser Rome , de la boule-
verser dans ses fondemens, et d'ensevelir ce qui
reste d'ordre sous un amas de ruines.
SICINIUS.
Son discours mérite la mort.
BRUTUS.
Ou il faut soutenir notre autorité , ou il faut nous
résoudre à la perdre. — Nous prononçons ici, de
la part du peuple , dont le pouvoir nous a créés ses
magistrats , que Marcius mérite la mort dans l'in-
stant même.
ACTE III, SCÈNE I. 223
SICINIUS.
Il est jugé : saisissez-le. Entraînez-le à la roche
Tarpéia , et précipitez-le.
BRUTUS.
Édiles, saisissez-vous de sa personne.
( Marcius se défend. )
TOUS LES PLEBEIENS.
Cède, Marcius; cède.
MENENIUS.
Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je vous
en conjure ; je ne veux dire qu'un mot.
LES ÉDILES.
Silence, silence.
MENENIUS.
Soyez ce que ^ous paraissez, les vrais amis de votre
patrie ; et au lieu de cette violence , procédez avec
ordre et modération à la justice que vous voulez
obtenir par violence.
BRUTUS.
Menenius ! Ces voies lentes et mesurées , qui pa-
raissent des remèdes prudens , sont funestes quand
le mal est violent. Emparez-vous de lui, et traînez-
le au rocher.
( Coriolan tire son e'pée. )
CORIOLAN.
]Non : je veux mourir ici. — Il en est plus d'un
parmi vous qui m'a vu combattre. Allons , essayez
sur vous si je suis encore ce que vous m'avez vu de-
vant l'ennemi.
MENENIUS.
Déposez cette épée : tribuns, retirez-vous un
moment.
224 GORIOLAN,
BRUTUS.
Saisissez-le.
MENENIUS.
Arrête, Marcius, arrête. — Vous tous, sénateurs,
chevaliers , jeunes et vieux, secourez-le.
TOUT LE PEUPLE.
Entraînez-le, entraînez-le.
( Dans cette émeute , les édiles , les tribuns et le peuple sont battus et repoussés : ils dis
paraissent. )
MENENIUS.
Allez, regagnez votre maison : partez, sortez d'ici,
ou tout va se bouleverser.
SECOND SÉNATEUR.
Sortez de cette place.
CQRIOLAN.
Tenez ferme , nous avons autant d'amis que d'en-
nemis.
MENENIUS.
Quoi , nous en viendrions à cette extrémité !
UN SÉNATEUR.
Que les dieux nous en préservent ! Mon noble ami,
je t'en conjure, retire-toi dans ta maison; laisse-
nous apaiser cette cause de sédition.
MENENIUS.
C'est une plaie que vous ne pouvez guérir vous-
même. Coriolan, quittez cette place, je vous en con-
jure.
COMINIUS.
Allons, Coriolan, venez avec nous.
ACTE III, SCÈ^E I. 225
CORIOLAN.
Je voudrais qu'ils fussent des barbares (ils le sont,
quoique nés sur le fumier de Rome), et non des
Romains (ils ne le sont pas en effet , quoiqu'ils
mugissent près des portiques du Capitole ) .
MENENIUS.
Quittez la place : abstenez vous d'exprimer votre
noble courroux ; attendez un temps plus favorable.
CORIOLAN.
En champ libre, j'en voudrais battre quarante ,
moi seul.
MENENIUS.
Moi-même , j'en prendrais pour ma part une cou-
ple des plus résolus] d'entre eux : oui, les deux tribuns.
COMINIUS.
Mais en ce moment tout ceci est un calcul absurde;
et le courage devient folie quand il attaque un rem-
part qui va l'écraser de ses ruines. Voulez-vous vous
retirer de cette place, avant que la populace re-
vienne? Sa fureur, comme un torrent suspendu ,
force à la fin et renverse les digues qui la con-
tenaient.
MENENIUS.
Je vous en prie , partez d'ici , j'essaierai si mon
vieux esprit sera de mise avec cette multitude qui
n'en a pas beaucoup. Il faut masquer ceci, n'importe
avec quelle couleur.
COMINIUS.
Allons, venez.
( Coriolan et Cominius sortent. )
Tom. IL i5
226 CORIOLAN,
PREMIER SÉNATEUR.
C'est un homme qui a pour jamais renversé sa
fortune.
MENENIUS.
Il est d'une nature trop noble pour le monde.
Il ne flatterait pas Neptune lui-même pour obte-
nir son trident, ni Jupiter pour disposer de sa
foudre : sa bouche est son coeur. Tout ce que son
sein enfante, il faut que sa langue le déclare; et
lorsqu'il est irrité, il oublie jusqu'au nom de la mort.
( On entend un bruit confus. )
Voici un beau tumulte !
SECONE SÉNATEUR.
Je voudrais que tous ces plébéiens fussent dans
leur lit.
MENENIUS.
Et moi qu'ils fussent engloutis dans le Tibre. —
Quoi ! ils veulent se venger? — Que ne leur parlait-
il avec douceur?
( Brutus et Sicinius paraissent : Ils reviennent suivis de la populace. )
SICINIUS.
Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler
Rome , et s'y voir remplacer , à elle seule , tous ses
habitans ?
.MENENIUS.
Respectables tribuns!
SICINIUS.
Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la roche
Tarpéia. Il s'est révolté contre la loi, la loi dédai-
ACTE III, SCÈNE I. 227
gnera de lui accorder d'autre forme de procès que la
sévérité de cette puissance populaire qu'il affecte de
mépriser.
PREMIER CITOYEN.
Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns
sont la voix du peuple, et nous les bras.
TOUT LE PEUPLE.
Il le verra , soyez-en sûr.
MENENIUS.
Citoyens î —
SICINIUS.
Taisez-vous !
MENENIUS.
Ne criez pas : tue ; quand vous devriez procéder
avec un simple mandat d'amener.
SICINIUS.
Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prêté
la main à son évasion ?
MENENIUS.
Écoutez-moi parler. — Je connais toutes les qua-
lités du consul; mais aussi je sais avouer tout haut
ses fautes.
SICINIUS.
Du consul ! . . . . Quel consul ?
MENENIUS.
Le consul Coriolan.
BRUTUS.
Lui , consul !
TOUT LE PEUPLE.
Non, non , non, non.
228 CORIOLAH,
MENENIUS.
Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et
de vous la faveur d'être entendu, je ne veux vous
dire qu'une parole ou deux, qui ne vous feront
d'autre tort que la perte d'un instant à m'e'couter.
SICINIUS.
Parlez donc , mais promptement ; car nous sommes
déterminés à nous défaire de ce serpent venimeux :
le chasser de Rome, ce serait un vrai danger ,• le souf-
frir dans Rome , serait notre ruine certaine : il est
arrêté qu'il mourra ce soir.
MENENIUS.
Ah ! que les dieux bienfaisans ne permettent pas
que notre glorieuse Rome, dont la reconnaissance
pour ceux de ses enfans qui l'ont méritée est consi-
gnée dans le livre éternel de Jupiter, s'oublie jus-
qu'à les dévorer elle-même, comme une mère dé-
naturée !
SICINIUS,
Il est dans l'état un mal contagieux qu'il faut
détruire.
MENENIUS.
Oh ! c'est un membre qu'une maladie afflige : le
couper seroit mortel; le guérir est facile. Qu'a-t-il
donc fait à Rome qui mérite la mort? Est-ce la ruine
de nos ennemis? Le sang qu'il a perdu (j'ose dire
qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses veines) ,
il l'a versé pour sa patrie : si sa patrie répandait ce
sang qui lui reste , ce serait pour nous tous, qui com-
mettrions ou qui souffririons cette injustice , une
tache d'opprobre jusqu'à la fin de l'univers.
ACTE III, SCÈNE I. 229
SIGINIUS.
Ce n'est pas là ce dont il s'agit.
BRUTUS.
C'est détourner la question : tant qu'il a aime' sa
patrie , sa patrie l'a honoré.
MENENIUS.
Quand la gangrène nous prive du service d'un
membre, on doit donc n'avoir aucun égard pour
ce qu'il fut jadis?
BRUTUS.
Nous n'écouterons plus rien : poursuivez-le dans
sa maison, arrachez-le d'ici; il est à craindre que
son venin, étant d'une nature contagieuse, ne se
répande plus loin.
MENENIUS.
Un mot encore , un mot. Cette rage impétueuse
comme celle du tigre , quand elle viendra à se sen-
tir punie de sa fougue inconsidérée , voudra , mais
trop tard , s'arrêter et attacher à ses pas des entra-
ves de plomb. Procédez lentement et par degrés,
de peur que l'affection qu'on lui porte ne fasse écla-
ter des factions qui renversent la superbe Rome par
les Romains.
BRUTUS.
S'il arrivait que
SICINIUS.
De quelles vaines paroles nous amusez-vous ? N'a-
vons-nous pas déjà l'échantillon de son obéissance ?
Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés! —
Allons.
23o CORIOLÂN,
MENENIUS.'
Faites attention à une chose : il a toujours vécu
dans les camps depuis qu'il a pu manier l'épée , et
il est mal instruit dans un langage raffiné. Son ou
farine , il mêle tout sans distinction. Si vous voulez
le permettre , j'irai le trouver, et je me charge de
l'amener à la place publique , où il faudra qu'il se
justifie suivant les formes des lois, et dans une dis-
cussion paisible, au péril de ses jours.
PREMIER SÉNATEUR.
Nobles tribuns , cette voie est la plus raisonnable ;
l'autre coûterait trop de sang. Qui saurait, en hasar-
dant le premier pas , quel serait le terme de son
aveugle course?
SICINIUS.
Hé bien , noble M enenius , soyez donc ici l'officier
du peuple, et chargez -vous de ses intérêts. Mes
concitoyens, mettez bas vos armes.
BRUTUS.
Ne rentrez pas encore dans vos maisons.
SICINIUS à Menenius.
Venez nous trouver à la place publique : nous
vous y attendrons; et si vous n'amenez pas Marcius,
nous en reviendrons à notre premier projet.
MENENIUS.
Je l'amènerai devant vous. {Aux sénateurs . ) Dai-
gnez m'accompagner : il faut qu'il vienne, ou les plus
grands malheurs s'ensuivraient.
o
PREMIER SÉNATEUR.
Permettez-nous d'aller le trouver avec vous.
( Us sortent. )
ACTE III, SCÈNE IL a3i
SCÈNE IL
Appartement de la maison de Coriolan.
CORIOLAN entre, accompagné de patriciens.
CORIOLAN.
Quand tous ces furieux s'acharneraient sur moi ,
qu'ils me présenteraient la mort sur la roue , ou à la
queue de chevaux indomptés ; quand ils entasse-
raient dix collines encore sur la roche Tarpéia , afin
que l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur
du précipice, non , je ne changerais pas de conduite
avec eux.
( Volumnie parait, j
UN NOBLE.
Vous prenez le parti le plus noble.
CORIOLAN.
Je vois avec étonnement que ma mère commence
à ne me plus approuver ; elle , qui avait coutume de
les appeler des troupeaux de moutons , des êtres
créés pour être vendus et achetés à vil prix, pour
venir montrer leurs têtes nues dans les assemblées,
et rester , la bouche béante , dans le silence de l'ad-
miration, lorsque quelqu'un seulement de mon rang
se levait pour discuter la paix, ou la guerre. — Je
parle de vous , ma mère : pourquoi me souhaiteriez-
vous plus de douceur? Voudriez-vous donc que je
fusse traître à mon caractère ? Dites plutôt que je me
montre l'homme que je suis.
V
232 CORIOLAN,
VOLUMNIE.
0 Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous voir
consolider votre pouvoir avant de le perdre à jamais.
CORIOLAN.
Qu'il devienne ce qu'il pourra.
VOLUMNIE.
Vous auriez pu vous montrer suffisamment l'homme
que vous êtes , en faisant bien moins d'efforts pour
y parvenir. Votre caractère aurait trouvé bien moins
de contradictions , si vous aviez dissimulé ce carac-
tère jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'état de vous con-
trarier.
CORIOLAN.
Qu'ils aillent se pendre.
VOLUMNIE.
Et que le feu les dévore.
( Menenius arrive , accompagné d'une troupe de sénateurs. )
MENENIUS.
Allons, allons, vous avez été trop dur, un peu
trop dur. Il faut revenir devant le peuple , et vous
amender.
LES SÉNATEURS.
Il n'y a point d'autre remède , si vous ne voulez
pas voir notre belle Rome , victime de votre refus,
s'abîmer sur elle-même.
VOLUMNIE.
Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil : je
porte un coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre ;
mais j'ai une tête qui sait mieux diriger mon res-
sentiment vers mon plus grand avantage.
ACTE III, SCÈNE IL 233
MENENIUS.
Bien parlé, noble Romaine. Moi, plutôt que de
le voir s'abaisser à ce point devant la multitude , si
la crise violente de ces temps ne l'exigeait pas comme
le seul remède qui puisse sauver l'état, on me ver-
rait encore endosser mon armure , qu'à peine à pré-
sent je puis porter.
CORIOLAN.
Que faut-il que je fasse?
MENENIUS.
Retourner vers les tribuns.
CORIOLAN.
Et là, que faut-il encore?
MENENIUS.
Rétracter ce que vous avez dit.
CORIOLAN.
Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour les
dieux mêmes; et il faut que je le fasse pour les tri-
buns ?
VOLUMNIE.
Vous êtes trop absolu , quoique vous ne puissiez
jamais avoir trop de cette noble fierté, excepté quand
la nécessité parle.... Je vous ai ouï dire que l'hon-
neur et la politique, comme deux amis inséparables ,
marchaient de compagnie dans la guerre. Eh bien !
dites-moi quel tort l'un fait à l'autre dans la paix
pour qu'ils ne s'y trouvent pas également unis ?
CORIOLAN.
Cessez, cessez.
23/j CORIOLAN,
. MENENIUS.
La question est raisonnable.
VOLUMNIE.
Si l'honneur vous permet de paraître dans vos
guerres ce que vous n'êtes pas (principe utile que
vous adoptez pour régler votre conduite), pourquoi
serait-il moins raisonnable ou moins honnête que
cette politique fût dans la paix la compagne de l'hon-
neur , puisque la politique et l'honneur ont besoin
l'un de l'autre dans la paix comme dans la guerre ?
CORIOLAN.
Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnemens?
VOLUMNIE.
Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non pas
d'après votre opinion personnelle, ni dans le lan-
gage que vous inspire votre cœur , mais dans des
termes formés par la voix seule , vaines syllabes que
la langue assemble , et que désavoue la vérité cachée
dans votre sein. Non , il n'y a pas à cela plus
de déshonneur pour vous qu'à prendre une ville
avec de douces paroles , lorsque tout autre moyen
mettrait votre fortune en péril et coûterait beau-
coup de sang. Moi , je dissimulerais avec mon ca-
ractère naturel , lorsque mes intérêts et mes amis
en danger exigeraient de mon honneur que je le fisse:
et en cela , je pense comme pensent votre épouse,
votre jeune enfant , ces sénateurs et toute cette
noblesse. — Mais vous , vous aimerez mieux montrer
à notre populace un front menaçant que de lui ac-
corder seulement une caresse pour gagner son
ACTE III, SCÈNE II. a35
amour _, et prévenir des événemens qui peuvent tout
perdre .
MENENIUS.
Noble dame, oui; joignez-vous à nous; continuez
de parler avec cette sagesse ; vous pourrez réussir
non-seulement à prévenir les dangers présens , mais •
même à réparer les malheurs du passé.
VOLUMNIE.
Je t'en conjure, ô mon fils , va reparaître devant
eux , ton bonnet dans la main ; et de loin tu les sa-
lueras ainsi (suppose qu'ils sont là devant toi) ; et
mettant un genou sur les pierres (car en pareille
circonstance l'éloquence est dans les gestes et les at-
titudes, et l'ignorant se laisse persuader par les yeux
bien mieux que par l'oreille) , fais à plusieurs reprises
un geste repentant, qui corrige et démente ton cœur
inflexible ; qu'il devienne humble et docile comme
le fruit mûr qui cède à la main qui le touche ; ou
bien , dis-leur que tu es leur guerrier , et qu'étant
nourri dans le trouble des combats , tu ne connais
pas ces douces manières que tu avoues qu'il te
conviendrait d'employer, comme ils ont droit de
l'exiger, pour obtenir leurs bonnes grâces; mais
que par la suite tu te rendras leur ami autant que
tu le pourras en corps et en âme.
MENENIUS.
Faites ce qu'elle dit , et tous les cœurs sont à vous ;
car ils sont aussi prompts à pardonner , dès qu'on les
implore , qu'ils le sont à proférer des injures sur le
plus léger prétexte.
236 CORIOLAN,
VOLUMNIE.
Je t'en conjure , va , et sois docile ; quoique je
sache bien que tu aimerais mieux descendre avec
ton ennemi dans un gouffre enflamme' que de le
flatter dans un palais
(Cominius entre. )
Voilà Cominius.
COMINIUS.
Je viens de la place publique ; et il faut vous ap-
puyer d'un parti puissant , ou chercher vous-même
votre sûreté dans la plus grande modération ou dans
l'absence. Tout le peuple est en fureur.
MENENIUS.
Seulement quelques paroles de conciliation.
COMINIUS.
Je crois qu'elles les apaiseraient , si Coriolan peut
y plier sa fierté.
VOLUMNIE.
Il le faut, et il le voudra. Je te prie , mon fils f
dis que tu y consens , et va l'exécuter.
CORIOLAN.
Faut-il donc que j'aille leur montrer mes cheveux
en désordre ? Faut-il que ma langue donne basse-
ment à mon noble coeur un démenti , qu'il lui fau-
dra endurer? Hé bien , soit ; je le ferai- Cependant,
s'il n'y avait rien de plus à sacrifier que ce corps de
Marcius , j'aimerais mieux qu'ils le missent en pous-
sière, et qu'ils la jettassentaux vents. — Au forum !
Vous m'avez chargé là d'un rôle que je ne remplirai
jamais au naturel.
ACTE III, SCÈNE II. 237
COMINIUS.
Allons, allons; nous tous aiderons.
VOLUMNIE.
Allons , je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit
que mes louanges t'avaient fait guerrier : he' bien ,
pour obtenir encore de moi d'autres louanges , exé-
cute un rôle que tu n'as pas encore fait.
CORIOLAN.
Hé bien , il faut donc le tenter ! — Sors de mon
sein , âme noble et fière , et cède la place à l'esprit
d'une courtisane. Que ma voix mâle et guerrière,
qui faisait choeur avec les clairons , devienne grêle
comme le fausset de l'eunuque , ou comme la voix
d'une jeune fille qui endort un enfant au berceau ;
que le sourire des fourbes sillonne mes joues, et
que les pleurs d'un jeune écolier obscurcissent mes
yeux ; que la langue suppliante d'un mendiant se
meuve entre mes lèvres, et que mes genoux, cou-
verts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur mon
étrier , se prosternent aussi bas que ceux du misé-
rable qui a reçu l'aumône. — Je ne le ferai point,
ou bien il faut que j'abjure ma fidélité à l'honneur,
et que, par les mouvemens et les attitudes de mon
corps , j'enseigne à mon âme la plus infâme lâcheté.
VOLUMNIE.
Hé bien , à ton choix. Il est plus déshonorant pour
ta mère de te supplier qu'il ne l'est pour toi de sup-
plier le peuple. Que tout tombe en ruine : ta mère
aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que de
redouter sans cesse ta dangereuse inflexibilité ; car
238 CORIOLAN,
je brave la mort avec un cœur aussi fier que le tien.
Fais ce qu'il te plaira. Ta valeur vient de moi; tu
l'as sucée avec mon lait : mais tu ne dois ton orgueil
qu'à toi-même.
CORIOLAN.
Je vous en prie, calmez-vous , ma mère : je vais
aller à la place publique ; ne m'accablez plus de vos
reproches. Oui , j'irai , monté sur des tréteaux , mar-
chander leur amitié , séduire leurs cœurs par des
flatteries , et je reviendrai chez vous chéri de tous
les ateliers de Rome. Vous me voyez partir : saluez
pour moi mon épouse. Ou je reviendrai consul, ou
ne vous fiez plus désormais au talent de ma langue
dans l'art de la flatterie.
VOLUMNIE.
Fais à ta volonté.
(Elle sort.)
COMINIUS.
Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous
de modération pour répondre avec douceur; car,
suivant ce que j'ai ouï dire, ils préparent contre vous
des accusations plus graves que celles dont ils vous
ont déjà chargé.
CORIOLAN.
Avec douceur, avez-vous dit? Marchons, je vous
prie : qu'ils m'accusent avec l'art de la fraude ; moi ,
je répondrai dans toute la franchisse de l'honneur.
MENENIUS.
Oui, mais avec douceur.
CORIOLAN.
A la bonne heure; avec douceur donc : allons,
oui, avec douceur.
( Ils sortent. )
ACTE III, SCÈNE III. 239
SCÈNE III.
La place publique.
SICINIUS et BRUTUS.
BRUTUS.
Chargez-le de cette accusation capitale, qu'il as-
pire à la tyrannie. S'il nous échappe de ce côté, re-
prochez-lui sa haine contre le peuple, et que les
dépouilles conquises sur les Antiates n'ont jamais
été distribuées. ( Un édile paraît. ) Hé bien, vien-
dra-t-il?
L'ÉDILE
Il vient.
BRUTUS.
Qui l'accompagne?
L'ÉDILE.
Le vieux Menenius et les sénateurs qui l'ont tou-
jours appuyé de leur crédit.
SICINIUS.
Avez-vous une liste de tous les suffrages dont nous
nous sommes assurés , rangés par ordre ?
L'ÉDILE.
Oui, elle est prête; la voici.
SICINIUS.
Les avez-vous classés par tribus?
L'ÉDILE.
Je l'ai fait.
2/,o CORIOLAN,
SICINIUS.
A présent, assemblez le peuple sur cette place; et
lorsqu'ils m'entendront dire : 77 est ainsi ordonné
par les droits et l'autorité du peuple} soit que ce
soit la mort, l'amende ou l'exil : alors, si je dis , Va-
mende, qu'ils s'écrient, l'amende; si je dis, la mort,
qu'ils répètent, la mort, en insistant sur leurs an-
ciens privilèges et sur l'autorité qui leur appartient
dans la décision de la cause.
L'ÉDILE.
Je les instruirai.
BRUTUS.
Et dès qu'une fois ils auront commencé leurs cla-
meurs , qu'ils ne cessent plus, jusqu'à ce que le bruit
confus de leurs voix presse l'exécution du décret que
les circonstances nous auront fait porter.
L'ÉDILE.
Fort bien !
SICINIUS.
Disposez-les à être bien déterminés, et prêts à
nous soutenir dès que nous aurons lâché le mot.
BRUTUS.
Allez et veillez à tout cela.
( L'édile sort. )
( A Siciniùs. )
Débutez par irriter sa colère : il est accoutumé à
l'emporter partout, et à faire triompher son opi-
nion sans contradiction. Une fois mis en couroux,
rien ne pourra le ramener à la modération : alors
il exhale tout ce qui est dans son cœur ; et ce qui est
dans son cœur est de concert avec nous pour opérer
sa ruine.
ACTE III, SCÈNE III. 2^1
( Coriolan arrive , accompagné de Menenius , Cominius et autres sénateurs. )
SIGINIUS.
Bon ', le voici qui vient.
MENENIUS à Coriolan.
De la modération, je vous en conjure.
CORIOLAN.
Oui , comme un hôtelier, qui, pour la plus vile
pièce d'argent, se laissera traiter de fripon tant
qu'on voudra. — Que les respectables dieux conser-
vent Rome en sûreté ; qu'ils placent sur ses sièges
de justice des hommes de bien; qu'ils entretiennent
l'amour parmi nous; qu'ils remplissent nos vastes
temples des spectacles pompeux de la paix , et non
pas nos rues des horreurs de la guerre.
PREMIER SÉNATEUR.
Ainsi soit-il.
MENENIUS.
Noble souhait !
( L'e'dile paraît , suivi des ple'be'iens. )
SIGINIUS.
Peuple, avancez, approchez.
L'ÉDILE.
Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns : écoutez-
les parler; silence, vousdis-je.
CORIOLAN.
Écoutez-moi parler le premier.
LES DEUX TRIBUNS.
Hé bien, soit, parlez : holà ! silence.
Tom. II. 16
24a CORIOLAN,
CORIOLAN.
Est-il bien sûr que, passé cette fois, je ne serai
plus accusé? Est-ce là que doivent se terminer tou-
tes vos poursuites?
SICINIUS.
Je vous demande , moi , si vous vous soumettez
aux suffrages du peuple, si vous reconnaissez ses
officiers, et si vous consentez à subir une légitime
censure pour toutes les fautes dont vous serez re-
connu coupable?
CORIOLAN.
J'y consens.
MENENIUS.
Voyez, citoyens; il dit qu'il y consent. Considérez
quels services militaires il a rendus ; souvenez-vous
des blessures dont son corps est couvert , comme un
cimetière hérissé de tombeaux.
CORIOLAN.
Quelques égratignures de buissons , quelques ci-
catrices pour rire.
MENENIUS.
Souvenez-vous encore, que s'il ne parle pas comme
un habitant des cités , il se montre à vous comme un
soldat! Son langage , je vous le répète, est celui d'un
soldat plutôt que l'expression de la haine. Ne cher-
chez dans les durs accens de sa voix aucune inten-
tion de vous offenser.
COMINIUS.
Fort bien , fort bien; en voilà assez.
CORIOLAN.
Quelle est la raison pour laquelle, quand je suis
ACTE III, SCÈNE III. 243
nommé consul par tous les suffrages, on me fait
l'affront de m'ôter le consulat l'heure d'après ?
SICINIUS.
Répondez-nous .
CORIOLAN.
Parlez donc : oui, vous avez raison , je dois vous
répondre.
SICINIUS.
Nous vous accusons d'avoir machiné sourdement
pour dépouiller Rome de toutes ses magistratures
établies , et d'avoir marché par des voies détournées
à la tyrannie : en quoi, vous êtes un traître au
peuple.
CORIOLAN.
Comment ! moi , traître ?
MENENIUS.
Allons, de la modération : votre promesse
CORIOLAN.
Que les flammes des gouffres les plus profonds de
l'enfer enveloppent le peuple! M'appeler traître au
peuple! Toi, insolent tribun, quand tes yeux, tes
mains et ta langue pourraient lancer à la fois contre
moi chacun dix mille traits , dix mille morts, je te
dirais que tu ments : oui, en face, et d'une voix aussi
libre, aussi sincère que lorsque je prie les dieux.
SICINIUS.
Peuple, l'entendez-vous?
TOUT LE PEUPLE.
Qu'on l'entraîne à la roche Tarpéia !
SICINIUS.
Silence. — Nous n'avons pas besoin d'intenter
244 CORIOLAN,
contre lui d'autres accusations : ce que vous lui avez
vu faire et entendu dire , son insolence à frapper vos
magistrats, à vous charger d'imprécations, à résis-
ter à vos lois par la violence , et à braver ici même
l'assemblée, dont la respectable autorité doit juger
son procès ; tous ces attentats sont d'un genre si cri-
minel, si capital, qu'ils méritent le dernier supplice.
BRUTUS.
Mais en considération des services utiles qu'il a
rendus à Rome....
CORIOLAN;
Que parlez-vous de services ?...
BRUTUS.
Je parle de ce que je connais.
CORIOLAN.
Vous?
MENENIUS.
Est-ce là la promesse que vous avez faite à votre
mère ?
COMINIUS.
Je vous en prie, souvenez-vous.. ..
CORIOLAN, en fureur.
Je ne me souviens plus de rien. Qu'ils me con-
damnent à mourir précipité du mont Tarpéia , ou
à errer dans l'exil , ou à languir enfermé avec un
grain de nourriture par jour; je n'achèterais pas leur
merci au prix d'un seul mot de complaisance ; je
n'abaisserais pas ma fierté pour tout ce qu'ils pour-
raient me donner ; non , quand , pour l'obtenir , il
ne faudrait que leur dire bonjour.
ACTE HT, SCÈNE III. 245
SICINIUS.
Pour avoir en différentes occasions , et autant qu'il
a été en lui , fait éclater sa haine contre le peuple ,
cherchant les moyens de le dépouiller de son auto-
rité; pour avoir tout récemment outragé le tri-
bunal auguste de la justice; et cela en frappant,
en sa présence, les ministres qui la distribuent : au
nom du peuple, et en vertu du pouvoir que nous
avons en qualité de tribuns , nous le bannissons à
l'instant même, et le condamnons à ne jamais ren-
trer dans lés portes de Rome, sous peine d'être pré-
cipité de la roche Tarpéienne; au nom du peuple, je
déclare que ce jugement sera exécuté.
TOUT LE PEUPLE.
Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de Rome; il est
banni ; l'arrêt est porté.
COMINIUS.
Daignez m'entendre , mes dignes citoyens , mes
amis.
SICINIUS.
Il est jugé : il n'y a plus rien à entendre.
COMINIUS.
Laissez-moi parler. J'ai été consul , et je puis mon-
trer sur moi les marques des blessures que j'ai re-
çues pour Rome de la main de ses ennemis. J'aime
le bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus
respectueux et plus sacré que celui dont j'aime ma
vie , l'honneur de mon épouse , sa fécondité et les
fruits précieux de ses entrailles et de mon sang. —
Hé bien, si je vous disais que....
Î246 CQMOLAN,
SIGINIUS,
Nous connaissons vos pièges. — Que direz-vous ?
BRU TU S.
Il n'y a plus rien à dire : il est banni comme en-
nemi du peuple et de sa patrie ; l'arrêt est porté.
TOUS.
Il est porté, il est porté !
CORIOLAN.
Vile meute de chiens , dont j'abhorre le souffle
comme la vapeur empestée d'un marécage , et dont
j'estime les faveurs comme ces cadavres privés de
sépulture qui infectent l'air, je vous bannis de moi ,
et vous condamne à rester dans cette enceinte en
proie à votre inquiète inconstance. Qu'à chaque
instant de vaines rumeurs vous agitent d'effroi !
que vos ennemis , par le seul mouvement de leurs
panaches , vous plongent dans le désespoir ! Vous
êtes vous-mêmes vos plus grands ennemis, et ne
vous épargnez pas vous-mêmes. Conservez tou-
jours le pouvoir de bannir vos défenseurs, jusqu'à
ce qu'à la fin votre aveugle stupidité , qui ne voit
les maux qu'à l'instant qu'elle les sent , vous livre ,
comme les captifs les plus avilis , à quelque nation
qui s'empare de vous sans coup férir. — Ainsi , dé-
daignant, à cause de vous, ma patrie , je lui tourne
le dos. — Il y a encore le monde hors de Rome.
( Coriolan sort avec Cominius et les patriciens. )
L'ÉDILE.
L'ennemi du peuple est parti, il est parti.
ACTE III, SCÈNE III. ^
TOUT LE PEUPLE.
Notre ennemi est banni; il est parti. Hoé, hoé!...
( Le peuple poursuit Coriolan de ses huées , en jetant ses honnets en l'air. )
SICINIUS.
Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors des
portes ; suivez-le comme il vous a suivis : vexez-le ,
accablez-le des humiliations qu'il me'rite. — Donnez-
nous une escorte , qui nous accompagne dans les
rues de Rome.
TOUT LE PEUPLE.
Allons, allons le voir sortir des portes de Rome.
Que les dieux conservent nos dignes tribuns ! Allons.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
248 CORIOLAN
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
ta scène est près d'une porte de Rome.
CORIOLAN paraît avec VOLUMNIE, VIRGILIE,
MENENIUS , COMINIUS , et plusieurs jeunes
patriciens.
CORIOLAN.
Allons , arrêtez vos larmes : abrégeons nos adieux :
le monstre aux mille têtes me pousse hors de Rome.
Quoi, ma mère ! où est votre ancien courage ? Vous
aviez coutume de me dire que l'excès du malheur
était 1 épreuve des âmes ; que les hommes vulgaires
pouvaient supporter des infortunes vulgaires ; que
dans une mer calme , tous les pilotes paraissaient
maîtres dans l'art de manœuvrer; mais que les coups
de la fortune , quand elle les frappe au coeur, pour
être supportés avec calme, demandent une noble
adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon
âme de principes faits pour la rendre invincible.
VIRGILIE.
Ciel, ô Ciel!
CORIOLAN.
Femme, je te conjure....
ACTE IV, SCÈNE I. 249
VOLUMNIE.
Que la peste se re'pande dans tous les ateliers de
Rome , et que tous les artisans périssent !
CORIOLAN.
Quoi ! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront perdu.
Allons , ma mère ; rappelez le courage qui vous inspi-
rait lorsque vous me disiez que si vous eussiez été
l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de six
de ses travaux , pour épargner à votre époux la moi-
tié de ses fatigues. — Cominius, ne vous laissez pas
abattre; adieu. Adieu, ma femme, adieu. Ma mère,
adieu ; consolez-vous : je ne suis pas sans ressource.
— Toi , bon vieillard , fidèle Menenius , tes pleurs
sont plus acres que ceux d'un jeune homme ; ils
blessent tes yeux. — Toi, jadis mon général, je t'ai
connu dans la guerre un visage inaltérable ; et tu as
tant vu de ces spectacles qui endurcissent le cœur !
Dis à ces femmes éplorées que c'est une égale folie de
gémir comme de rire d'un revers inévitable. — Ma
mère, je vous ai souvent ouï dire que mes hasards ont
toujours fait votre joie; et restez bien persuadée d'une
chose : c'est que , si je m'en vais seul , comme un dra-
gon solitaire qui rend son repaire redoutable , et
dont chacun parle, quoique peu d'hommes l'aient vu,
croyez que votre fils ou passera la renommée vul-
gaire , ou tombera surpris dans les pièges de la ruse
et de la perfidie.
VOLUMNIE.
Mon fils , le premier des mortels , où veux-tu al-
ler? Permets que le digne Cominius t'accompagne
quelque temps ; arrête avec lui un plan et une marche
25o CORIOLAN,
certaine , plutôt que d'aller errant t'exposer à tous
les hasards qui s'élèveront sous tes pas.
CORIOLAN,
0 dieux !
COMINIUS.
Je t'accompagnerai pendant un mois; nous raison-
nerons ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton sé-
jour, afin que tu puisses recevoir de nos nouvelles,
et nous des tiennes. Alors, si le temps fait sortir du
sein de l'avenir un événement qui prépare ton rap-
pel , nous n'aurons pas l'univers entier à parcourir
pour trouver un seul homme , au risque encore de
perdre l'avantage d'un moment de chaleur, que re-
froidit toujours l'absence de celui qui pourrait en
profiter.
CORIOLAN.
Adieu. Tu es chargé d'années , et trop rassasié des
travaux de la guerre, pour venir encore courir les
hasards avec un homme dont toutes les forces sont
entières. Accompagne - moi seulement jusqu'aux
portes de Rome. — Venez, ma tendre épouse ; et
vous , ô mère chérie ; et vous , mes nobles et vrais
amis : et lorsque je serai hors des murs, faites-moi
vos adieux, et quittez-moi le sourire sur les lèvres.
Je vous prie , venez. Tant que je serai debout sur la
surface de la terre, vous entendrez toujours parler
de moi, et vous n'apprendrez jamais rien qui dé-
mente ce que j'ai été jusqu'à ce jour.
MÈNENIUS.
Quelle oreille a jamais rien entendu de plus noble!
Allons, séchons nos pleurs. — Ah ! si je pouvais se-
ACTE IV, SCÈNE II. a5i
couer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par lage,
seulement sept années, j'atteste les dieux que je te
suivrais pas à pas.
CORIOLAN.
Donne-moi ta main. Partons..
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
Une rue près de la porte de Rome.
SICINIUS, BRUTUS, et un ÉDILE.
SICINIUS à l'édile.
Faites-les rentrer chez eux : il est sorti de Rome ,
et nous n'irons pas plus loin. Ce coup vexe les no-
bles, qui, nous le voyons, se sont rangés de son
parti.
BRUTUS.
A présent que nous avons fait sentir notre pou-
voir, songeons à paraître plus humbles après le
succès.
SICINIUS à l'édile.
Faites retirer le peuple : dites-lui qu'il n'a rien
perdu de son ancienne vigueur, et que son grand
adversaire est sorti de ces murs.
BRUTUS.
Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de Corio-
lan qui vient à nous.
( Volumnie, Virgilie et Menenius paraissent dans la place. )
SICINIUS.
Evitons-la.
BRUTUS.
Pourquoi ?
252 CORIOLAN,
SICINIUS.
On dit qu'elle a perdu l'esprit.
BRUTUS.
Ils nous ont aperçus : continue ton chemin..
VOLUMNIE.
Oh! je vous rencontre à propos; que tous les fléaux
des dieux pleuvent sur vous P et vous récompensent
de votre zèle !
MENENIUS.
Calmez-vous , calmez-vous : modérez ces cla-
meurs.
tVOLUMNIE.
Ah! si mes larmes me laissaient la force, vous
m'entendriez ; . . . mais je ne vous quitte pas sans vous
avoir dit — ( A Sicinius. ) Vous voulez vous en
aller ! . . . ( A Brutus. ) Vous resterez aussi.
VIRGILIE.
Plût à Dieu que j'eusse pu dire de même à mon
époux !
SICINIUS.
Etes-vous de l'espèce humaine?
VOLUMNIE.
Imbécile! veux-tu m'en faire rougir? Mais l'en-
tendez-vous ? Mon père n'était-il donc pas homme? — ■
as-tu bien pu être assez rusé pour bannir un citoyen
qui a frappé plus de coups pour Rome que tu n'as
dit de mots.
SICINIUS.
0 dieux protecteurs !
ACTE IV, SCÈNE II. 253
VOLUMNIE.
Oui , plus de coups glorieux que tu n'as dit en ta
vie de paroles sages et utiles au bien de Rome. —
Je te dirai ce que — — Mais va-t'en. — Non, tu
resteras. — Je voudrais que mon fils fût dans les
déserts de l'Arabie , armé de sa fidèle épée , et toute
ta race devant lui.
SICINIUS.
Hé bien, qu'en arriverait-il?
VIRGILIE.
Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis fin à
ta postérité .
VOLUMNIE.
Oui , à tes bâtards et à toute ta race. Bon citoyen,
toutes les blessures qu'il a reçues pour Rome....
MENENIUS.
Allons, cessez, cessez, contenez-vous.
SICINIUS.
Je souhaiterais qu'il eût continué de servir sa pa-
trie comme il avait commencé , et qu'il n'eût pas lui-
même rompu le nœud glorieux qui les attachait l'un
à l'autre.
BRUTUS.
Oui , je le souhaiterais aussi.
VOLUMNIE.
Vous le souhaiteriez, dites-vous ?... Et c'est vous
qui avez animé la populace, vous, chats miaulans,
aussi en état d'apprécier son mérite que je le suis ,
moi , de pénétrer les mystères dont le ciel interdit
la connaissance à la terre.
254 CORIOLAN,
BRU TU S à Sicinius.
Je vous prie, allons-nous-en.
VOLUMNIE.
Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait là
une belle action ; mais avant que vous me quittiez ,
vous entendrez encore cette vérité. Autant le Ca-
pitale surpasse en hauteur la plus humble maison
de Rome, autant mon fils, oui, le mari de cette
jeune femme qui m'accompagne , celui-là même ,
voyez-vous , que vous avez banni, vous surpasse en
mérite tous tant que vous êtes.
BRUTUS.
A merveille, parlez : nous vous laissons-là.
SICINIUS.
Aussi-bien , pourquoi s'arrêter ici , pour se voir
harceler par une femme qui a perdu la raison ?
VOLUMNIE.
Emportez avec vous les prières que j'adresse au
ciel pour vous. Je voudrais que les dieux ne fussent
occupés qu'à accomplir mes malédictions ! ( Les tri-
buns sortent. ) Oh ! si je pouvais les rencontrer seu-
lement une fois par jour!... cela soulagerait mon
coeur du poids douloureux qui l'oppresse.
MENENIUS.
Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en con-
viens , vous en avez bien sujet : voulez-vous venir
prendre quelque nourriture avec moi ?
VOLUMNIE.
La colère est mon aliment : je me nourris de moi-
ACTE IV, SCÈNE III. a55
même, et je mourrai de faim en me nourrissant
ainsi. — Allons , quittons cette place ; mettons un
terme à ces cris et à ces pleurs d'enfant : je veux être
Junon dans ma colère. Venez , venez.
MENENIUS.
Fi donc ! fi donc!
( Ils sortent. \
SCÈNE III.
La scène change , et représente un chemin entre Rome et
Antium.
UN ROMAIN et un VOLSQUE se rencontrent.
LE ROMAIN.
Sûrement je vous connais, et je suis connu de
vous aussi : votre nom , ou je suis bien trompe' , est
Adrien.
LE VOLSQUE.
Cela est vrai : d'honneur , je ne vous remets pas.
LE ROMAIN.
Je suis un Romain ; mais je sers, comme vous ,
contre Rome. Me reconnaissez-vous à présent ?
LE VOLSQUE.
N'êtes-vous pas Nicanor ?
LE ROMAIN.
Lui-même.
LE VOLSQUE.
Vous aviez une barbe plus épaisse , ce me semble,
la dernière fois que je vous ai vu : mais le son de vo-
256 CORIOLAN,
tre voix me rappelle vos traits. Quelles nouvelles
dans notre ville ? J'étais chargé par le sénat volsque
d'aller vous chercher dans Rome : vous m'avez fort
heureusement épargné une journée de chemin.
LE ROMAIN.
Il y a eu dans Rome d'étranges divisions : le peu-
ple soulevé contre les sénateurs, les patriciens et
les nobles.
LE VOLSQUE*
Il y a eu, dites-vous ? elles sont donc finies? Notre
sénat ne croit pas qu'elles le soient : on presse les
plus grands préparatifs de guerre , et l'on espérait
fondre sur les Romains dans le fort de leurs divi-
sions.
LE ROMAIN.
La grande flamme est passée : mais il ne faut
qu'une étincelle pour rallumer l'incendie ; car les
nobles prennent si à coeur le bannissement du brave
Coriolan , qu'ils sont tous disposés à ôter au peuple
son pouvoir , et à lui enlever ses tribuns pour ja-
mais. Le feu couve sous la cendre , je puis vous l'as-
surer , et il est près d'éclater avec violence.
LE VOLSQUE.
Coriolan banni ?
LE ROMAIN.
Oui, il est banni.
LE VOLSQUE:
Avec cette nouvelle , Nicanor, vous êtes sûr d'être
bien reçu.
LE ROMAIN.
L'occasion sert merveilleusement votre républi-
ACTii IV, SCÈNE III. 257
que. J'ai entendu dire que le temps le plus favora-
ble pour corrompre une femme, c'e'tait quand elle
était en querelle avec son mari. Votre noble Tullus
Aufidius va figurer avec avantage dans cette guerre,
à présent que son grand adversaire Coriolan n'a plus
ni crédit ni emploi dans sa patrie.
LE VOLSQUE.
Il ne peut manquer d'y briller. Je me félicite bien
de votre rencontre inattendue : grâce à vous, ma
commission est remplie, et je vais vous accompagner
avec joie jusqu'à mon logis.
LE ROMAIN.
D'ici au souper, je vous apprendrai bien des nou-
velles de Rome qui vous surprendront, et qui toutes
tendent à l'avantage de ses ennemis. N'avez-vous
pas , disiez-vous , une armée prête à marcher ?
LE VOLSQUE.
Une armée vraiment royale ; les centurions ont
déjà reçu leurs commissions et leur paye ; ils ont
l'ordre d'être sur pied une heure après le premier
signal.
LE ROMAIN.
Je suis ravi d'apprendre qu'ils soient tout prêts ,
et je suis l'homme, je crois, qui va les mettre dans
le cas d'agir à l'heure même. Je m'applaudis de
vous avoir rencontré, et votre compagnie me fait
grand plaisir.
LE VOLSQUE.
Vous vous chargez là de mon rôle : c'est moi qui
ai le plus sujet de me réjouir de la vôtre.
Tom. II. i7
,58 CORIOLAN,
LE ROMAIN.
Allons, marchons ensemble.
( Ils sortent.)
SCÈNE IV.
Antium , vis-à-vis la maison d'Aufidius.
CORIOLAN entre mal vêtu , déguisé , et le visage à
demi caché dans son manteau.
CORIOLAN.
C'est une belle ville qu Antium ! Cité d' Antium ,
c'est moi qui t'ai remplie de veuves. Combien d'hé-
ritiers de ces beaux édifices j'ai ouïs gémir et vus périr
dans mes guerres ! Cité d' Antium , ne va pas me
reconnaître : tes femmes et tes enfans , armés de
broches et de pierres , me tueraient dans un combat
sans gloire. (// rencontre un Kolsque.) Salut, citoyen.
LE VOLSQUE.
Et vous de même.
CORIOLAN.
Conduisez-moi , si vous avez cette complaisance ,
à la demeure du brave Aufidius. Est-il dans Antium ?
LE VOLSQUE.
Oui, et il donne un festin aux grands de l'état.
CORIOLAN.
Où est sa maison , je vous prie ?
LE VOLSQUE.
C'est celle-ci , là , devant vous
ACTE IV, SCÈNE V. a59
C0RI0LAN.
Je vous remercie : adieu. ( LeVolsque s en ça. )
0 monde , voilà tes révolutions bizarres ! Deux amis
qui se sont jure' une foi inviolable, qui paraissaient
n'avoir à tous deux qu'un seul et même coeur , qui
passent ensemble toutes les heures de la vie, par-
tagent le même lit, la même table, les mêmes exer-
cices, qui sont pour ainsi dire deux jumeaux insé-
parablement attachés l'un à l'autre par le nœud de
l'amitié, vont dans l'espace d'une heure , sur la plus
légère querelle , sur une parole , rompre violemment
ensemble, et passer à la haine la plus envenimée.
Et aussi deux ennemis mortels , dont la haine trou-
blait le sommeil et les nuits , qui tramaient des com-
plots pour se surprendre l'un l'autre , il ne faut
qu'un hasard , l'événement le plus futile , pour les
changer en amis tendres et réunir leurs destins. Voilà
mon histoire. Je hais le lieu de ma naissance, et tout
mon amour est donné à cette ville ennemie. — En-
trons, si Aufidius me fait périr, il ne fera que tirer
une juste vengeance ; s'il m'accueille en allié , je ren-
drai service à son pays.
( H s'éloigne. )
SCÈNE V.
Une salle d'entrée dans la maison d' Aufidius.
( On entend de la musique : tout annonce une fête dans l'intérieur. )
UN ESCLAVE.
Du vin , du vin. Que fait-on ici? Je crois que tous
nos gens sont endormis.
26o CORIOLAN,
UN AUTRE ESCLAVE.
Où est Cotus? mon maître le demande. Cotus !
CORIOLAN entre.
Une belle maison ! Voici un grand festin : mais je
n'y parais pas comme convive.
LE PREMIER ESCLAVE repasse parla salle d'entrée.
Que voulez-vous , l'ami ? d'où êtes-vous ? Il n'y a
pas ici de place pour vous : je vous prie, regagnez la
porte.
CORIOLAN, à part.
Coriolan ici ne mérite pas un meilleur accueil.
LE SECOND ESCLAVE revient.
D'où êtes-vous , l'ami ? — Le portier a-t-il les yeux
dans la tête pour laisser entrer de pareilles gens ! Je
vous prie , l'ami , sortez.
CORIOLAN,
Que je sorte, moi?
L'ESCLAVE.
Oui, vous ; allons, sortez.
CORIOLAN.
Tu me deviens importun.
L'ESCLAVE.
Oh , êtes-vous si brave ?. . . En ce cas , je veux vous
faire parler à mon maître sans délai.
( Entre un troisième esclave qui aborde le premier. }
LE TROISIÈME au premier.
Quel est cet inconnu ?
ACTE IV, SCÈNE V. 26!
LE PREMIER.
L'homme le plus e'trange que j'aie encore vu : je
ne peux parvenir à le faire sortir. Je te prie, avertis
mon maître qu'il veut lui parler.
LE TROISIÈME, à Coriolan.
Que cherchez-vous ici, l'homme? Allons , je vous
prie , videz le logis.
CORIOLAN.
Laissez-moi debout ici ; je ne nuis pas à votre foyer.
LE TROISIÈME.
Qui êtes-vous ?
CORIOLAN.
Un noble.
LE TROISIÈME.
Ah , un pauvre noble , sur ma foi !
CORIOLAN.
J'ai dit la vérité : je le suis.
LE TROISIÈME.
De grâce, mon pauvre noble, choisissez quel-
qu autre asile : il n'y a point de place ici pour vous.
Allons, je vous prie, disparaissez, allons.
CORIOLAN le repoussant.
Poursuis tes affaires , et va t'engraisser des reliefs
du festin.
LE TROISIÈME.
Quoi! ne voulez-vous pas sortir? Je t'en prie, an-
nonce à mon maître quel hôte étrange l'attend ici.
LE SECOND.
Je vais l'avertir.
2Ô2 CORIOLAN,
LE TROISIÈME.
Où demeures-tu ?
CORIOLAN.
Sous le dais.
LE TROISIÈME.
Sous le dais !
CORIOLAN.
Oui.
L'ESCLAVE.
Où donc est ce dais ?
CORIOLAN.
Dans la ville des milans et des corbeaux.
L'ESCLAVE.
Dans la ville des milans et des corbeaux ? — Quel
âne est ceci ?..... Tu habites donc aussi avec les
buses ?
CORIOLAN.
Non, je ne sers point ton maître.
L'ESCLAVE.
Holà ! seigneur, voudriez-vous vous mêler des af-
faires de mon maître ?
CORIOLAN.
Cela est plus honnête que de se mêler de celles
de ta maîtresse. — Bavard éternel, prête-moi ton
bâton; allons, décampe.
( Il le bat , et l'esclave se sauve. )
AUFIDIUS s'avance , précédé de lesclave qui l'a averti.
Où est cet étranger ?
L'ESCLAVE.
Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené si je
ACTE IV, SCÈNE V. 263
n'avais craint de faire du bruit et de troubler vos
convives.
AUFIDIUS.
De quel lieu viens-tu ? Que demandes-tu ? Ton
nom ? Pourquoi ne re'ponds-tu pas ? Parle : quel est
ton nom ?
CORIOLAN se découvrant le visage.
Tullus, si tu ne me connais pas encore, et qu'en
me regardant tu ne devines pas qui je suis, la né-
cessité me forcera de me nommer.
AUFIDIUS.
Quel est ton nom ?
(Les esclaves se retirent. )
CORIOLAN.
Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques ,
et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.
AUFIDIUS.
Parle : quel est ton nom ? Tu as un air menaçant,
et l'orgueil du commandement est empreint sur ton
front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tu annon-
ces un homme illustre. Quel est ton nom?
CORIOLAN.
Tu ne l'entendras pas sans froncer le sourcil. Me
devines-tu à présent ?
AUFIDIUS.
Non , je ne te reconnais point : nomme-toi.
CORIOLAN.
Mon nom est Caïus Marcius , qui t'a fait tant de
mal à toi et à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste
mon surnom de Coriolan. Mes pénibles services,
264 CORKHrÀN,
mes dangers extrêmes, et tout le sang que j'ai versé
pour mon ingrate patrie , n'ont reçu pour salaire que
ce surnom. Ce gage de la haine et du ressentiment
que tu dois nourrir contre moi, ce surnom seul m'est
demeure. L'envie a dévore' tout le reste ; l'envie et
la cruauté d'une vile populace , tolérée par nos no-
bles sans courage ; ils m'ont tous abandonné , et ils
ont souffert que des voix d'esclaves me bannissent de
Rome. C'est cette extrémité qui me conduit aujour-
d'hui dans tes foyers , non pas dans l'espérance ( ne
va pas t'y méprendre) de sauver ma vie : car, si je
craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de
l'univers que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici
devant toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'ac-
quitter envers ceux qui m'ont banni. Si donc tu por-
tes un cœur qui respire la vengeance des affronts que
tu as reçus , si tu veux fermer les plaies de ta patrie,
et effacer les traces de honte qui l'ont défigurée ,
hâte-toi de m'employer et de faire servir ma dis-
grâce à ton avantage : mets ma misère à profit, et
que les actes de ma vengeance deviennent des ser-
vices utiles pour toi; car je combattrai contre ma
patrie corrompue , avec toute la rage des derniers
démons de l'enfer (4). Mais si tu n'oses plus rien en-
treprendre , et que tu sois dégoûté de tenter de nou-
veaux hasards, alors , je te le dis en un mot, moi-
même je suis dégoûté de vivre plus long-temps, et je
viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M'é-
pargner serait en toi démence ; moi , dont la haine
t'a toujours poursuivi sans relâche; moi, qui ai fait
couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne
peux plus vivre qu'à ta honte > ou pour te servir.
ACTE IV, SCENE V. a65
AUFIDIUS.
0 Marcius ! Marcius ! chaque mot que tu viens de
prononcer a déraciné de mon cœur ma vieille haine.
Oui, quand Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les
cieux , m'apparaîtrait et me révélerait les mystères
des dieux , en ajoutant : « Je te dis la vérité ; » je ne
le croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai
en toi, brave et magnanime Marcius ! 0 laisse-moi
entourer de mes bras ce corps, contre lequel mon
javelot s'est tant de fois brisé et a effrayé la lune par
ses éclats. J'embrasse ici cette poitrine qui fut l'en-
clume de mon épée. Mon amitié généreuse le dispu-
te à la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais
ressenti dans la lutte ambitieuse de ma force contre
la tienne. Sache que j'aimais passionnément la fille
que j'ai épousée; jamais amant ne poussa des soupirs
plus sincères : hé bien, la joie de te voir ici, noble
mortel, fait éprouver à mon cœur de plus violens
transports que ne m'en inspira la vue de ma maî-
tresse franchissant pour la première fois le seuil de
ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre,
je t'annonce que nous avons une armée sur pied , et
que j'étais décidé à tenter encore de t'arracher ton
bouclier, ou d'y perdre mon bras. Tu m'as battu
douze fois ; et depuis, dans mes nuits, je n'ai rêvé
que combats corps à corps entre toi et moi. Nous
nous sommes terrassés tous deux, cherchant à nous
enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre à
la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par
un A^ain songe. — Vaillant Marcius, quand nous
n'aurions d'autre sujet de querelle avec Rome que
266 CORIOLAN,
l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher
tous les Volsques, depuis lage de douze ans jusqu'à
celui de soixante-dix ; et portant la guerre j asque
dans les entrailles de cette ville ingrate, nous l'i-
nonderions de soldats , comme un torrent débordé.
Oh ! viens , entre , et reçois la main de nos sénateurs :
tu trouveras en eux tes amis; ils sont ici à prendre
congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas en-
core contre Rome même , mais contre son territoire.
CORIOLAN.
Dieux ! vous me rendez heureux !
AUFIDIUS.
Ainsi, le plus indépendant des mortels, si tu veux
te charger seul de conduire tes vengeances , prends
la moitié du commandement : tu connais la force et
la faiblesse de ton pays j choisis et dirige tes plans
et ta marche d'après ton expérience et tes lumières.
Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit
aux portes de Rome, ou l'ébranler dans ses parties
plus éloignées du centre , s'il faut l'épouvanter avant
de la détruire. Mais entre avec nous dans la salle du
festin : permets que je te présente à des hommes qui
seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois
le bienvenu ! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais
été ton ennemi ; et, Marcius, c'est dire beaucoup.—
Ta main : sois le bienvenu !
( Ils sortent. )
LE PREMIER ESCLAVE, s'avance.
Il s'est fait ici un étrange changement.
ACTE IV, SCÈNE V. 267
LE SECOND.
Sur ma foi , j'ai failli le frapper : mais certain
pressentiment m'arrêtait et me disait que ses habits
n'accusaient pas la vérité.
LE PREMIER.
Quelle force ! quel bras il a ! Du bout du doigt
il m'a fait tourner comme un sabot.
LE SECOND.
Moi , j'ai bien vu à son air qu'il y avait en lui
quelque chose... Il avait une tournure de visage....
je ne trouve pas de mot pour exprimer mon idée.
LE PREMIER.
Oui, tu as raison : un regard — Je voyais bien à
sa mine qu'il était plus qu'il ne paraissait.
LE SECOND.
C'est tout uniment l'homme du monde le plus ex-
traordinaire.
LE PREMIER.
Je le crois : mais tu connais un plus grand guer-
rier que lui.
LE SECOND.
Qui ? mon maître ?
LE PREMIER.
Oui : mais il n'est point question de cela.
LE SECOND.
Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.
LE PREMIER.
Oh non , pas tant : mais je le regarde comme un
plus grand guerrier.
268 CdRIOLAN,
LE SECOND.
Cependant , pour la défense d'une ville , notre
général est excellent.
LE PREMIER.
Oui, et pour un assaut aussi.
Rentre UN TROISIÈME ESCLAVE.
Ho , ho , camarades ; je puis vous dire des nou-
velles, moi : oui , de grandes nouvelles.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Quelles nouvelles ? quelles nouvelles ? Fais-nous-
en part.
LE TROISIÈME.
Je ne voudrais pas être Romain; oh ! plutôt de toute
autre nation : oui , j'aimerais autant être un crimi-
nel condamné.
TOUS DEUX.
Pourquoi donc ? pourquoi ?
LE TROISIÈME.
C'est que celui qui avait coutume de battre notre
général, Caïus Marcius, est ici.
LE PREMIER.
Pourquoi dis-tu battre notre général ?
LE TROISIÈME.
Je ne dis pas précisément battre notre général ;
mais il était toujours bon pour lui tenir tête.
LE SECOND.
Allons, nous sommes camarades et amis : disons la
vérité; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu
avouer à lui-même. _ 0
ACTE ïV, SCÈNE V. 269
LE PREMIER
A dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant
Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.
LE SECOND.
Oui, ma foi ; et s'il avait e'te' anthropophage ,. il vous
l'aurait grillé et mangé.
LE PREMIER.
Mais voyons la suite de tes nouvelles.
LE TROISIÈME.
Hé Lien , on le traite ici comme s'il était le fils et
l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège
d'honneur; pas un de nos sénateurs qui osât lui faire
une question ; tous sont restés ébahis devant lui.
Notre général lui-même le caresse comme une maî-
tresse, croit consacrer sa main en le touchant, et l'é-
coute les yeux fixés sur lui . Mais l'important de la nou-
velle, c'est que notre général est coupé en deux : oui ,
il n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce qu'il était
hier ; car cet autre a la moitié du commandement ,
à la prière et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira,
dit-il, et vous traînera par les oreilles les gardes des
portes de Rome ; il balaiera tout et laissera son pas-
sage libre et clair derrière lui.
LE SECOND.
Et il est homme à le faire plus qu'aucun que je
connaisse.
LE TROISIÈME.
Homme à le faire ! Il le fera ; car fais attention ,
camarade ; il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir
d'ennemis; et ces amis n'osaient pas, en quelque
27o CORIOLAN,
façon ( tu m'entends ) se montrer , comme on dit ,
ses amis , tant qu'il était en disgrâce (5) .
LE PREMIER.
Parle plus clairement.
LE TROISIÈME.
Mais lorsqu'ils le reverront armé , lever la tête au
milieu du carnage , alors ils sortiront de leurs re-
traites , comme les lapins après la pluie : ils se dé-
clareront et se joindront à lui.
LE PREMIER.
Mais quand se met-on en marche ?
LE TROISIÈME.
Demain, aujourd'hui, tout à l'heure : vous en-
tendrez le tambour cette après-midi. Cette expédi-
tion fait en quelque sorte partie du festin, et ils la
veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.
LE SECOND.
Bon : nous allons donc revoir le monde en mou-
vement ! Cette paix n'est bonne à rien qu'à rouiller
le fer, enrichir les artisans, et nourrir des chanson-
niers.
LE PREMIER.
Moi, je dis : ayons la guerre; elle surpasse autant
la paix que le jour fait la nuit : elle est vive, vigi-
lante, sonore, et pleine d'activité et de trouble. La
paix est une vraie apoplexie , une léthargie fade,
sourde, assoupie, insensible : elle fait plus de bâtards
que la guerre ne détruit d'hommes.
LE SECOND.
C'est cela ; et comme la guerre peut s'appeler un
ACTE IV, SCÈNE VI. 271
métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à faire des
cocus.
LE PREMIER.
Oui , et elle rend les hommes ennemis les uns des
autres.
LE TROISIEME.
Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin l'un
de l'autre. Allons, la guerre, pour remplir ma
bourse. J'espère dans peu voir les Romains à aussi
vil prix dans le marché que l'ont été les Volsques
J'entends du bruit : ils se lèvent de table.
TOUS TROIS.
Entrons vite, vite, entrons.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI.
Rome. Une place publique.
SICINIUS et BRUTUS.
SICINIUS.
Nous n'entendons plus parler de lui , et nous n'a-
vons pas besoin de le craindre. Toutes ses ressources
sont éteintes et ensevelies dans la paix présente , et
par la tranquillité du peuple , qui auparavant était
dans un horrible désordre. Ses amis rougissent
à présent que le monde va à merveille sans lui.
Cet homme aimait mieux voii*, quoique ses amis
même en souffrissent , les tribus du peuple ameutées
en troupes séditieuses infester les rues de Rome,
272 CORIOLAN,
que nos artisans chanter dans leurs ateliers, et aller
en paix à leurs travaux.
( Menenius paraît.)
BRUTUS.
Nous avons bien fait de tenir bon. — N'est-ce pas
là Menenius ?
SICINIUS.
C'est lui, c'est lui. Ho, ho, il s'est bien adouci de-
puis quelque temps. — Salut, Menenius.
MENENIUS.
Salut à tous deux.
SICINIUS.
On ne s'aperçoit pas beaucoup de l'absence de
votre Coriolan, si ce n'est ses amis. Vous le voyez,
la république subsiste encore , et continuera de sub-
sister, en dépit de tout son ressentiment.
MENENIUS.
Tout est bien , et aurait pu être encore mieux, s'il
avait pu se plier aux circonstances.
SICINIUS.
Où est-il allé? en savez-vous quelque chose?
MENENIUS.
Non, je n'en ai rien appris : sa mère et sa femme
n'ont eu de lui aucunes nouvelles.
( Arrivent trois ou quatre plébéiens.)
TOUS ENSEMBLE aux deux tribuns.
Que les dieux vous conservent !
SICINIUS.
Salut, citoyens.
ACTE IV, SCÈNE VI. 273
BRUTUS;
Salut à vous tous ensemble , salut.
PREMIER PLÉBÉIEN.
Nous , nos femmes et nos enfans à genoux , nous
devons adresser pour vous nos voeux au ciel.
SICINIUS.
Vivez et prospe'réz.
BRUTUS.
Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité
que Coriolan vous aimât comme nous vous aimons.
TOUS.
Que les dieux veillent sur vous î
LES DEUX TRIBUNS.
Adieu, adieu.
( Les plébéiens sortent. )
SICINIUS.
Ce temps est plus heureux, plus agréable pour
nous, que lorsque ces gens couraient dans les rues
en poussant des cris confus.
BRUTUS.
Caïus Marcius était un bon officier dans la guerre;
mais insolent, bouffi d'orgueil, ambitieux au delà de
toute idée, n'aimant que lui.
SICINIUS.
Et aspirant à régner seul , sans partage ni conseil.
MENENIUS.
Je ne suis pas de votre avis.
SICINIUS.
Nous en aurions fait tous la triste expérience, à
notre grand malheur, s'il fût monté au consulat.
Tow. II. ï8
a74 CORIOLAN,
BRUTUS.
Les dieux ont heureusement prévenu ce danger,
et Rome est en paix et en sûreté sans lui.
( Entre un édile. )
L'ÉDILE.
Honorables tribuns , un esclave que nous venons
de faire conduire en prison rapporte que les Vols-
ques , avec deux armées séparées , sont entrés sur le
territoire de Rome; qu'ils exercent toutes les fureurs
de la guerre, et détruisent tout sur leur passage.
MENENIUS.
C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement
de notre Marcius, ose encore montrer ses cornes.
Lorsque Marcius défendait Rome, il se tenait dans
sa coquille, et osait à peine jeter un coup d'oeil à la
dérobée.
SICINIUS.
Que dites-vous de Marcius ?
BRUTUS àl'e'dile.
Allez, et faites fustiger ce porteur de nouvelles;
il n'est pas possible que les Volsques aient l'audace de
rompre la paix.
MENENIUS.
Cela n'est pas possible? Nous avons de quoi nous
souvenir que cela est très-possible; et j'en ai vu,
moi, dans l'espace de ma vie, trois exemples consé-
cutifs. Mais, du moins, interrogez à fond cet esclave
avant de le punir ; sachez de lui d'où il tient cette
nouvelle, et ne vous exposez pas à fouetter et à bat-
ACTE IV, SCÈNE VI. 275
tre le messager qui vient vous avertir du danger qui
nous menace.
SICINIUS.
Ne m'en parlez pas : moi, je suis convaincu que
cela est impossible.
BRUTUS.
Non, cela ne se peut pas.
(Arrive un messager. )
LE MESSAGER.
Les nobles, d'un air très-sérieux, vont tous au
sénat : il est arrivé quelque nouvelle qui a altéré
leurs visages.
SICINIUS.
Ce sera cet esclave ! {A V édile.) Allez, vous dis-
je, et faites-le battre de verges devant le peuple
assemblé. Une nouvelle de son invention ! — C'est
son rapport qui cause tout ceci.
LE MESSAGER.
Oui , digne tribun , c'est le rapport de l'esclave ,
mais appuyé par d'autres avis plus terribles encore
que le sien.
SICINIUS.
Et quels autres avis plus terribles ?
LE MESSAGER.
Plusieurs voix ont dit, et tout haut (à quel point
le fait est probable , je n'en sais rien) , que Mar-
cius, ligué avec Aufidius, conduit une armée contre
Rome , et qu'il a fait serment d'exercer une ven-
geance qui enveloppera tout , depuis l'enfant au ber-
ceau jusqu'au vieillard infirme.
a76 CORIOLAN,
SICINIUS.
Voilà qui est très-probable !
BRUTUS.
C'est une fausse rumeur , inventée pour faire dé-
sirer à son faible parti le retour du bon Marcius
dans Rome.
SICINIUS.
Voilà le secret de cette nouvelle.
MENENIUS.
Il est vrai que ce second avis n'est pas vraisem-
blable. Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accor-
der ensemble , que les deux contraires les plus
ennemis.
Entre UN SECOND MESSAGER.
Vous êtes mande's par le sénat. Une armée re-
doutable , conduite par Caïus Marcius ligué avec
Aufidius , ravage notre territoire ; ils ont déjà tout
renversé sur leur passage : ils brûlent ou emmènent
tout ce qu'ils rencontrent devant eux.
COMINIUS entre.
Vous avez fait là un beau chef-d'œuvre !
MENENIUS.
Quelles nouvelles ? quelles nouvelles ?
COMINIUS.
Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir vos
filles , voir vos femmes déshonorées sous votre nez 7
et pour faire fondre sur vos têtes le plomb des toits
de la ville.
MENENIUS.
Comment ! quelles nouvelles avez-vous?
ACTE IV, SCÈNE VI. 277
COMINIUS.
Et voir vos temples brûlés jusque dans leurs fon-
demens ; et vos franchises , auxquelles vous étiez si
attachés , reléguées dans un pauvre trou.
MENENIUS.
De. grâce, expliquez-nous — {Aux tribuns.) Oui,
vous avez fait là un bel ouvrage ; j'en ai peur. ( AL
Cominius. ) Parlez , je vous prie ; quelles nouvelles?
Si Marcius s'était joint aux Volsques !...
COMINIUS.
Si? dites -vous ! — Il est le dieu des Volsques : il
s'avance à leur tête , comme un être créé par quel-
qu'autre divinité que la nature , et qui s'entend
mieux qu'elle à former l'homme. Les Volsques le
suivent marchant contre nous, pauvres marmots,
avec l'assurance des enfans qui poursuivent , en se
jouant , les papillons de l'été , ou des bouchers qui
tuent les mouches.
MENENIUS.
Oh î vous avez fait là un bel ouvrage , vous et vos
gens à tablier : vous , qui faisiez tant de cas de la
voix des artisans et du souffle de vos mangeurs
d'ail.
COMINIUS.
Il renversera votre Rome sur vos têtes.
MENENIUS.
Oui , aussi aisément que le bras d'Hercule secouait
de l'arbre un fruit mûr. Vous avez fait là un bel
ouvrage !
BRUTUS.
Mais votre nouvelle est -elle bien vraie ?
»78 CORIOLAN,
COMINIUS.
Oui , oui ; et vous pâlirez avant de la trouver
fausse. Tous les peuples des environs se révoltent
avec joie. Ceux qui résistent sont raillés de leur
stupide valeur , et périssent en véritables insensés.
Et qui peut le blâmer ? Vos ennemis et les siens
trouvent en lui quelque chose de grand et d'extraor-
dinaire.
MENENIUS.
Nous sommes tous perdus , si ce grand homme
n'a pitié de nous.
COMINIUS.
Et qui ira l'implorer ? ce ne sera pas les tribuns :
ce serait une honte. Le peuple mérite sa clémence,
comme le loup mérite la pitié des bergers. Et ses
meilleurs amis , s'ils lui disaient : « Sois miséricor-
dieux pour Rome, » se conduiraient envers lui
comme ceux qui ont mérité sa haine , et se montre-
raient ses ennemis.
MENENIUS.
Vous avez raison. Pour moi, je le verrais approcher
de ma maison le tison ardent pour la brûler, que je
n'aurais pas le front de lui dire : « Je t'en conjure ,
arrête. » {Aux tribuns.) Vous avez joué là un beau
jeu, avec vos ruses : vous avez bien réussi !
COMINIUS.
Vous avez jeté toute la ville dans une consterna-
tion qui n'a jamais eu d'égale , et jamais le salut de
Rome ne fut plus désespéré.
ACTE IV, SCÈNE VI. 279
LES TRIBUNS.
Ne dites pas que c'est nous qui avons attire' ce
malheur.
MENENIUS.
Qui donc ? Est-ce nous ? nous l'aimions , il est
vrai; mais, en nobles lâches et ingrats, nous avons
laisse' le champ libre à votre populace, qui l'a chas-
sé au milieu des huées.
COMINIUS.
Mais je crains bien qu'elle ne rugisse en l'y
voyant rentrer. Aufidius, le second des mortels
après Coriolan , lui obéit en tout , comme s'il
n'était que son officier. Le désespoir est toute la
politique, la force et la défense que Rome peut
leur opposer.
( Il entre une foule de citoyens. )
MENENIUS,
Voici la foule. — Et Aufidius est donc avec lui ?
C'est vous qui avez infecté l'air d'une nuée de vos
sales bonnets, en demandant, avec des huées, l'exil
de Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la
tête d'une armée furieuse , et chaque cheveu de ses
soldats sera un fouet pour vous; autant vous êtes
d'impertinens qui avez jeté vos chapeaux en l'air,
autant il en foulera aux pieds pour les payer de
leurs suffrages. Ce n'est pas l'affaire : s'il ne faisait
de vous tous qu'un charbon , vous l'auriez mérité.
TOUS LES CITOYENS.
Il est vrai; nous entendons débiter des nouvelles
bien effrayantes.
28o GORIOLAN,
PREMIER CITOYEN.
Pour moi, quand j'ai crié : Bannissez-lel j'ai dit
aussi que cela était injuste.
SECOND CITOYEN.
Et moi aussi , je l'ai dit.
TROISIÈME CITOYEN.
J'ai dit la même chose ; et , il faut l'avouer , c'est
ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre nous : ce
que nous avons fait, nous l'avons fait pour le mieux;
et, quoique c'ait été librement que nous avons con-
senti à son exil , cependant c'était contre notre
volonté.
COMINIUS.
Oh ! vous êtes de braves gens : criards !
MENENIUS.
Vous avez fait là une belle oeuvre , vous et vos
aboyeurs ! {A Cominius. ) Nous rendrons-nous au
Capitole ?
COMINIUS.
Sans doute. Et que faire autre chose?
( Ils sortent. )
SICINIUS au peuple:
Allez , bons citoyens ; rentrez dans vos maisons :
ne prenez point l'épouvante. Ces deux hommes sont
d'un parti qui serait bien joyeux que ces nouvelles
fussent vraies , tout en feignant le contraire. Reti-
rez-vous , et ne montrez point d'alarme.
PREMIER CITOYEN.
Que les dieux nous soient propices ! Allons , con-
ACTE IV, SCÈNE VIL 281
citoyens, retirons-nous. — Je l'ai toujours dit, moi,
que nous avions tort de le bannir.
SECOND CITOYEN.
Et nous avons tous dit la même chose : mais venez,
rentrons.
(Ils sortent. )
BRUTUS.
Je n'aime point cette nouvelle.
SICINIUS.
Ni moi.
BRUTUS.
Allons au Capitole. Je voudrais , pour la moitié
de ma fortune , pouvoir changer cette nouvelle en
mensonge.
SICINIUS.
Je vous prie, allons-nous-en.
( Les deux tribuns s'en vont. )
SCÈNE VI.
Un camp à une petite distance des portes de Rome.
AUFID1US et son LIEUTENANT.
AUFIDIUS.
Passent-ils toujours sous les drapeaux du Romain?
LE LIEUTENANT.
Je ne conçois pas quel sortilège il a pour les atti-
rer ; mais vos soldats ont pour lui une espèce de
culte. A table, il est le sujet de leurs entretiens \
28a CORIOLAN,
après le repas , c'est encore à lui que s'adressent leurs
sentimens et leurs vœux; et votre gloire, seigneur,
est obscurcie dans cette expédition, même par vos
propres amis.
AUFIDIUS.
C'est ce que je ne pourrais empêcher à présent ,
sans nuire au succès de notre entreprise. Je le vois
bien aujourd'hui, il se conduit avec plus d'orgueil ,
même vis-à-vis de moi , que je ne l'ai prévu lorsque
je l'ai accueilli et embrassé. Mais c'est son caractère
inné ; et il faut bien que j'excuse quelque temps ce
qu'il est impossible de corriger.
LE LIEUTENANT.
Moi, je souhaiterais, seigneur, pour vos propres
intérêts , que vous ne l'eussiez pas associé au com-
mandement; je voudrais qu'il eût reçu les ordres de
vous, ou bien que vous l'eussiez laissé agir seul.
AUFIDIUS.
Je te comprends à merveille; et sois sûr que,
lorsqu'il viendra rendre compte de cette campagne
au sénat, il ne se doute pas de l'accusation que je lui
prépare. Quoiqu'il semble, et c'est ce qu'il croit
lui-même ainsi que le vulgaire , qu'il conduit tout
heureusement et qu'il sert sans réserve les intérêts
des Volsques , quoiqu'il combatte comme un lion ,
et qu'il triomphe aussitôt qu'il tire l'épée ; cepen-
dant il est un point qu'il a laissé imparfait, et qui
fera sauter sa tête ou la mienne ,. lorsque nous vien-
drons tous deux à rendre nos comptes.
ACTE IV, SCÈNE VII. 283
LE LIEUTENANT.
Dites-moi, général, pensez-vous qu'il emporte
Rome ?
AUFIDIUS
Toutes les places se rendent à lui avant même qu'il
arrive devant leurs murs , et la noblesse de Rome
est pour lui. Les sénateurs et les patriciens sont
aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats ;
et le peuple, toujours aussi téméraire, sera aussi
prompt à le rappeler qu'il l'a été à le bannir. Je
pense que Rome sera traitée de lui comme le poisson
l'est par , l'aigle , qui s'en empare par le droit de
souveraineté qu'il tient de la nature. D'abord il a
servi l'état en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses
honneurs avec modération. Soit orgueil , vice qu'en-
gendrent des succès journaliers , et qui ternit tou-
jours l'homme heureux; soit défaut de jugement
pour ménager les heureux hasards dont il s'est
vu le maître; soit inflexibilité de caractère qui fait
qu'il est toujours le même, lorsqu'il faudrait chan-
ger ; sur les sièges du sénat comme sous le casque, et
gouvernant la paix avec la même rigueur que s'il di-
rigeait la guerre : un seul de ces défauts (car je lui
rends justice , il ne les a pas tous, ou du moins il n'a
de chacun qu'une teinte légère) , un seul de ces dé-
fauts a suffi pour le faire craindre, haïr et bannir. Il
n'a du mérite que pour l'étouffer dès qu'il parle. Ainsi
nos vertus sont soumises aux circonstances, qui sou-
vent les interprètent mal. Une vertu qui aime à se
faire valoir elle-même trouve son tombeau dans
284 CORIOLAN,
la tribune où elle monte pour exalter ses actions.
Un feu étouffe un autre feu ; un clou chasse un autre
clou ; un droit renverse un autre droit ; la force pé-
rit par une autre force. — Allons, éloignons-nous.
Marcius , quand Rome sera ta proie, tu seras le plus
misérable des hommes, et tu ne tarderas pas à de-
venir la mienne.
( Ils sortent. )
FIN DU QUATRIÈME ACTE,
ACTE V, SCÈNE I. a85
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une place publique de Rome.
MENENIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS ,
et autres Romains.
MENENIUS.
JN on , je n'irai point : vous entendez ce qu'il a dit à
Cominius, qui fut jadis son général, et qui l'aima
de l'amitié la plus tendre. Moi, il m'appelait son
père : mais que lui importe à présent ? — Allez-y ,
vous qui l'avez banni : prosternez-vous à mille pas
de sa tente , et cherchez à genoux le chemin de sa
clémence ; s'il n'a écouté Cominius qu'avec indiffé-
rence, je me tiens chez moi.
COMINIUS.
Il affectait de ne me pas connaître.
MENENIUS.
L'entendez-vous ?
COMINIUS.
Cependant il m'a nommé une fois par mon nom ;
je lui ai rappelé notre ancienne liaison , et tout le
?86 CORIOLAN,
sang que nous avons perdu dans les combats à côté
l'un de l'autre. Il a refusé de répondre au nom de
Coriolan que je lui donnais et à tous ses autres noms;
« Il n'était plus, disait-il, qu'une espèce de néant,
» il voulait rester sans titre , jusqu'à ce qu'il s'en
» fût forgé un nouveau dans l'incendie de Rome. »
MENENIUS.
Hé bien , vous voyez : oh ! vous avez fait là un
beau chef-d'œuvre ! Vous êtes un couple de tribuns
qui avez tout fait pour que le charbon fût à bon
marché dans Rome. Oh! vous laisserez après vous
un noble souvenir !
COMINIUS.
Je lui ai représenté combien il était glorieux de
pardonner à qui ne devait plus espérer de grâce. Il
m'a répondu que c'était une prière bien avilissante
pour un état, d'implorer le pardon d'un homme
qu'il avait banni.
MENENIUS.
Très-bien; pouvait-il en dire moins?
COMINIUS.
J'ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses amis
particuliers. Sa réponse a été, qu'il ne pouvait pas
perdre le temps à les trier et à les séparer d'un amas
de chaume corrompu ; que ce serait une folie , pour
un ou deux bons grains, de ne point brûler cet amas
infect.
MENENIUS.
Pour un ou deux bons grains ! J'en suis un ; sa
mère, sa femme, son enfant, et ce brave Romain,
c'est nous qui sommes les grains qu'il voudrait sauver
ACTE V, SCÈNE I. 287
de l'incendie : et vous , tribuns, vous êtes le chaume
corrompu qu'on sent de plus haut que la lune : il
faudra donc que nous soyons brûlés à cause de vous!
SICINIUS.
De grâce, un peu de patience. Si vous refusez vo-
tre appui dans une extrémité aussi imprévue, ne
nous reprochez pas du moins notre détresse. Je n'en
doute point ; si vous vouliez défendre la cause de
votre patrie , votre éloquence , bien plus que l'ar-
mée que nous pouvons rassembler à la hâte , arrête-
rait notre concitoyen.
MENENIUS.
Non , je ne veux point m'en mêler.
SICINIUS.
Je vous en conjure, allez le trouver.
MENENIUS.
Hé qu'y ferai-je?
BRUTUS.
Essayez du moins ce que peut pour Rome auprès
de Marcius votre amitié pour lui.
MENENIUS.
Fort bien; pour revenir vous dire que Marcius
m'a renvoyé , comme il a renvoyé Cominius , sans
vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je gagné à cette
démarche? Que de revenir confus comme un ami
rebuté par son ami, et pénétré de douleur de sa
cruelle indifférence ; car convenez que cela arrivera.
SICINIUS.
Votre bonne volonté méritera du moins les re-
mercîmens de Rome ; et votre patrie mesurera sa re-
aS8 CORIOLÀN,
connaissance sur tout le Lien que vous aurez voulu
lui faire.
MENENIUS.
Allons , je veux bien le tenter : je crois qu'il m'é-
coutera. Cependant, de savoir comme il mordait ses
lèvres, et murmurait entre ses dents, sans répon-
dre au bon Cominius, cela ne m'encourage pas. —
Non , il n'aura pas été pris dans un moment favora-
ble; sans doute il n'avait pas dîné (6). Le matin,
quand le sang refroidi n'enfle plus nos veines , nous
sommes renfrognés , durs , et incapables de donner
et de pardonner : mais quand nous avons ranimé
les canaux de notre sang par un bon repas et un
vin généreux, l'âme est plus flexible que dans les
heures d'un jeûne religieux : j'attendrai donc, pour
lui présenter ma requête , le moment qui suivra son
repas, et alors j'attaquerai son cœur.
BRUTUS.
Vous connaissez trop bien le chemin qui y con-
duit, pour perdre vos pas.
MENENIUS.
Je vous le promets; d'honneur, je vais le tenter :
en arrive ce qu'il pourra. Avant peu vous saurez
quel est mon succès.
(Il sort.)
COMINIUS.
Coriolan ne voudra jamais l'entendre.
SICINIUS.
Croyez-vous ?
COMINIUS.
Je vous dis qu'il est comme sur un trône d'or : son
ACTE V, SCÈNE I. 289
oeil est enflammé comme s'il voulaitbrûler Rome. Le
souvenir de son injure tient l'entrée de son coeur
fermée à la pitié. Je me Suis mis à genoux devant
lui; et à peine m'a-t-ildit, d'une voix faible : Levez-
vous ; et il m'a congédié ainsi, avec le geste muet de
sa main. Ensuite il m'a fait remettre un écrit con-
tenant ce qu'il voulait accorder et ce qu'il refusait,
protestant qu'il s'était engagé par serment de ne pas
céder à de nouvelles conditions : en sorte que toute
espérance est vaine, à moins que sa mère et sa
femme, qui, à ce que j'apprends, sont dans le des-
sein d'aller le solliciter elles-mêmes, ne viennent à
bout de lui arracher le pardon de sa patrie. Ainsi
quittons cette place, étalions, par nos instances, en-
courager leur résolution , et hâter leur démarche.
(Ils sortent. )
SCÈNE IL
Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome. Les sen-
tinelles montent la garde. Menenius s'approche d'elles.
PREMIER SOLDAT.
Arrête : d'où es-tu ?
SECOND SOLDAT.
Arrête-là, et retourne sur tes pas.
MENENIUS.
Vous faites votre devoir en braves soldats ; c'est
bien : mais permettez; je suis un officier de marque ,
et je viens pour parler à Coriolan.
TOM. II. Kj
290 CORIOLAN,
PREMIER SOLDAT,
De quel lieu venez-vous?
MENENIUS.
De Rome.
PREMIER SOLDAT.
Vous ne pouvez pas avancer : il faut retourner sur
vos pas. Notre général ne veut plus écouter personne
venant de Rome.
SECOND SOLDAT.
Vous verrez votre Rome environnée de flammes
avant que vous parliez à Coriolan.
MENENIUS.
Mes braves amis, si vous avez entendu votre gé-
néral parler de Rome et des amis qu'il y conserve ,
il y a mille à parier contre un que, dans ses récits ,
mon nom aura frappé votre oreille. Mon nom est
Menenius.
PREMIER SOLDAT.
Soit : rebroussez chemin ; la vertu de votre nom
ne passe pas ici.
MENENIUS.
Je te dis , sentinelle , que ton général est mon in-
time ami : j'ai été le livre qui a publié toutes ses
belles actions, et qui a déployé aux yeux des hommes
toute l'étendue de sa renommée sans rivale. J'ai tou-
jours appuyé de mon témoignage les éloges de mes
amis dont il est le premier, portant mon zèle jus-
qu'aux dernières limites de la vérité. Quelquefois
même , semblable à la boule roulant sur une pente
trompeuse, j'ai été tomber au delà du but, et j'ai
ACTE V, SCÈNE IL 29,
presque imprimé le sceau du mensonge sur la louan-
ge; tu vois, camarade, que tu dois me laisser passer.
PREMIER SOLDAT.
En ve'rite' , seigneur , quand vous auriez débite'
en sa faveur autant de mensonges que vous avez
déjà dit de paroles, vous ne passeriez pas encore.
Non , quand il y aurait autant de vertu à mentir
qu'à vivre chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.
MENENIUS.
Je te prie , mon ami , souviens-toi bien que mon
nom est Menenius , le partisan déclaré de ton gé-
néral.
SECOND SOLDAT.
Quelque déterminé menteur que vous ayez pu
être à sa louange , comme vous vous vantez de l'avoir
été, je suis un homme, moi, qui vous dirai la vé-
rité sous ses ordres ; en conséquence , vous ne pas-
serez pas. Reprenez votre chemin.
MENENIUS.
A-t-il dîné? Pouvez-vous me le dire? Car je ne
veux lui parler qu'après dîner.
PREMIER SOLDAT.
Vous êtes un Romain , dites-vous?
MENENIUS.
Je le suis, comme l'est ton général.
PREMIER SOLDAT.
Vous devriez donc haïr Rome comme il la hait.
— Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos
portes votre défenseur, et, cédant à une ignorante
292 CORIOLAN,
populace , envoyé votre bouclier à vos ennemis ;
pouvez-vous espérer d'arrêter ses vengeances avec
les vains gémissemens de vos vieilles femmes, les
mains suppliantes de vos jeunes filles , ou l'interces-
sion impuissante d'un radoteur décrépit comme
vous ? Pensez-vous que votre faible souffle éteindra
les flammes qui sont prêtes à embraser votre ville ?
Non , vous êtes dans l'erreur. Ainsi , retournez à
Rome , et préparez-vous à subir votre arrêt : vous
êtes tous condamnés; notre général a juré qu'il n'y
avait plus ni pardon , ni répit.
MENENIUS.
Coquin ! sais-tu bien que si ton capitaine me
savait ici, il me traiterait avec distinction ?
SECOND SOLDAT.
Allons, mon capitaine ne vous connaît pas.
MENENIUS.
C'est ton général que je veux dire.
PREMIER SOLDAT.
Mon général ne s'embarrasse guère de vous. Re-
tirez-^ous, vous dis-je, si vous ne voulez pas voir
répandre le peu de sang qui coule dans vos veines.
Retirez-vous!
MENENIUS.
Comment donc , camarade ! camarade !
(Entre Coriolan avec Aufidius. )
CORIOLAN.
De quoi s'agit-il ?
ACTE V, SCÈNE II. 293
MENENIUS à la sentinelle.
Juge par l'accueil que je vais recevoir , si tu ne
cours pas risque d'être pendu , ou de souffrir une
mort plus cruelle et plus lente. Regarde-moi bien et
tremble sur le sort qui t'attend. Je vais te recom-
mander au géne'ral : tu vas voir dans le moment
quel cas on fait ici de moi , et qu'un impertinent
soldat n'est pas fait pour m'empêcher d'approcher
mon Coriolan , que j'aime comme mon fils. — {A
Coriolan. ) Que les dieux assemble's à toutes les heures
s'occupent sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment
seulement autant que t'aime ton vieux père Mene-
nius ! 0 mon fils , mon fils ! tu prépares des flammes
pour nous ! Vois mes larmes, et qu'elles éteignent ta
colère. On a eu peine à me persuader de venir à toi;
mais chacun réassurant que je pouvais seul te flé-
chir , j'ai été poussé hors de nos portes par des sou-
pirs. Je te conjure de pardonner à Rome et à tes
concitoyens supplians. Que les dieux propices apai-
sent ta fureur, et en fassent tomber le dernier
ressentiment sur ce misérable qui, comme un bloc
insensible , m'a refusé tout accès vers toi !
CORIOLAN.
Loin de moi !
MENENIUS.
Comment , loin de moi !
CORIOLAN.
Femme, mère, enfant, je n'en connais plus. Ma
volonté ne m'appartient plus ; elle est engagée au
service d'autrui : et quoique je me doive à moi ma
vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans
2g4 CORIOLAN,
le cœur des Volsques. Nous avons été unis par l'a-
mitié ; un ingrat oubli en empoisonnera le souvenir
plutôt que de permettre à ma pitié de me rappeler
combien nous fumes intimes. Ainsi, laisse-moi : mon
oreille oppose à tes demandes une dureté plus in-
flexible que le fer que vos portes opposent à ma
force. Pourtant, car je t'ai tendrement aimé, prends
avec toi cet écrit : je l'ai tracé pour toi , et je te l'au-
rais envoyé. (// lui remet un papier. ) Une parole de
plus, Menenius, je ne l'écouterai pas de toi. ( 11 lui
tourne le dos et le quitte. ) ( A Aufidius. ) Ce vieil-
lard , Aufidius , était pour moi un père dans Rome ;
et tu vois —
AUFIDIUS.
Tu sais soutenir ton caractère.
( Ils sortent ensemble. )
PREMIER SOLDAT.
Hé bien, votre nom est donc Menenius?
SECOND SOLDAT.
C'est un nom, comme vous voyez, dont le charme
est bien puissant ! — Vous savez par quel chemin on
retourne à Rome ?
PREMIER SOLDAT.
Avez-vous vu comme nous avons été réprimandés
pour avoir fermé le passage à votre grandeur ?
SECOND SOLDAT.
Croyez-vous que j'aie sujet de m'évanouir de peur •
MENENIUS.
Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni de votre
général. Pour des êtres tels que vous , je puis à peine
ACTE V, SCÈNE III. a95
penser qu'ils existent, tant vous êtes petits à mes
yeux ! Celui qui est décidé à se donner la mort lui-
même, ne la craint point d'un autre. Que votre gé-
néral suive à son gré ses fureurs. Demeurez long-
temps ce que vous êtes et puisse votre misère s'ac-
croître avec vos années ! Je vous renvoie le mot qui
m'a été adressé : Loin de moi !
(Il sort.)
PREMIER SOLDAT.
Un noble mortel, je le garantis.
SECOND SOLDÂT.
Le noble mortel, c'est notre général. C'est un ro-
cher, un chêne que le vent ne peut ébranler.
( Les soldats s'éloignent. )
SCÈNE III.
La tente de Coriolan.
Entrent CORIOLAN, AUFIDIUS et autres.
CORIOLAN.
Demain , nous rangeons notre armée devant les
murs de Rome. Toi, mon collègue, dans cette expé-
dition , tu dois rendre compte au sénat volsque de
la franchise que j'ai mise dans ma conduite.
AUFIDIUS.
Oui , tu n'as considéré que les intérêts des Volsques;
tu as fermé l'oreille à la prière universelle de Rome ;
tu ne t'es permis aucune conférence secrète , pas
même avec tes plus intimes amis , qui se croyaient
sûrs de te gagner.
296 CORIOLAN,
CORIOLAN.
Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoyé à Rome
le coeur brisé , m'aimait plus tendrement que n'aime
un père : oui, il m'aimait comme son dieu. Leur
dernière ressource était de me l'envoyer. C'est pour
l'amour de lui, malgré la dureté que je lui ai
montrée, que j'ai offert encore une fois les pre-
mières conditions : tu sais qu'ils les ont refusées ;
maintenant ils ne peuvent plus les accepter, C'était
uniquement pour ne pas refuser tout à ce vieillard,
qui se flattait d'obtenir bien davantage ; et c'est lui
avoir accordé bien peu. A présent , de nouvelles
députations , de nouvelles requêtes, ni de la part
de l'état , ni de celle de mes amis particuliers , je
n'en veux plus écouter désormais. — Ali ! quelles
sont ces clameurs? ( On entend des cris. ) Vient- on
tenter de me faire enfreindre mon serment, au
moment même où je viens de le prononcer? Je ne
l'enfreindrai pas.
( Entrent Virgilie , Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec un cortège de dames
romaines, toutes en robes de deuil. )
CORIOLAN, de loin, les voyant avancer.
Ah ! c'est ma femme qui marche à leur tête ; puis
la vénérable mère dont le sein m'a porté, tenant
par la main l'enfant de son fils. — Mais , loin de
moi , tendresse î Que tous les liens , tous les droits
de la nature s'anéantissent ! Que ma seule vertu soit
d'être inflexible ! — De quel prix est cette démarche
d'une mère ! Quel pouvoir dans les regards de cette
tendre colombe , qui feraient parjurer les dieux !
Je m'attendris, et je ne suis pas formé d'une argile
ACTE V, SCÈNE III. 297
plus dure que les autres hommes. Ma mère fléchis-
sant le genou devant moi ! C'est comme si le mont
Olympe s'humiliait devant une taupinière. Et mon
jeune enfant , dont le visage semble me supplier ;
et la nature qui me crie : « Ne le refuse pas ! »
— Que les Volsques promènent la charrue et la
herse sur les ruines de Rome et de l'Italie entière ,
je ne serai point assez stupide pour obéir à un
aveugle instinct. Je veux rester insensible, comme
si l'homme était le seul auteur de son existence , et
qu'il ne connût point de parens.
VIRGILIE.
Mon maître et mon époux !
CORIOLAN.
Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux dont je
vous voyais dans Rome.
VIRGILIE.
La douleur , qui nous offre à vous si changées ,
vous le fait croire.
CORIOLAN.
Comme un acteur imbécile , j'ai déjà oublié mon
rôle; je reste court, et suis tout prêt d'essuyer un
affront complet. — 0 toi, la plus chère moitié de
moi-même! pardonne àmatyrannie; mais ne me dis
jamais, pardonne aux Romains. — Oh ! donne-moi
un baiser qui dure autant que mon exil , qui soit
aussi doux que me l'est la vengeance. — Par la reine
jalouse des cieux , le baiser, ma bien-aimée, que tu
me donnas en partant de Rome , mes lèvres fidèles
l'ont toujours depuis conservé pur et vierge. — 0
298 CORIQLÀM,
dieux ! je me répands en vaines paroles, et je laisse
la plus respectable mère de l'univers , sans lavoir
encore saluée. — Tombe à genoux, Coriolan , et
montre ici un sentiment de respect plus profond
que les enfans vulgaires. (Ilsemet à genoux.)
VOLUMNIE.
0 lève-toi , mon fils , et sois be'ni des dieux ! c'est
moi qui tombe à genoux devant toi sur les pointes
de ces cailloux , et qui te montre un respect déplacé
entre une mère et son enfant. ( Elle s'agenouille. )
CORIOLAN.
Que faites -vous ? Vous , à genoux devant moi !
devant le fils dont vous avez châtié l'enfance ! Que
les cailloux du rivage stérile attaquent les étoiles ;
que les vents mutinés arrachent les cèdres orgueil-
leux et les lancent contre l'orbe de feu du soleil :
par cet acte d'humiliation , ô ma mère ! vous rendez
tout possible.
VOLUMNIE.
Tu es mon guerrier ; j'ai contribué à te former à
la guerre. — Connais-tu cette femme ?
CORIOLAN.
Oui , la noble soeur de Publicola ; l'astre le plus
doux de Rome , chaste comme la neige la plus pure
que l'hiver suspende au temple de Diane : chère
Virgilie !
VOLUMNIE.
Voici une image de vous deux ( montrant le jeune
Marcius ) , qui , développée et agrandie par les
anne'es, pourra ressembler en tout à son père.
ACTE V, SCÈNE III. 299
CORIOLAN.
Que le dieu des guerriers , de l'aveu du souverain
des dieux , inspire l'héroïsme à ta jeune âme ! Deviens
invulnérable à la honte, et parais un jour dans les
champs de bataille , comme le phare brillant sur le
bord des mers , qui brave tous les coups de l'orage
et sauve ceux qui le voient !
VOLUMNIE.
Enfant, mettez-vous à genoux.
CORIOLAN.
Voilà mon brave enfant.
VOLUMNIE.
Eh bien ! cet enfant , cette femme , ta femme
et moi, nous t'adressons notre prière.
CORIOLAN.
Je vous conjure , arrêtez : ou si vous voulez me
faire une demande, avant tout, souvenez-vous bien
de ceci , de ne pas vous offenser de mon refus sur
la chose que j'ai juré de n'accorder jamais. Ne me
demandez pas de renvoyer mes soldats , ou de capi-
tuler encore avec les artisans de Rome. Ne me dites
pas que je suis dénaturé. Ne cherchez pas à calmer
mes fureurs et ma vengeance par vos raisons de sang-
froid....
VOLUMNIE.
C'est assez ! N'en dis pas davantage : tu viens de
nous dire que tu ne nous accorderais rien ; car nous
n'avons rien autre chose à te demander que ce que
tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons
3oo CORIOLAN,
que , si nous succombons dans notre requête , le
blâme en retombe sur ta dureté. Écoute-nous.
CORIOLAN.
Aufidius , et vous , Volsques , prêtez l'oreille ; car
nous n'écouterons aucune demande de Rome en
secret. Votre requête ?
VOLUMNIE.
Quand nous resterions muettes et sans parler, ces
tristes vêtemens et le dépérissement de nos visages
te révéleraient assez quelle vie nous avons menée
depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si
tu ne vois pas en nous les plus malheureuses femmes
de la terre. Ta vue, qui devrait nous faire verser des
larmes de joie , faire tressaillir nos cœurs de plai-
sir , nous fait verser des larmes de désespoir , et
trembler de crainte et de douleur, en montrant aux
yeux d'une mère, d'une femme , d'un enfant, un
fils, un époux et un père, qui déchire les entrailles
de sa patrie. Et c'est à nous , infortunées , que ta
haine est surtout fatale. Tu nous enlèves jusqu'au
pouvoir de prier les dieux , douceur qui reste à tous
les malheureux, excepté à nous. Car, comment pou-
vons-nous , hélas ! comment pouvons-nous prier les
dieux pour notre patrie, comme c'est notre devoir,
et les prier pour ta victoire , comme c'est aussi notre
devoir? Hélas ! il nous faut perdre, ou notre chère
patrie qui nous a nourries , ou toi , qui faisais notre
consolation dans notre patrie. De quelque côté que
nos voeux s'accomplissent , nous trouvons partout
le plus grand des malheurs; car, ou il faudra te
voir traîné comme un esclave rebelle , chargé de
ACTE Y, SCÈNE III. 3oi
fers , le long de nos rues , ou foulant en triomphe
sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la
palme de la victoire pour prix d'avoir bravement
versé le sang de ta femme et de tes enfans ; car pour
moi , mon fils, je ne me propose pas d'attendre l'évé-
nement de la fortune, ni le dénoùment de cette
guerre. Si je ne puis te déterminer à montrer une
noble clémence aux deux partis, plutôt que de cher-
cher la ruine de l'un des deux pour envahir ta
patrie, il te faudra marcher (sois-en sûr , tu n'avan-
ceras pas) sur le sein de ta mère, qui t'a conçu et
mis au monde.
VIRGILIE.
Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet
enfant pour faire revivre ton nom dans l'avenir.
L'ENFANT.
Il ne marchera pas sur moi , je me sauverai ; et
quand je serai plus grand , alors je me battrai.
CORIOLAN, ému.
Pour n'être pas faible et sensible comme une
femme, il ne faut voir ni un enfant ni le visage
d'une femme. — Je me suis arrêté trop long-temps.
( Il se lève. )
VOLUMNIE.
Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de notre
prière était de te demander de sauver les Romains
en détruisant les Volsques que tu sers , tu aurais
raison de nous condamner comme des ennemies de
ton honneur. Non : notre prière est que tu les ré-
concilies ensemble ; que les Volsques puissent dire :
« Nous avons montré cette clémence » , les Ro-
3o2 CORIOLAN,
mains : « Nous l'avons acceptée » ; et que chacun des
deux partis te saluent ensemble , en criant : Que les
dieux be'nissent Coriolan , qui nous a procure' cette
paix ! — Tu sais, mon illustre fils, que l'événement
de la guerre est incertain : mais ce qui est certain ,
c'est que, si tu subjugues Rome, le fruit que tu en
recueilleras sera un nom chargé de malédictions
répétées ; et l'histoire dira de toi : « Ce fut un brave
guerrier : mais il a effacé sa gloire par sa dernière
action ,• il a détruit son pays , et son nom ne passe
aux générations suivantes que pour en être abhorré. »
—Réponds-moi, mon fils ; tu as toujours aspiré aux
plus sublimes efforts de l'honneur ; tu étais jaloux
d'imiter les dieux , qui tonnent souvent sur les mor-
tels, mais qui ne déchirent que l'air du bruit de
leur tonnerre , et ne font éclater leur foudre que
sur un chêne insensible. — Pourquoi ne me réponds-
tu pas ? Penses-tu qu'il soit honorable pour un mortel
généreux de se souvenir toujours de l'injure qu'il a
ï*eçue ? — Ma fille , parle-lui. — Il ne s'embarrasse
pas de tes pleurs. — Parle donc, toi, pauvre enfant;
peut-être que ta tendre enfance le touchera plus
que nos raisons. — Il n'est point dans le monde entier
de fils plus redevable à sa mère ; et , cependant , il
me laisse ici parler en vain comme si je déclamais
sur des tréteaux. Va , tu n'as jamais montré dans
ta vie aucun égard pour ta tendre mère ; tandis
que , comme une pauvre poule qui ne désire pas
d'avoir plus d'un poussin , elle t'a élevé pour la
guerre et t'a comblé d'honneurs pendant la paix.
— Dis que ma requête est injuste, et chasse-moi
avec mépris de ta présence \ mais si elle ne l'est pas,
■l
ACTE V, SCÈNE III. 3o3
tu manques à ton devoir , et les dieux te puniront
de me refuser la déférence qui est due à une mère.
— Il se détourne de nous. A genoux, femmes ; fai-
sons-lui honte de cette humiliation. — Sans doute il
doit bien plus d'orgueil à son surnom de Coriolan ,
que de pitié à nos prières. Fléchissons encore une
fois le genou devant lui; ce sera notre dernière sup-
plication, et puis nous allons retourner dans Pvome,
et mourir dans le sein de nos concitoyens. — Ah !
du moins, daigne nous accorder un regard. Ce jeune
enfant, qui ne peut exprimer ce qu'il voudrait dire,
mais qui tombe à genoux et tend ses faibles mains
vers toi pour nous imiter, appuie notre demande
de raisons plus fortes que tu n'en as de la refuser. —
Allons, femmes infortunées, allons-nous-en. Oui,
cet homme a une Volsque pour mère : sa femme
habite à Corioles ; et si ce jeune enfant lui ressem-
ble, c'est un effet du hasard. — Renvoie-nous donc,
et délivre-toi de nous. — Je ne dis plus rien, jus-
qu'à ce que je voie notre patrie en feu, et alors je
retrouverai la parole.
CORIOLAN.
0 ma mère ! ma mère ! (Il la prend par la main
sans parler. ) Ah ! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel
s'ouvre , et les dieux abaissent leurs regards sur cette
plaine , et ils sourient de pitié en voyant cette scène
contre nature Orna mère! ma mère! Oh , vous
remportez une heureuse victoire pour Rome ! mais
pour votre fils , ah ! croyez-le , croyez-le, cette vic-
toire que vous remportez sur lui, lui est bien fu-
neste, si elle ne lui devient pas mortelle. Mais n'im-
3o4 CORIOLAN,
porte, j'accepte ma destinée. — Aufidius, quoique
je ne puisse plus poursuivre la guerre que j'avais
promise, j'arrangerai une paix convenable. — Mais
quoi ! généreux Aufidius ; si tu étais à ma place ,
parle , aurais-tu moins écouté une mère ? Aurais-tu
pu lui moins accorder ? Réponds, Aufidius.
AUFIDIUS.
J'ai été vivement ému.
CORIOLAN.
Ah ! j'oserais le jurer que tu l'as été. Et ce n'était
pas chose facile de forcer mes yeux à verser les lar-
mes de la compassion. Mais , brave général , quelle
paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils. Pour
moi , je ne rentrerai pas à Rome; je retourne avec
toi à Antium , et je te prie de m'appuyer dans ma
défense. 0 ma mère ! ma femme!
AUFIDIUS à part.
Je suis bien aise que tu aies mis en contradiction
ta pitié et ton honneur; je saurai tirer parti de ceci
pour rétablir ma fortune dans son premier état.
( Les dames romaines font des signes à Coriolan , qui leur dit : )
CORIOLAN.
Oui , tout à l'heure; mais nous viderons ensemble
quelques coupes , et vous remporterez à Rome des
preuves plus visibles que des paroles , dans le traité
que nous aurons scellé sous des conditions égales...
Venez; entrez dans notre tente. ( A Volumnie et à
Firgilie.)TLl vous, illustres Romaines, vous méritez
que Rome vous élève un temple : (7) toutes les épées
de l'Italie , tous ses soldats ligués ensemble n'auraient
pas eu le pouvoir de faire cette paix.
-m
ACTE V, SCÈNE IV. 3o5
SCÈNE IV.
La place publique de Kome.
MENENIUS et SICINIUS.
MENENIUS.
Voyez -vous là «bas ce coin du Capitole, cette
pierre qui en forme l'angle ?
SICINIUS.
Oui; mais à quel propos ?....
MENENIUS.
Si vous pouvez la déplacer avec votre petit doigt ,
alors je vois quelque espérance à ce que les dames
de Rome , et surtout sa mère , puissent le fléchir :
mais moi je dis qu'il n'y a pas le moindre espoir
qu'elles y réussissent. Nos têtes sont dévouées : nous
iie faisons plus qu'attendre ici l'exécution de notre
arrêt.
SICINIUS.
Est-il possible qu'en si peu de temps les disposi-
tions d'un homme éprouvent un si grand change-
ment ?
MENENIUS.
Il y a de la différence entre un ver et un papillon,
cependant le papillon n'était qu'un ver dans l'ori-
gine; de même ce Marcius, d'homme est devenu un
dragon , il a des ailes et a cessé d'être une créature
rampante.
Tom. IL 20
3o6 CORIOLAN,
SICINIUS.
Il aimait sa mère tendrement.
MENENIUS:
Et moi , il m'aimait tendrement aussi ; et il ne se
souvient pas plus de sa mère qu'un cheval de huit
ans. L'aigreur de son visage tourne les grappes mu-
res. Quand il marche il se meut comme une machine
de guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil
percerait une cuirasse du trait de son regard ; sa voix
a le son lugubre d'une cloche funèbre , et son mur-
mure ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est
assis sur son siège comme s'il eût été fait pour Alexan-
dre. Ce qu'il commande est exécuté en un clin d'oeil:
il ne lui manque d'un dieu que l'éternité , et un ciel
pour trône.
SICINIUS.
Qu'il ait pitié de nous , si tout ce que vous dites
est vrai !
MENENIUS.
Je le peins d'après son caractère. Vous verrez
quelle grâce aura obtenue sa mère. Il n'y a pas plus
de pitié en lui, qu'il n'y a de lait dans un tigre :
notre pauvre Rome en va faire l'épreuve j et voilà
ce qui vous doit être imputé.
SICINIUS.
Que les dieux nous soient propices !
MENENIUS.
Non ; les dieux refuseront de nous être propices
dans une telle circonstance. Quand nous l'avons
banni, nous n'avons pas respecté les dieux; et quand
ACTE V, SCÈNE IV. 3o7
il reviendra pour nous casser le cou , les dieux n'au-
ront aucun e'gard pour nous.
LE MESSAGER.
Tribun, si vous voulez sauver votre vie, fuyez
dans votre maison : les plébéiens ont saisi votre col-
lègue, ils le poussent et le traînent en jurant tous
que, si les dames romaines ne rapportent pas des
nouvelles consolantes , ils le feront mourir à petit feu .
SICINIUS, à un autre messager qui arrive.
Quelles nouvelles ?
LE MESSAGER.
De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles ! Nos
dames l'ont emporté ; les Volsques ont décampé, et
Marcius est parti avec eux. Rome n'a encore jamais
vu de plus heureux jour, non, pas même celui où
les Tarquins furent chassés ?
SICINIUS.
Ami , es-tu bien certain que ta nouvelle est vraie?
En es-tu bien sûr ?
LE MESSAGER.
J'en suis sûr, comme il est sûr que le soleil est un
astre de feu. Où étiez-vous donc caché , pour en dou-
ter encore ? Jamais lleuve ne précipita ses flots sous
les voûtes d'un pont avec la rapidité dont la foule
du peuple consolé est rentrée dans les portes de
Rome. Tenez , entendez-vous ?...'
On entend les trompettes, les hautbois et les tambours auxquels se mêlent des acclama-
tions. )
Les trompettes, les flûtes, les psalterions, les
fifres , les tambours, les cymbales, et les acclama-
3o8 COÏUOLAN,
tions des Romains font danser le soleil. Entendez-
vous ?
(On entend une acclamation.)
MENENIUS.
Voici d'heureuses nouvelles ! Je veux aller au-de-
vant de nos Romaines. Cette Volumnie vaut elle
seule une ville entière de consuls , de sénateurs , de
patriciens — et de tribuns comme vous; oh! toute
une terre et toute une mer remplies ! Vous avez fait
aujourd'hui d'heureuses prières. Ce matin je n'au-
rais pas donné une obole pour dix mille de vos têtes.
Écoutez , quelle allégresse !
( Les instrumens et les cris continuent. )
SICINIUS, au messager.
Que les dieux te récompensent de tes bonnes nou-
velles, et reçois le témoignage de ma reconnais-
sance.
LE MESSAGER.
Nous avons tous grand sujet de rendre aux dieux
de vives actions de grâces.
SICINIUS.
Sont-elles bien près des portes ?
LE MESSAGER.
Sur le point d'entrer dans la ville.
SICINIUS.
Allons au-devant d'elles : allons augmenter de
notre joie la joie publique.
( Ils sortent. )
( Les dames entrent accoinpagne'es par les se'nateurs ; les patriciens et le peuple. Le cor-
tège de'file sur le the'âtre.
ACTE Y, SCÈNE V. Sog
UN SÉNATEUR.
Voyez notre patronne, celle qui a rendu la vie à
Rome : convoquez toutes les tribus; qu'on remercie
les dieux , et qu'on allume des feux de joie comme
en un jour de triomphe : semez des fleurs devant
elles ; surmontez par vos cris de reconnaissance les
cris d'injustice qui bannirent Marcius : rappelez le
fils par vos acclamations au retour de la mère j criez
tous : Salut , nobles dames , salut !
TOUS ensemble répètent et crient.
Salut, nobles dames, salut.
(Nouveau bruit des instrumens. )
SCÈNE V.
La place publique d'Antiura.
TULLUS AUFIDIUS paraît au milieu de sa suite.
AUFIDIUS à un officier.
Allez, annoncez aux nobles de l'état que je suis
arrivé : remettez-leur ce papier ; et , après qu'ils
l'auront lu, dites-leur de se rendre à la place publi-
que, où je confirmerai la vérité de cet écrit devant
eux et le peuple assemblé. Celui que j'accuse est déjà
rentré dans la ville par cette porte , et il se propose
de paraître devant l'assemblée du peuple , espérant
se justifier avec des paroles. Hâtez-vous.
( A trois ou quatre Volsques ligués avec Aufidius et qui viennent au-devant de lui. )
Soyez les bienvenus.
3io CORIOLÀN,
PREMIER CONJURÉ.
En quel état est notre général ?
AUFIDIUS.
Dans l'état d'un homme empoisonné par ses pro-
pres aumônes , et tué par sa charité.
SECOND CONJURÉ.
Très-noble seigneur, si vous persistez dans le pro-
jet où vous avez désiré de nous associer, nous vous
délivrerons du danger qui vous menace.
AUFIDIUS.
Je ne puis faire une réponse décidée : nous agirons
selon que nous trouverons le peuple disposé.
TROISIÈBIÉ CONJURÉ.
Tant qu'il y aura de la division entre Marcius et
vous , le peuple flottera incertain : mais la chute de
l'un rendra le survivant héritier de toute sa faveur.
AUFIDIUS.
Je le sais ; et mon plan , pour trouver un prétexte
de le frapper, est bien arrangé. — Je l'ai relevé dans
sa disgrâce , j'ai engagé mon honneur pour garant de
sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneurs, a arrosé
de flatteries ses nouvelles plantations ; il a caressé et
séduit mes amis , et c'est dans cette vue qu'il a plié
son caractère , qu'on avait toujours" connu aupara-
vant pour être rude, indépendant et indomptable.
TROISIÈME CONJURÉ.
Telle était sa raideur quand il briguait le consu-
lat , qu'il perdit en refusant de fléchir.
ACTE V, SCÈNE V. 3n
AUFIDIUS.
C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son or-
gueil, il est venu dans ma maison offrir sa tête à
mon glaive : je l'ai accueilli, je l'ai associé à ma for-
tune ; j'ai donne' un libre cours à tous ses désirs : j'ai
fait plus , je lui ai laissé , pour accomplir ses projets,
choisir dans mon armée mes meilleurs soldats et les
plus frais : j'ai servi ses desseins aux dépens de ma
propre personne; je l'ai aidé à recueillir une renom-
mée qu'il s'est appropriée toute entière, et je met-
tais de l'orgueil à me nuire ainsi à moi-même , tant
qu'à la fin j'ai paru le suivre en subalterne, plutôt
que de marcher son égal , et il m'a traité de l'air
qu'on prend avec un mercenaire.
PREMIER CONJURÉ.
Voilà en effet son procédé : l'armée en a été éton-
née, et, pour dernier trait, lorsqu'il s'était emparé
de Rome, et que nous nous attendions au butin et à
la gloire....
AUFIDIUS.
Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai avec
toute l'habileté dont je serai capable. Pour quelques
larmes de femme qu'on obtient aussi facilement que
des mensonges, il a vendu tout le sang versé et tous
les travaux qu'avait coûtés notre grande entreprise.
C'est pour cela qu'il mourra, et je renaîtrai de sa
chute. Mais écoutons.
( On entend le bruit des instrumens militaires , et les cris du peuple. )
PREMIER CONJURÉ.
Vous êtes entré dans notre ville natale comme un
3t2 CORIOLAN,
poteau, sans que personne vous ait fait accueil ; mais
il revient en fatiguant l'air par le bruit qu'il cause.
SECOND CONJURÉ.
Et tout ce peuple stupide, dont il a tué les enfans,
s'enroue lâchement à célébrer sa gloire.
TROISIÈME CONJURÉ.
Profitez donc du moment favorable, avant qu'il
s'explique et qu'il gagne le peuple par ses discours ;
qu'il sente votre fer; nous vous seconderons. Lors-
qu'il sera couché sur la terre , alors vous raconterez
son histoire suivant vos intérêts ; et votre harangue
ensevelira son apologie avec son corps.
AUFIDIUS.
' Cessons nos discours; voici les nobles qui arrivent.
LES SÉNATEURS VOLSQUES.
( Tous à Aufidius. )
Nous vous félicitons de votre retour dans notre
ville.
AUFIDIUS.
Je ne l'ai pas mérité : mais, dignes sénateurs, avez-
vous lu avec attention l'écrit que je vous ai fait re-
mettre ?
TOUS.
Nous l'avons lu.
PREMIER SÉNATEUR.
Et sa lecture nous a affligés. Les fautes que nous
avions à lui reprocher auparavant, pouvaient, je
pense, aisément s'oublier : mais de finir par où il
aurait dû commencer, sacrifier tout le fruit de nos
préparatifs de guerre, en faire retomber tout le
ACTE V, SCÈNE V. 3i3
fardeau sur nous-mêmes , en signant un traité avec
Rome, lorsque Rome se rendait à nous, c'est un
crime qui n'admet aucune excuse.
AUFIDIUS.
Il approche : vous allez l'entendre.
( Coriolan paraît , marchant au milieu des instrumens de guerre et des drapeaux : le
peuple le suit eu foule. )
CORIOLAN.
Salut, seigneurs : je reviens votre soldat, et je
rapporte un cœur qui n'est pas plus entaché de l'a-
mour démon pays, qu'il ne l'était lorsque je suis
sorti de cette ville. Je vous suis toujours dévoué, et
tout prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que
j'ai commencé notre expédition avec succès : et que
j'ai conduit vos armées par une route sanglante jus-
qu'aux portes de Rome. Les dépouilles que nous rap-
portons dans cette ville surpassent d'un tiers les
dépenses de l'armement. Nous avons fait une paix
aussi honorable pour Antium, qu'elle est ignomi-
nieuse pour Rome. Nous vous en présentons ici le
traité , et les articles , signés des consuls et des pa-
triciens , et scellés du sceau du sénat.
AUFIDIUS,
Ne lisez pas, nobles sénateurs : mais dites au
traître qu'il a abusé à l'excès des pouvoirs que vous
lui aviez confiés.
CORIOLAN.
Traître ! Comment donc ?
AUFIDIUS.
Oui , traître ! Marcius !
3x4 CORIOLAN,
CORIOLAN.
Marcius !
ATJFIDIUS.
Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu que je
te ferai l'honneur de te décorer du surnom de Co-
riolan, que tu as volé dans Coriolès? Entendez
ma voix , vous , sénateurs; tous, chefs de cet état :
il a trahi lâchement vos intérêts , et cédé pour
quelques gouttes d'eau Rome qui était à vous. Oui,
Rome était à vous , il l'a lâchement cédée à sa femme
et à sa mère. lia violé sessermens, et rompu la trame
de ses desseins aussi facilement que le nœud d'un
lil usé ; et sans qu'il ait assemblé aucun conseil de
guerre, à la seule vue des larmes de sa nourrice, de
vains gémissemens , des clameurs de femmes lui ont
fait lâcher une victoire qui était à vous , les pages
ont rougi pour lui et les gens de cœur se sont re-
gardés de surprise les uns les autres.
CORIOLAN.
0 Mars , l'entends-tu ?
ATJFIDIUS.
Ne nomme point ce dieu, toi, enfant de lar-
mes.
CORIOLAN.
Ah dieux !
AUFIDIUS.
Un enfant, rien de plus.
CORIOLAN.
Insigne imposteur, tu gonfles mon sein d'une
rage qu'il ne peut plus contenir. Moi , un enfant ? 0
lâche esclave! — Pardonnez, illustres sénateurs ;
ACTE V, SCÈNE "V. 3i5
c'est la première fois que j'aie jamais été forcé de
quereller en vaines paroles. Votre jugement, mes
respectables seigneurs , doit démentir ce misérable;
lui-même sera forcé de convenir de son imposture,
lui qui porte les traces de mes coups sur son corps
et qui les portera jusqu'au tombeau.
PREMIER NOBLE.
Silence, tous deux, et écoutez-moi parler.
CORIOLAN.
Déchirez-moi en pièces , hommes et enfans ! plon-
gez tous vos poignards dans mon sein. Un enfant!
Lâche imposteur ! — Si vous avez écrit avec vérité
les annales de votre histoire , c'est à Corioles que ,
semblable à l'aigle qui fond dans un colombier , j'ai
réduit les Volsques au silence de la peur; moi seul
je l'ai fait. Un enfant !
AUFIDIUS.
Quoi , sénateurs ! vous souffrirez qu'il retrace à
vos yeux le souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à
l'aveugle fortune, et qui vous couvrit de honte?
Vous entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous
insulter en face , et se vanter de vos affronts ?
LES CONJURÉS.
Qu'il meure pour cette insulte.
DES VOIX DU PEUPLE.
Mettons-le en pièces à l'heure même : il a tué
mon fils, ma fille : il a tué mon cousin Marcus; il
a tué mon père.
( Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemble'e. )
3,6 CORIOLAN,
SECOND NOBLE, au peuple.
Cessez ces clameurs : point d'outrage. Silence.
C'est un brave guerrier , et sa renommée couvre
toute la terre. Ses dernières fautes envers nous se-
ront soumises à un jugement impartial. Aufidius,
arrête , et ne trouble point la paix.
CORIOLAN.
Oh! si je le tenais lui, avec six autres Àufidius,
et même avec toute sa race, pour me faire justice
avec mon épe'e !
AUFIDIUS.
Lâche insolent !
TOUS LES CONJURES.
Tuez-le, tuez-le, tuez-le.
( Les conjurés tirent tous Tépée , se jettent sur Coriolan , le tuent ; il tombe, et Aufidius
le foule aux pieds. ) ,
LES SÉNATEURS.
Arrêtez, arrêtez, arrêtez.
AUFIDIUS.
Mes nobles maîtres , daignez m'entendre.
PREMIER NOBLE.
0 Tullus !
SECOND NOBLE.
Tu as fait là une action qui fera pleurer la valeur.
TROISIÈME NOBLE.
Ne foulez point ainsi son corps : contenez vos
fureurs; remettez vos épe'es.
AUFIDIUS.
Seigneurs , quand vous saurez ( dans ce moment
ACTE V, SCÈNE V. 3i7
de fureur qu'il a provoquée , il m'est impossible de
vous l'apprendre ) , quand vous saurez l'extrême dan-
ger où vous exposait la vie de cet homme , vous vous
réjouirez de le voir écrasé. Daignez me mander à
l'assemblée du sénat ; je vous prouverai mon fidèle
et loyal dévouement, ou je me soumets à votre juge-
ment le plus rigoureux.
PREMIER NOBLE.
Emportez son corps, et pleurez sur lui. Qu'il soit
regardé comme le plus illustre mort que jamais
héraut ait conduit à son tombeau !
SECOND NOBLE.
Son propre emportement absout à moitié le brave
Aufidius du blâme qu'il pourrait mériter. Faisons
servir cet événement à notre plus grand avantage.
AUFIDIUS.
Ma fureur est passée, et je me sens pénétré de
douleur. Enlevez-le. Aidez-nous , trois des princi-
paux guerriers : je serai le quatrième. Que le tam-
bour fasse entendre un son lugubre. Traînez vos
piques renversées : oublions que cette ville offre
une foule de citoyennes qu'il a privées de leurs
époux et de leurs enfans , et qui , jusqu'à cette heure,
gémissent dans le deuil et les larmes ; il laissera un
noble souvenir. Venez , aidez-moi !
( Ils sortent , emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une marche funèbre. )
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR CORIOLAN.
iNous invitons nos lecteurs à consulter la vie de Coriolan par
Plutarque, que Shakspeare a suivi scrupuleusement. Quelques
auteurs appellent la mère de Coriolan Véturie; Plutarque lui
donne le nom de Volumnie , et celui de Virgilie à sa femme.
(0 Microcosme ( ou petit monde ). Ce nom a été donné à
l'homme par beaucoup de médecins et de philosophes anciens ,
qui ont considéré notre corps comme l'abrégé de l'univers.
(X) Ici Shakspeare a attribué les coutumes encore chevale-
resques de son siècle , à un peuple qui ne s'en doutait guère.
C'était un usage de porter dans les tournois quelque marque de
la faveur des dames, et quand un champion avait jouté avec
grâce et succès , il y avait toujours quelques belles qui lui je-
taient un gant ou une écharpe quand il passait.
(3) Du temps de Shakspeare, c'étaient les plus jeunes acteurs
qui étaient chargés de remplir les rôles de femmes ; mais il y a
ici anachronisme. Ce ne fut que deux cent cinquante ans après Co-
riolan que Rome eut unthéâtreet des représentations scéniques.
W) Shakspeare , en attribuant un sentiment de vengeance
plus fort et plus invétéré dans les esprits subalternes , semble
adopter avec raison l'idée que la vengeance est une passion plus
violente dans les basses classes de la société que dans ses rangs
les plus élevés. On pourrait en citer de nombreux exemples :
comme celui de Jacques Cade et d'autres héros de la populace.
Nous donnons cette note de Steevens pour faire remarquer qu'ici,
comme presque partout, Letourneur semble avoir pris à tâche de
3ao NOTES SUR CORIOLAN.
substituer à la mythologie romantique de Shakspeare celle du
paganisme. Il y a dans le texte , ihe spleen of ail the under-
fiends , que Letourneur traduit par : la rage des furies de V en-
fer. Souvent Letourneur peut avoir raison contre Shakspeare ,
mais jamais comme traducteur.
(5) L'esclave qui veut faire le beau parleur se sert ici d'un mot
qu'il ne comprend pas lui-même et que son camarade relève.
Voici la phrase :
Which friends, sir, (as it were) durst not , (look
you, sir) show themselves (as we term it ) his friends whilst
lie is in directitude. ist . Servant. Directitude !! What is that?
(6) Cette observation est non-seulement dans la nature ; mais
elle convient surtout dans la bouche d'un homme qui , dès le
commencement de la pièce, s'annonce comme amateur des joies
d'un festin.
(?) Plutarque nous apprend qu'un temple fut élevé à la for-
tune des femmes , par ordre du sénat , en mémoire de cet évé-
nement.
JULES CESAR
TRAGÉDIE,
Tom. II. sir
NOTICE
SUR
LA TRAGEDIE DE JULES CESAR.
Jl armi les tragédies de Shakspeare que l'opi-
nion a placées au premier rang, Jules César
est celle dont les commentateurs ont parlé le
plus froidement. Le plus froid de tous , John-
son , se contente de dire : « Plusieurs passages
» de cette tragédie méritent d'être remarqués ,
» et on y a généralement admiré la querelle et
» la réconciliation de Brutus et de Cassius;
» mais jamais en la lisant je ne me suis senti
» fortement agité, et en la comparant à quel-
» ques autres ouvrages de Shakspeare , il me
» semble qu'on la peut trouver assez froide et
» peu propre à émouvoir. »
C'est adopter un principe de critique entiè-
rement faux que de juger Shakspeare d'après
lui-même , et de comparer les impressions qu'il
a pu produire, dans un genre et dans un sujet
324 NOTICE
donnés, avec celles qu'il produira dans un autre
sujet et un autre genre \ comme s'il ne possé-
dait qu un mérite spécial et singulier qu'il fût
tenu de représenter dans chaque occasion,
comme le titre unique de sa gloire. Ce génie
vaste et vrai veut être mesuré sur une échelle
pi- ^rge; c'est à la nature, c'est au monde
qu'il fa 't comparer Shakspeare ; et, dans cha-
que cas particulier, c'est entre la portion du
mon ^e et de la nature qu'il a dessein de repré-
sent ^, et le tableau qu'il en fait, que se doit éta-
blir la comparaison. Ne demandez pas au pein-
tre de Brutus les mêmes impressions, les mê-
mes effets qu'à celui c u roi Léar ou de Roméo
et Jui il pénètre u fond de tous les su-
jets, e„ - -ei de chacu 1 les impressions qui
en découlent naturellement, les effets dis-
tincts et originaux qu'il doit produire.
Qu'après cela le spectacle de l'âme de Brutus
soit, pour Johnson, moins touchant et moins dra-
matique que celui de telle ou telle passion, de telle
Ou .elle situation de la vie, c'est là un résultat
des inclinations individuelles de celui qui juge,
et de la tournure qu'ont prises ses idées et
ses sentimens ; on n'y saurait trouver une règle
SUR JULES CÉSAR. 3a5
générale de critique , sur laquelle se doive fon-
der la comparaison entre des ouvrages d'un
genre absolument différent. Il est des esprits
formés de telle sorte que Corneille leur don-
nera plus d'émotions que Voltaire , et une mère
se sentira plus troublée, plus agitée à Mérope
qu'à Zaïre. L'esprit de Johnson plus droit et
plus ferme qu'élevé , arrivait assez bien à l'in-
telligence des intérêts et des passions qui agi-
tent la moyenne région de la vi ? , mais ne par-
venait guère à ces hauteurs où vit sans efforts
et sans distraction l'âme du véritable stoïque.
Le temps de Johnson n'était pas d'ailleurs celui
des grands dévouemens; et bien que, même à
cette époque, le climat politique de l'Angleterre
préservât un peu sa littérature de cette molle
influence qui avait énervé la nôtre , elle ne pou-
vait cependant échapper entièrement à cette
disposition générale des esprits, à cette sorte
de matérialisme moral, qui n'accordant, pour
ainsi dire, à lame aucune autre vie que celle
qu'elle reçoit du choc des objets extérieurs,
ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'au-
tres objets d'intérêt que le pathétique propre-
ment dit , les douleurs individuelles de la vie,
3a6 NOTICE
les orages du cceur, et les dëchiremens des pas-
sions. Cette disposition du 18e. siècle était si
puissante qu'en transportant sur notre théâtre la
mort de César, Voltaire , qui se glorifiait à juste
titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans
amour, n'a pas cru cependant qu'un pareil spec-
tacle pût se passer de l'intérêt pathétique qui
résulte du combat douloureux des devoirs et
des affections. Dans cette grande lutte des der-
niers élans dune liberté mourante contre un
despotisme naissant , il est allé chercher , pour
lui donner la première place , un fait obscur,
douteux , niais propre à lui fournir le genre d'é-
motions dont il avait besoin; et c'est de la situa-
tion réelle ou prétendue de Brutus placé entre
son père et sa patrie , que Voltaire a fait le
fond et le ressort de sa tragédie.
Celle de Shakspeare repose toute entière sur
le caractère de Brutus \ on l'a même blâmé de
n'avoir pas intitulé cet ouvrage Mardis Brutus
plutôt que Jules César. Mais si Brutus est le
héros de la pièce, César , sa puissance , sa mort,
en voilà le sujet. César seul occupe lavant-
scène; l'horreur de son pouvoir, le besoin de
s'en délivrer remplissent toute la première
SUR JULES CÉSAR. 327
moitié de la pièce ) l'autre moitié est consacrée
au souvenir et aux suites de sa mort. C'est,
comme Fa dit Antoine, l'ombre de César pro-
menant sa vengeance ; et pour ne pas laisser
méconnaître son empire, c'est encore cette om-
bre qui, aux plaines de Sardis et de Philippes ,
apparaît à Brutus comme son mauvais génie.
Cependant à la mort de Brutus finira le ta-
bleau de cette grande catastrophe. Shakspeare
n'a voulu nous intéresser à l'événement de sa
pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il
ne nous a présenté Brutus que par rapport à
cet événement; le fait qui fournit le sujet de la
tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort
de César et le caractère de Brutus , voilà l'union
qui constitue l'œuvre dramatique de Shaks-
peare ; comme l'union de l'âme et du corps
constitue la vie, élémens également nécessaires
l'un et l'autre à l'existence de l'individu. Avant
que se préparât la mort de César, la pièce n'a
pas commencé ; après la mort de Brutus , elle
finit.
C'est donc dans le caractère de Brutus, âme
de sa pièce , que Shakspeare a déposé l'em-
preinte de son génie; d'autant plus admirable
328 JNOTICE
dans cette peinture , qu'en y demeurant fidèle
à l'histoire , il en a su faire une œuvre de créa-
tion, et nous rendre le Brutus de Plutarque
tout aussi vrai, tout aussi complet dans les
scènes que le poète lui a prêtées que dans celles
qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur tou-
jours occupé à s'interroger lui-même, ce trou-
ble d'une conscience sévère aux premiers aver-
tissemens d'un devoir encore douteux, cette
fermeté calme et sans incertitude dès que
le devoir est certain, cette sensibilité pro-
fonde et presque douloureuse, toujours conte-
nue dans la rigueur des plus austères principes;
cette douceur d'âme qui ne disparaît pas un
seul instant au milieu des plus cruels offices
de la vertu; ce caractère de Brutus enfin tel que
l'idée nous en est à tous présente, marche vi-
vant et toujours semblable à lui-même à tra-
vers les différentes scènes de la vie où on nous
le montre, et oii nous ne pouvons douter qu'il
n'ait paru sous les traits que lui donne le poète.
Peut-être cette fidélité a-t-elle causé en par-
tie la froideur des critiques de Shakspeare sur
la tragédie de Jules César. Ils n'y pouvaient
rencontrer ces traits d'une originalité presque
SUR JULES CÉSAR. 329
sauvage qui nous saisissent dans les ouvrages que
Shakspeare a composes sur des sujets modernes,
étrangers aux habitudes actuelles de notre vie,
comme aux idées classiques sur lesquelles se
sont formées les habitudes de notre esprit. Les
mœurs de Hotspur sont certainement beau-
coup plus originales pour nous que celles de Bru-
tus : elles le sont davantage en elles-mêmes. La
grandeur des caractères du moyen âge est for-
tement empreinte d'individualité 5 la grandeur
des anciens s'élève régulièrement sur la base de
certains principes généraux qui ne laissent guère,
entre les individus, d'autre différence très-sen-
sible que celle de la hauteur à laquelle ils par-
viennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare •, il
n'a songé qu'à rehausser Brutus et non à le sin-
gulariser; placés dans une sphère inférieure ,
les autres personnages reprennent un peu la
liberté du caractère individuel, affranchi de
cette règle de perfection que le devoir impose
à Brutus. Le poète aussi semble se jouer autour
d'eux avec moins de respect, et se permettre
de leur imposer quelques-unes des formes qui
lui appartiennent plus qu'à eux. Cassius com-
parant avec dédain la force corporelle de César
33o NOTICE
à la sienne, et parcourant la nuit les rues de
Rome, au fort de la tempête, pour assouvir cette
fièvre de danger qui le dévore, ressemble beau-
coup plus à un compagnon de Canut ou de Ha-
rold qu'à un Romain du temps de César. Mais
cette teinte barbare jette sur les irrégularités du
caractère de Cassius un intérêt qui ne naîtrait
peut-être pas aussi vif de la ressemblance his-
torique. M. Schlegel, dont les jugemens sur
Shakspeare méritent toujours beaucoup décon-
sidération , me semble cependant tomber dans
une légère erreur , lorsqu'il remarque que « le
» poète a indiqué avec finesse la supériorité
» que donnaient à Cassius une volonté plus forte
» et des vues plus justes sur les événemens. » Je
pense au contraire que l'art admirable de Shaks-
peare consiste, dans cette pièce, à conservera
son principal personnage toute sa supériorité ,
même lorsqu'il se trompe ; à la faire ressortir par
ce fait même qu'il se trompe et que néanmoins
on lui défère , que la raison des autres cède avec
confiance à Terreur de Brutus. Brutus va jusqu'à
se donner un tort ; dans la scène de la querelle
avec Cassius, vaincu un moment par une ef-
froyable et secrète douleur, il oublie la mode-
SUR JULES CÉSAR. 33i
ration qui lui convient ; enfin Brutus a tort une
fois, et c'est Cassius qui s'humilie, car en effet
Brutus est demeuré plus grand que lui.
Le caractère de César peut nous paraître un
peu trop entaché de cette jactance commune à
tous les temps barbares où la force individuelle,
sans cesse appelée aux plus terribles luttes , ne
s'y soutient que par le sentiment exalté de sa
propre puissance , et même a besoin d'être se-
courue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il
fallait montrer dans César la force qui soumet
les Romains et l'orgueil qui les écrase ; Shaks-
peare n'avait qu'un coin pour les laisser entre-
voir j il a forcé les couleurs. Cependant son
César, je l'avoue, ne me paraît pas plus faux
que le nôtre ; Shakspeare me semble même ,
au milieu de ces rodomontades, lui avoir mieux
conservé ces formes d'égalité que le despote
d'une république garde toujours envers ceux
qu'il opprime.
Le ton du Jules César est plus générale-
ment soutenu que celui de la plupart des autres
tragédies de Shakspeare. A peine dans tout le
rôle de Brutus se trouve-t-il une image basse,
et c'est au moment où il se laisse aller à la co-
332 NOTICE
1ère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter
le langage laconique que l'histoire attribue à
son héros ne Fa que très-rarement conduit à
l'affectation, si ce n'est dans le discours de Bru-
tus au peuple , modèle de l'éloquence scolas-
tique du temps de l'auteur. Le langage de Cas-
sius plus figuré, parce qu'il est plus passionné,
et d'une élévation moins simple que celui de
Brutus, est cependant également exempt de
trivialité. La harangue d'Antoine est un modèle
de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe
adroit qui veut gagner les esprits d'une multi-
tude grossière et mobile. Voltaire blâme, au
moins avec st venté, Shaksi ...a voir pré-
senté sous une foi nie comique la scène des Lu-
percales, dont le fond, dit-il, est si noble et
intéressant. Voltaire ne voit ici qu'une cou-
ronne demandée à un peuple libre qui la re-
fuse; mais César se faisant en présence du
peuple l'acteur d'une farce préparée pour lui,
et désespéré des applaudissemens qu'on donne
à la manière dont il a joué son rôle, c'était là
en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque
chose d'extrêmement comique et qui ne pou-
vait leur être présenté autrement.
SUR JULES CÉSAR. 333
L'action de la pièce comprend depuis le
triomphe de César, après la victoire remportée
sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus,
ce qui lui donne une durée d'environ trois ans
et demi.
On a en anglais une autre tragédie de Jules
César , composée par lord oierime, connue
du public, à ce qu'il paraît, quelques années
avant que Shakspeare composât la sienne , et
à laquelle Shakspeare pourrait bien avoir em-
prunté quelques idées. Cette tragédie finit à la
mort de César que l'auteur a mise en récit. Un
docteur , Richard Eedes , célèbre de son temps
comme poète tragique, avait fait en latin une
pièce sur le même sujet imprimée, dit-on , en
i582, mais qui n'a pas été retrouvée, non plus
qu'une pièce anglaise intitulée The historj of
Cœsar and Pompey, antérieure à l'année 1^79.
On imprima à Londres en 1607 une pièce inti-
tulée The tragédie of Cœsar and Pompey, or
Cœsar s revenge. Cette pièce , qui comprend
depuis la bataille de Pharsale jusqu'à celle de
Philippes inclusivement , avait été représentée
sur un théâtre particulier par quelques étudians
d'Oxford; on suppose qu'elle fut imprimée à
334 NOTICE SUR JULES CÉSAR.
l'occasion de la représentation et du succès de
celle de Shakspeare, que la chronologie de
M. Malone rapporte à cette même année 1607.
Le Jules César a été représenté, corrigé par
Dryden et Davenant sous le titre de Julius
Cœsar, with ihe deaih of Brutus , imprimée à
Londres en 17 19.
Le duc de Buckingham a aussi retravaillé
cette même tragédie qu'il a séparée en deux
parties , la première sous le titre de Julius Cœ-
sar avec des changemens , un prologue , et un
chœur -, la seconde sous le titre de Marcus
Brutus , avec un prologue et deux chœurs 5
toutes deux imprimées en 1722.
G.
JULES CESAR.
^\'lt,%%^%*%%%*l*Wt**M*^*M***»WV»*Vll*VM*%.^^
PERSONNAGES.
,}
JULES CÉSAR.
OCTAVE CÉSAR,
MARC-ANTOINE , V triumvirs après la mort de César.
M. EMILIUS LEPIDUS.
CICÉRON.
PUBLIUS 1 .
POPILIUS LENA, J sex
RRUTUS ,
CASSIUS,
CASCA,
TREBONIUS,
LIGARJUS V conjures contre Jules César.
DECRIS BRUTUS «.
METELLUSCIMBER,'
CINNA,
FLAVIUS, 1 tnbunsduBeuTlle
MARULLUS , J lnbun& du Peuple.
LUCILIUS , -j
TITINIUS, /
MESSALA, v. amis de Brutus et de Cassius.
LE JEUNE CATON, i
VOLUMNIUS , J
ARTEMIDORE , sophiste ou rhéteur de Gnide.
UN DEVIN.
CINNA, poëte.
Un autre Poète.
VARRON, \
CLITUS , |
CLAUDIUS , \ serviteurs de Brutus ou Romains attachés
STRATON , ( à lui,
LUCIUS, I
DARDANIUS, J
PINDARUS , esclave de Cassius.
CALPHURNIA , femme de César.
PORCIA , femme de Brutus.
Sénateurs, citoyens, gardes et suite.
La Scène , pendant la plus grande partie de la pièce , est à
Rome ; ensuite à Sardis et près de Philippes.
Ct*VVVVVVVV*Vt^*^fc^UfcV*%^V8.\V^VtVlia*VV^
JULES CESAR.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Rome. — Une rue.
Entrent FLAVIUS et MARULLUS , et une multitude
de citoyens des basses classes.
FLAVIUS.
.Loin d'ici : à vos maisons , fainëans ; rentrez dans
vos maisons. Est-ce aujourd'hui fête? Quoi ! ne
savez -vous pas que vous autres artisans ne devez
circuler dans les rues les jours ouvrables qu'avec
les signes de votre profession ? — Parle , quel est
ton métier ?
PREMIER CITOYEN.
Moi, monsieur? charpentier.
MARULLUS.
Ou sont ton tablier de cuir et ta règle ? Que fais-tu
ici avec ton habit des jours de fête ? — Et vous, s'il
vous plaît , quel est votre métier ?
TûM. IL 22
338 JULES CÉSAR,
SECOND CITOYEN.
Pour dire vrai, monsieur, par comparaison aux
ouvriers dans le beau , je ne suis pas autre chose
que comme qui dirait un savetier.
MARULLUS.
Quel est ton me'tier ? Réponds -moi tout simple-
ment.
SECOND CITOYEN.
Un métier, monsieur, que je crois pouvoir faire
en sûreté de conscience : je remets en état les
âmesw qui ne valent rien.
MARULLUS.
Quel est ton métier, maraud , mauvais drôle, ton
métier ?
SECOND CITOYEN.
Monsieur , je vous en prie , que je ne vous fasse
pas ainsi sortir de votre caractère (3). Cependant, si
vous en sortiez par quelque bout, monsieur, je pour-
rais vous remettre en état.
MARULLUS.
Qu'entends-tu par-là ? Me remettre en état , in-
solent ?
SECOND CITOYEN.
Sans difficulté , monsieur, vous resaveter.
MARULLUS.
Tu es donc savetier ? L'es-tu ?
SECOND CITOYEN.
Bien vrai , monsieur , je n'ai pour vivre que mon
alêne. Je n'entre pas, moi, dans les affaires de com-
merce, dans les affaires de femmes ; je n'entre
ACTE I, SCÈNE I. 339
qu'avec mon alêne (4). Au fait, monsieur, je suis un
chirurgien de vieux souliers : quand ils sont presque
perdus , je les recouvre (5) ; et on a vu bien des
gens , je dis des meilleurs qui aient jamais marché
sur peau de bête , faire leur chemin sur de l'ouvrage
de ma façon (6).
FLAVIUS.
Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique au-
jourd'hui? pourquoi mènes-tu tous ces gens-là cou-
rir les rues ?
SECOND CITOYEN.
Vraiment, monsieur, pour user leurs souliers,
afin de me procurer plus d'ouvrage. — Mais sérieu-
sement, monsieur, nous nous sommes mis en fête
pour voir César, et nous réjouir de son trionrphe.
MAEULLUS
Vous réjouir ! eh de quoi? quelles conquêtes vient-
il vous rapporter î Quels nouveaux tributaires le
suivent à Rome pour orner, enchaînés, les roues de
son char? Bûches que vous êtes, pierres, et pis en-
core que ce qu'il y a de plus insensible ! 0 coeurs
durs, cruels enfans de Rome, n'avez-vous point
connu Pompée? Plus d'une fois, souvent, n'êtes-vous
pas montés sur les murailles et les créneaux , sur les
fenêtres et les tours, jusque sur le haut des chemi-
nées , vos enfans dans vos bras ; et là , patiemment
assis, n'attend iez-vous pas tout le long du jour pour
voir le grand Pompée traverser les rues de Rome;
et de si loin que vous voyiez paraître son char, le
cri universel de vos acclamations ne faisait-il pas
trembler le Tibre au plus profond de son lit, de
l'écho de vos voix répété sous ses rivages caverneux?
340 JULES CÉSAR,
Et aujourd'hui vous prenez vos plus beaux vête-
mens, et vous choisissez ce jour pour un jour de
fête ! et aujourd'hui vous semez de fleurs le passage
de l'homme qui vient à vous triomphant du sang
de Pompée ! W— Allez-vous-en. — Courez à vos mai-
sons, tombez à genoux, priez les dieux de suspen-
dre l'inévitable fléau près d'éclater sur cette ingra-
titude.
FLAVIUS.
Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier
votre faute, assemblez tous les pauvres gens de
votre sorte, conduisez-les au bord du Tibre; et là?
pleurez dans son canal tout ce que vous avez de lar-
mes , jusqu'à ce que ses eaux, à l'endroit le plus en-
foncé de son cours , caressent le point le plus élevé
de son rivage. {Les citoyens sortent.) Voyez si cette
matière grossière n'est pas devenue sensible : ils
disparaissent la langue enchaînée par le sentiment
de leur tort. — Vous , descendez cette rue qui
mène au Capitole ; moi, je vais suivre ce chemin.
Dépouillez les statues si vous les trouvez parées
d'ornemens de fête.
MARULLUS.
Le pouvons-nous ? Vous savez que c'est aujour-
d'hui la fête des Lupercales.
FLAVIUS.
N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue
porte les trophées de César (8). Je vais parcourir ces
quartiers et chasser le peuple des rues ; faites-en de
même partout où vous le trouverez attroupé. Ces
plumes naissantes arrachées de l'aile de César ne le
laisseront voler qu'à la hauteur ordinaire; autre-
ACTE I, SCÈNE II. 341
ment , dans son essor, il selèverait hors de la vue
des hommes , et nous tiendrait tous dans un servile
effroi.
( Ils sortent.)
SCÈNE IL
Toujours à Rome. — Une place publique.
Entrent en procession et avec de la musique CESAR,
ANTOINE préparé pour la course , CALPHUR-
NIA, PORCIA , DECIUS , CICÉRON, BRUTUS ,
CASSIUS , CASCA. — Ils sont suivis d'une grande
multitude dans laquelle se trouve un devin.
CÉSAR.
Calphurnia ! —
CASCA.
Holà , silence ! César parle (9).
( La musique cesse. )
CÉSAR.
Calphurnia ! —
CALPHURNIA.
Me voici, mon seigneur.
CÉSAR.
Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine,
quand il courra. — Antoine ! —
ANTOINE.
César, mon seigneur.
CÉSAR.
N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher
Calphurnia ; car nos anciens disent que les femmes
infécondes , en se faisant toucher dans cette sainte
34a JULES CÉSAR,
course, secouent la malédiction qui les rendait
stériles.
ANTOINE.
Je m'en souviendrai. Quand César dit : Faites
cela, cela est fait.
CÉSAR.
Partez, et n'omettez aucune cérémonie.
( Musique. )
LE DEVIN.
César !
CÉSAR.
Ha! qui m'appelle?
CA.SC A sad ressaut à ceux qui l'environnent.
Commandez que tout bruit cesse. Encore une
fois, silence !
( La musique s'arrête. )
CESAR.
Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi?
J'entends une voix qui perce au - dessus des in~
strumens, crier César! Parle, César se tourne pour
entendre.
LE DEVIN.
Prends garde aux ides de mars.
CÉSAR.
Quel est cet homme?
BRUTUS.
Un devin qui vous avertit de prendre garde aux
ides de mars.
CÉSAR.
Aménez-le devant moi, que je voie son visage.
CASCA.
Mon ami, sors de la foule, regarde César.
ACTE I, SCÈNE IL 343
CÉSAR.
Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.
LE DEVIN.
Prends garde aux ides de mars.
CÉSAR.
C'est un visionnaire; laissons-le, passons.
( Les musiciens exécutent un morceau.)
(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius. )
CASSIUS.
Irez-vous voir l'ordre de la course?
BRUTUS.
Moi? non.
CASSIUS.
Je vous en prie, allez-y.
BRUTUS.
Je ne suis point un homme de divertissemens ; je
n'ai pas tout-à-fait la vivacité d'Antoine. Que je ne
vous empêche pas , Cassius , de suivre votre inten-
tion ; je vais vous laisser.
CASSIUS.
Brutus, je vous observe depuis quelque temps :
je ne reçois plus de vos yeux ces regards de dou-
ceur, ces signes d'affection que j'avais coutume d'en
recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous
aime , une conduite trop froide et trop peu cordiale.
BRUTUS.
Ne vous y trompez point, Cassius : si mes regards
se sont voilés, ce trouble de mon maintien n'a de
344 JULES CÉSAR,
rapport qu'à moi-même. Je suis tourmenté depuis
quelque temps de sentimens qui se contrarient ,
d'idées qui ne concernent que moi , et portent peut-
être quelque irrégularité dans mes manières : mais
que mes bons amis, au nombre desquels je vous
compte , Cassius , n'en soient donc pas affligés , et
ne voient rien de plus dans cette négligence , sinon
que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-même,
oublie de donner aux autres des témoignages de son
amitié (lo).
CASSIUS.
Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le
sujet de vos peines , et cela m'a fait ensevelir dans
mon sein des pensées d'un haut prix, d'honorables
méditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous
voir votre propre visage?
BRUTUS.
Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même,
si ce n'est par réflexion , au moyen de quelque autre
objet.
CASSIUS.
Cela est vrai , et l'on déplore beaucoup , Brutus ,
que vous n'ayez pas de miroirs qui puissent réflé-
chir à vos yeux votre mérite caché pour vous, qui
vous fassent voir votre image. J'ai entendu plusieurs
des citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'im-
mortel César ) parler de Brutus ; et , gémissant sous
le joug qui opprime notre génération, ils souhai-
taient que le noble Brutus fit usage de ses yeux.
BRUTUS.
Dans quels périls prétendez<-vous m'entraîner,
ACTE I, SCÈNE II. 346
Cassius , en me pressant de chercher en moi-même
ce qui n'y est pas?
CASSIUS.
Vertueux Brutus , préparez-vous à m'e'couter ; et
puisque vous ne pouvez jamais vous voir aussi bien
que par la réflexion, moi, je vais vous montrer
de vous-même ce que vous ne connaissez pas en-
core. Et ne vous méfiez pas de moi, excellent Bru-
tus : si j'étais un railleur de profession , si j'avais
coutume d'étaler mon amitié avec les sermens d'ha-
bitude à tous ceux qui viendraient me protester de
la leur, si vous appreniez que je courtise quelques
hommes, et les étouffe de caresses pour les déchirer
ensuite, ou si vous veniez à savoir que dans la cha-
leur des festins je fais des déclarations d'amitié à
toute la salle , alors tenez-moi pour dangereux.
( On entend des trompettes et une acclamation. )
BRUTUS.
Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce
peuple n'adopte César pour roi.
CASSIUS.
Oui? le craignez-vous? — Je dois donc penser
que vous ne voudriez pas qu'il le fût.
BRUTUS.
Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je
l'aime beaucoup. — Mais pourquoi me retenez-vous
si long-temps? de quoi désirez-vous me faire part?
Si c'est quelque chose qui tende au bien public,
placez à mes yeux l'honneur d'un côté , la mort de
l'autre (ll) , et je les regarderai tous deux du même
346 JULES CÉSAR,
oeil; car les dieux me soient propices, comme il est
vrai que j'aime ce qui s'appelle honneur plus que je
ne crains la mort.
CASSIUS.
Je vous connais cette vertu intérieure, Brutus,
tout aussi-bien que je connais l'affabilité de vos ma-
nières. Eh bien ! l'honneur est le sujet de ce que
j'ai à vous exposer. Je ne puis dire ce que vous et
d'autres hommes pensent de cette vie ; mais , pour
moi , j'aimerais autant ne pas être que de vivre dans
la crainte et le respect devant un être semblable à
moi. Je suis né libre comme César, vous aussi; nous
avons tous deux profité de même ; tous deux nous
pouvons aussi-bien que lui soutenir le froid de
l'hiver. — Dans un jour de tempête où le Tibre agité
s'irritait contre ses rivages , César me dit : « Oses-tu ,
Cassius , t'élancer avec moi dans ce courant furieux,
et nager jusque là -bas ?» — A ce seul mot, vêtu
comme j'étais , je plongeai dans le fleuve , en le som-
mant de me suivre. En effet il me suivit : le torrent
rugissait ; nous le battions de nos muscles nerveux ,
rejetant ses eaux des deux côtés, et coupant le cou-
rant d'un coeur animé par la dispute. Mais avant
que nous eussions atteint le but marqué, César
s'écrie : « Secours-moi, Cassius, ou je péris. » Moi,
comme Enée notre grand ancêtre emporta sur son
épaule le vieux Anchise hors des flammes de Troie ,
j'emportai hors des vagues du Tibre César épuisé :
et' cet homme aujourd'hui est devenu un dieu , et
Cassius n'est qu'une misérable créature , et il faut
que son corps se courbe si César daigne seulement
le saluer d'un signe de tête négligent ! — En Espagne,
ACTE I, SCÈNE II. 347
il eut la fièvre , et dans l'accès je fus frappé de
voir comme il tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis
ce dieu trembler : ses lèvres découragées abandon-
naient leurs couleurs ; et ce même oeil , dont le
regard seul impose au monde, avait perdu son éclat.
Je l'entendis gémir , oui , en vérité ; et cette langue
qui commande aux Romains de l'écouter et de dépo-
ser ses paroles dans leurs annales (l2), criait : « Hélas !
Titinius , donne-moi à boire , » comme l'aurait fait
une petite fille malade. Dieux que j'atteste , je me
sens confondu qu'un homme si faible de tempéra-
ment saisisse le prix de cette majestueuse carrière
du monde, et seul en obtienne la palme.
(Acclamation, fanfare. )
BRUTUS.
Encore une acclamation ! Sans doute ces applau-
dissemens annoncent de nouveaux honneurs qu'on
accumule sur la tête de César.
CASSIUS.
Eh quoi , .mon cher , il foule comme un colosse
cet étroit univers, et nous autres petits hommes
nous circulons entre ses jambes énormes, cherchant
autour de nous d'un oeil inquiet où nous pourrons
trouver à la fin d'ignominieux tombeaux. Les hom-
mes, à de certains momens, sont maîtres de leur
sort; et si notre condition est basse, la faute, cher
Brutus , n'en est pas dans nos étoiles ; elle est en
nous-mêmes. Brutus, César Qu'y a-t-il donc
dans ce César ? Pourquoi ferait-on résonner ce nom
plus que le vôtre ? Ecrivez-les ensemble , le vôtre
est tout aussi beau ; prononcez-les, il remplit tout
348 JULES CÉSAK?
aussi-bien la bouche ; pesez-les , son poids sera le
même ; employez-les pour une conjuration , il vous
sera aussi facile de faire apparaître un esprit en
prononçant Brutus que César. Maintenant dites-
moi , au nom de tous les dieux ensemble , de quelle
viande se nourrit donc le Ce'sar d'aujourd'hui pour
être devenu si grand ? Siècle , tu es déshonoré.
Rome , tu as perdu la race des nobles courages.
Quel siècle s'est écoulé depuis le grand déluge, qui
n'ait été glorifié de plus d'un seul homme ? Quand
ont-ils pu dire jusqu'aujourd'hui , ceux qui par-
laient de Rome , que ses vastes murs n'enfermaient
qu'un seul homme ? Rome , en effet , est bien tou-
jours la même place , et une place suffisante puis-
qu'il n'y a qu'un seul homme (l3). Oh ! vous et moi
nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut jadis un
Brutus qui eût aussi aisément souffert dans Rome
le trône du démon éternel que celui d'un roi.
)
BRUTUS.
Que vous m'aimiez, Cassius , je n'en doute point,
Ce que vous voudriez que j'entreprisse , je crois le
deviner : ce que j'en ai pensé, et ce que je pense
des temps où nous sommes, je le développerai dans
la suite. Quant à présent je désire, et ainsi je vous
le demande au nom de l'amitié, n'être pas pressé
davantage. Ce que vous m'avez dit, je l'examinerai.
Ce que vous avez à me dire encore , je l'écouterai
avec patience , et je trouverai un moment pour nous
rencontrer tous deux , écouter et répondre sur de si
hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, médi-
tez sur ceci : Brutus aimerait mieux être un villa-
ACTE I, SCÈNE IL 349
geois , que de se compter pour un enfant de Rome
aux dures conditions que ce temps doit probable-
ment nous imposer.
CASSIUS.
Je suis bien aise que le choc de mes faibles paroles
ait du moins fait jaillir cette étincelle de lame de
Brutus.
( Rentrent Ce'sar et son cortège )
BRUTUS.
Les jeux sont terminés ; César revient.
CASSIUS.
Quand ils passeront près de nous , retenez Casca
par la manche; et il vous racontera a\ec sa manière
bourrue tout ce qui s'est aujourd'hui passé de re-
marquable.
BRUTUS.
Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius : la teinte
de la colère enflamme le front de César, et tout le
reste a l'air d'une troupe de serviteurs réprimandés.
Les joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron tourne
des yeux ardens Cl4) et flamboyans, tels que nous les
lui avons vus au Capitole , lorsque dans nos débats
il était contredit par quelques sénateurs.
CASSIUS.
Casca nous dira de quoi il s'agit.
CÉSAR.
Antoine!
ANTOINE.
César.
CÉSAR.
Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras
35o JULES CÉSAR,
et à la face brillante , des gens qui dorment les nuits.
Ce Cassius là-bas a un visage hâve et décharné ; il
pense trop. De tels hommes sont dangereux.
ANTOINE.
Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux.
C'est un noble Romain et bien intentionné.
CÉSAR.
Je le voudrais plus gras, mais je ne le crains pas.
Cependant si quelque chose en moi pouvait être su-
jet à la crainte , je ne connais point d'homme que je
voulusse éviter avec plus de soin que ce maigre Cas-
sius. Il lit beaucoup, il est grand observateur, et
pénètre jusqu'au fond des actions des hommes. Il
n'a point comme toi le goût des jeux, Antoine; on
ne le voit point écouter de musique. Rarement il
sourit, et sourit alors de telle sorte qu'il a l'air de se
moquer de lui-même , et de dédaigner son propre
esprit pour avoir été capable de se laisser émouvoir
à sourire de quelque chose. Les hommes de ce ca-
ractère n'ont jamais le cœur à l'aise tant qu'ils en
voient un autre plus élevé qu'eux; et voilà ce qui
les rend si dangereux, Je te dis ce qui est à crain-
dre plutôt que ce que je crains , car je suis toujours
César. Passe à ma droite, cette oreille est dure, et
dis-moi franchement ce que tu penses de lui.
( César sort avec son cortège. )
( Casca demeure en arrière. )
CASCA.
Vous m'arrêtez par ma robe. Voudriez-vous me
parler ?
ACTE I, SCÈNE II. 35i
BRUTUS.
Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé
aujourd'hui , que César a l'air si triste ?
CASCA.
Quoi ! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?
BRUTUS.
Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s'est
passé.
CASCA.
Eh bien , on lui a offert une couronne ; et quand
on la lui a offerte , il l'a repoussée ainsi du revers de
la main. Alors tout le peuple s'est mis à faire une
acclamation.
BRUTUS.
Et le second cri, quelle en était la cause?
CASCA.
Quoi! c'était encore pour cela.
CASSIUS.
Mais il y a eu trois acclamations. Pourquoi la
dernière ?
CASCA.
Pourquoi? pour cela encore.
BRUTUS.
Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois ?
CASCA.
Eh vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée,
mais chaque fois plus doucement que la précédente ;
et à chacun de ses refus mes honnêtes voisins se re-
mettaient à crier.
35a JULES CÉSAR,
CASSIUS.
Qui lui offrait la couronne?
CASCA.
Qui? Antoine.
BRUTUS.
Dites-nous : de quelle manière l'a-t-il offerte,
cher Casça ?
CASCA.
Que je sois pendu si je puis vous dire la manière.
C'était une vraie momerie ; je n'y faisais pas atten-
tion. J'ai vu Marc-Antoine lui présenter une cou-
ronne : ce n'était pourtant pas non plus tout-à-fait
une couronne ; c'était» une espèce de diadème (l5) ;
et comme je vous l'ai dit, il l'a repoussé une fois.
Mais malgré tout cela , j'ai dans l'idée qu'il aurait
bien voulu l'avoir. — Alors Antoine la lui offre
encore, — et alors il la refuse encore; — mais j'ai
toujours dans l'idée qu'il avait bien de la peine à
en détacher ses doigts. — Et alors il la lui offre une
troisième fois. — La troisième fois encore il la re-
pousse; et à chacun de ses refus la populace jetait
des cris de joie : ils applaudissaient de leurs mains
toutes tailladées; ils faisaient voler leurs bonnets
de nuit trempés de sueur; et parce que César refu-
sait la couronne, ils poussaient en telle quantité
leurs puantes haleines , que César en a presque été
suffoqué. Il s'est évanoui, et il est tombé; et pour
ma part je n'osais pas rire, de crainte , en ouvrant
la bouche , de recevoir le mauvais air.
CASSIUS.
Mais un moment, je vous en prie. Quoi! César
s'est évanoui?
ACTE I, SCÈNE II. 353
CASCA.
Il est tombé au milieu cle la place du marché ; il
avait l'écume à la bouche et ne pouvait parler.
BRUTUS.
Cela n'est point surprenant ; il tombe du haut
mal.
CASSIUS.
Non , ce n'est point César ; c'est vous , c'est moi
et l'honnête Casca , qui tombons du haut mal.
CASCA.
Je ne sais ce que vous entendez par-là ; mais il
est certain que César est tombé. Si cette canaille
en haillons ne l'a pas claqué et sifflé, selon que sa
conduite leur plaisait ou déplaisait , comme ils ont
coutume de faire aux acteurs sur le théâtre, je ne
suis pas un honnête homme.
BRUTUS.
Qu'a-t-il dit en revenant à lui?
CASCA
Eh vraiment, avant de s'évanouir, quand il a vu
ce troupeau de plébéiens se réjouir de ce qu'il refu-
sait la couronne , il vous a ouvert son habit et leur
a offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse
été un de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au
mot, je veux aller en enfer avec les coquins (l6K Et
alors il est tombé. Lorsqu'il est revenu à lui, il a
dit « que s'il avait fait ou dit quelque chose de dé-
placé, il priait leurs Excellences de l'attribuera son
infirmité. » Trois ou quatre créatures autour de moi
se sont écriées : « Helas ! la bonne âme ! » Elles lui
Tom. II. 23
354 JULES CÉSAR,
ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a pas
à y faire grande attention. Ce'sar eût égorgé leurs
mères , qu'elles en auraient dit autant.
BRUTUS.
Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin ?
CASCA.
Oui.
CASSIUS.
Cicéron a-t-il dit quelque chose ?
CASCA.
Oui, il a parlé grec.
CASSIUS.
Dans quel sens ?
CASCA.
Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous re-
garde jamais en face (l7). Ceux qui l'ont compris sou-
riaient l'un à l'autre en secouant la tête ; mais pour
ma part , je n'y entendais que du grec. Je puis vous
dire encore d'autres nouvelles. Flavius etMarullus,
pour avoir ôté les ornemens qu'on avait mis aux
statues de César , sont réduits au silence Cl8). Adieu;
il y a encore bien d'autres sottises, si je pouvais
m'en souvenir.
CA.SSIUS.
Voulez-vous souper ce soir avec moi , Casca ?
CASCA.
Non , j'ai promis ailleurs.
CASSIUS.
Demain , voulez-vous que nous dînions ensemble ?
ACTE T, SCÈNE II. 355
CASCA.
Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d'a-
vis , et si votre dîner vaut la peine d'être mangé.
CASSIUS.
Il suffit; je vous attendrai.
CASCA.
Attendez-moi. Adieu tous deux.
( Il sort. )
BRUTUS.
Qu'il s'est abruti en acque'rant des anne'es ! Lors-
que nous Le voyions à l'école, c'était un esprit plein
de vivacité.
CASSIUS.
Et il est tel encore, malgré les formes pesantes qu'il
affecte , lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque entreprise
noble et hardie. Cette rudesse sert d'assaisonnement
à son esprit; elle réveille le goût, et fait digérer ses
paroles de meilleur appétit.
BRUTUS.
Il est vrai. Pour ce moment je vais vous laisser.
Demain, si vous voulez que nous causions ensemble,
j'irai vous trouver chez vous; ou si vous l'aimez
mieux, venez chez moi , je vous y attendrai.
CASSIUS.
Volontiers , j'irai. D'ici là songez à l'univers. ( Bru-
tus sort. ) Bien , Brutus , tu es généreux ; et cepen-
dant, je le vois , le noble métal dont tu es formé peut
être travaillé dans un sens contraire à celui où le
porte sa disposition naturelle. Il est donc convenable
que les nobles esprits se tiennent toujours dans la
société de leurs semblables; car quel est l'homme si
356 JULES CÉSAR,
ferme qu'on ne puisse le séduire? César ne peut me
souffrir, mais il aime Brutus. Si j'étais Brutus au-
jourd'hui, et que Brutus fût Cassius, César n'aurait
pas d'empire sur moi. — Je veux cette nuit jeter sur
ses fenêtres des billets tracés en caractères différens,
comme venant de divers citoyens et exprimant tous
la haute opinion que Rome a de lui. J'y glisserai
quelques mots obscurs sur l'ambition de César; et
après cela, que César se tienne ferme, car nous le
renverserons, ou nous aurons de plus mauvais jours
encore à passer (l9).
( Il sort. )
SCÈNE III.
Toujours à Rome. — Une rue. — Tonnerre et éclairs.
Entrent des deux côtés opposés C ASCA , l'épée à la
main, et CICÉRON.
CICÉRON.
Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César chez
lui ? Pourquoi êtes-vous ainsi hors d'haleine ? Pour-
quoi ces regards effrayés ?
CASCA.
N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de la terre
chancelé comme une machine mal assurée ? 0 Cicé-
ron , j'ai vu des tempêtes où les vents grondans fen-
daient les chênes noueux ; j'ai vu l'ambitieux Océan
s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des
nues menaçantes : mais jamais avant cette nuit, ja-
mais jusqu'à cette heure je ne marchai à travers une
ACTE I, SCÈNE III. 357
tempête qui se répandît en pluie de feu : il faut qu'il
y ait guerre civile dans le ciel , ou que le monde ,
trop insolent envers les dieux, excite leur colère
à lui envoyer la destruction.
CICERON.
Quoi ! avez-vous donc vu des choses encore plus
e'tranges ?
CASCA-
Un esclave de la plus Lasse classe, vous le connais-
sez de vue, a levé sa main gauche en l'air, elle a flambé
et brûlait comme vingt torches unies; et cependant
sa main , insensible à la flamme , est restée sans brû-
lure. Outre cela (et depuis, mon épée n'est pas ren-
trée dans le fourreau), près duCapitole j'ai rencontré
un lion , ses yeux reluîsans se sont fixés sur moi ,
puis il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter ;
près de là s'étaient attroupées une centaine de fem-
mes semblables à des spectres , tant la peur les avait
défigurées : elles jurent qu'elles ont vu des hommes
tout flamboyans errer par les rues; et hier en plein
midi, l'oiseau de la nuit s'est établi criant et gémis-
sant sur la place du marché. Quand tous ces prodiges
se rencontrent à la fois, que les hommes ne disent
pas « Ils portent en eux-mêmes leurs causes , ils sont
» naturels. » Pour moi , je pense que ce sont des pré-
sages menaçans pour la contrée qu'ils désignent.
CICÉRON.
En effet , ce temps semble disposé à d'étranges
événemens ; mais les hommes interprètent les choses
selon leur sens très-différent peut-être de celui dans
( Cicéron sort. )
358 JULES CÉSAR,
lequel se dirigent les choses elles-mêmes. César
vient-il demain au Capitule ?
CASCA.
Il y vient , car il a chargé Antoine de vous faire
savoir qu'il y serait demain.
CICÉRON.
Sur cela je vous souhaite une bonne nuit, Casca :
sous ce ciel orageux , il ne fait pas bon se promener
dehors.
CASCA.
Adieu, Cicéron.
(Entre Cassius. )
Qui va là ?
Un Romain.
CASSIUS.
C'est la voix de Casca.
CASCA.
Votre oreille est bonne. Cassius, qu'est-ce que
c'est qu'une nuit pareille ?
CASSIUS.
Une nuit agréable aux honnêtes gens.
CASCA.
Qui jamais a vu les cieux menacer ainsi ?
CASSIUS.
Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes.
Pour moi , je me suis promené le long des rues ,
livré à cette nuit périlleuse ; et mes vêtemens ouverts
CASSIUS.
CASCA.
ACTE I, SCÈNE III. 35g
comme vous le voyez , Casca , j'ai présenté ma poi-
trine nue à la pierre du tonnerre (20); et lorsque le
sillon bleuâtre entrouvrait le sein du firmament , je
m'offrais dans la direction de son trait flamboyant.
CASCA.
Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux ? C'est
aux hommes à craindre et à trembler quand les
dieux tout-puissans envoient en témoignages d'eux-
mêmes ces hérauts formidables nous épouvanter
ainsi.
CASSIUS.
Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces
étincelles de^ie que devrait renfermer en lui-même
un Romain, vous manquent, ou vous demeurent inu-
tiles. Vous pâlissez , vous paraissez interdit et saisi
de crainte; vous vous abandonnez à l'étonnement
en voyant cette étrange impatience des cieux : mais
si vous vouliez remonter à la vraie cause , et cher-
cher pourquoi tous ces feux, tous ces spectres glis-
sant dans l'ombre ; pourquoi ces oiseaux , ces ani-
maux qui s'écartent des lois de leur espèce; pour-
quoi ces vieillards imbéciles, ces enfans qui pro-
phétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire , de leur
nature propre, de leur manière d'être préordonnée,
toutes ces choses passent ainsi à une existence mon-
strueuse ; alors vous arriveriez à concevoir que le
ciel ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour
en faire des instrumens de crainte et nous avertir
d'une situation monstrueuse. Maintenant, Casca,
je pourrais te nommer un homme semblable à cette
enrayante nuit, un homme qui tonne, foudroie,
ouvre les tombeaux et rugit comme le lion dans le
36o JULES CÉSAR,
Capitale; un homme qui de sa force personnelle
n'est pas plus puissant que toi ou moi , et qui cepen-
dant est devenu prodigieux et terrible comme ces
étranges bouleversemens.
CASCA.
C'est de Ce'sar que vous parlez : n'est-ce pas de lui,
Cassius ?
CASSIUS.
Qui que ce soit, qu'importe? les Romains d'aujour-
d'hui sont , pour la taille et la force , pareils à leurs
ancêtres ; mais malheur sur notre temps ! les âmes
de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus
gouvernés que par l'esprit de nos mères; notre joug,
et notre patience à le souffrir, ne font plus voir en
nous que des efféminés.
CASCA.
En effet , on prétend que les sénateurs se propo-
sent d'établir demain César pour roi , et qu'il por-
tera sa couronne sur mer, sur terre, partout, ex-
cepté ici, en Italie (2l).
CASSIUS.
Moi, je sais alors où je porterai ce poignard.
Cassius affranchira Cassius d'esclavage. C'est là ,
grands dieux, que vous placez pour le faible une
force invincible; c'est par-là, grands dieux, que
vous déjouez les tyrans. Ni la tour de pierre , ni les
murailles de bronze travaillé , ni le cachot privé
d'air, ni les liens de fer massif, ne peuvent enchaî-
ner la force de l'âme; mais la vie fatiguée de ces en-
traves terrestres ne manque jamais de pouvoir pour
s'en élargir. Si je sais cela , que le monde entier
ACTE I, SCÈNE III. 36i
le sache : cette part de tyrannie que je porte, je
puis à mon gré la rejeter loin de moi.
CASCA.
Je le puis' de même , et tout captif porte dans sa
main le pouvoir d'anéantir sa servitude.
CASSIUS.
Et pourquoi donc César serait-il un tyran ? Chétif
mortel! je sais bien, moi, qu'il ne serait pas un
loup s'il ne voyait que les Romains sont des brebis ;
il ne serait pas un lion si les Romains n'étaient pas
des biches. Qui veut élever en un instant une
flamme puissante , commence par l'allumer avec de
faibles brins de paille. Quel amas d'ordures, de dé-
bris , de pouriture, doit être Rome pour fournir le
vil aliment de cet éclat de lumière qui se réfléchit
sur un objet aussi méprisable que César! Mais,
ô douleur ! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je
ici à un esclave volontaire, et alors je sais que j'au-
rai à en répondre; mais je suis armé, et les dangers
me sont indifférens.
CASCA.
Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est point
un impudent faiseur de rapports. Voilà ma main ;
conjurez pour redresser tous ces abus : Casca posera
son pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.
CASSIUS.
C'est un traité conclu. Apprenez maintenant, Casca,
que j'ai disposé un certain nombre des plus magna-
nimes Romains à entrer avec moi dans une entre-
prise dont l'importance mène après elle l'honneur et
36a JULES CÉSAR,
le danger : dans ce moment, je le sais, ils m'atten-
dent sous le portique de Pompe'e, car, dans cette
effroyable nuit, il n'y a pas moyen de se tenir dehors
ni de se promener dans les rues; et la face des élé—
mens , comme l'oeuvre qui repose dans nos mains,
porte un aspect sanglant, enflammé, terrible.
( Entre Cinna. )
CASCA.
Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un
vient avec précipitation.
GASSIUS.
C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche : c'est
un ami. — Cinna, où courez-vous ainsi?
CINNA.
Vous chercher. Qui est là? Metellus Cimber?
CASSIUS.
Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps avec
nous pour nos entreprises. Ne suis-je pas attendu ,
Cinna ?
CINNA.
J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que celle-
ci ! Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges
phénomènes.
CASSIUS.
Ne suis-je pas attendu ? dites-le moi.
CINNA.
Oui, vous l'êtes. 0 Cassius, si vous pouviez gagner
à notre parti le noble Brutus ! —
CASSIUS.
Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce pa-
ACTE I, SCÈNE III. 363
pier, ayez soin de le placer dans la chaire du pré-
teur, de façon que Brutus puisse l'y trouver. Jetez
celui-ci sur sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la
cire sur la statue de Brutus l'ancien. Cela fait, re-
venez au portique de Pompée, où vous nous trou-
verez. Decius Brutus et Trebonius y sont-ils ?
CINNA.
Tous y sont , excepté Metellus Cimber qui est
allé vous chercher à votre demeure. Moi, je vais
me hâter, et disposer ces papiers comme vous me
l'avez prescrit.
CASSIUS.
Après cela revenez au théâtre de Pompée. Venez,
Casca ; vous et moi cependant avant le jour irons
voir Brutus à son logis : il est déjà des nôtres pour
les trois quarts , et au premier combat l'homme
tout entier va se rendre à nous.
CASCA.
Oh ! Brutus est placé bien haut dans le coeur du
peuple; et ce qui paraîtrait en nous un attentat,
l'autorité de son nom , comme la plus puissante al-
chimie, le transformera en mérite et en vertu.
CASSIUS.
Vous vous êtes formé une juste idée de lui, de son
prix, et de l'extrême besoin que nous avons de lui.
— Marchons , car il est plus de minuit ; et avant le
jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.
( Ils sortent. )
FIN DU PREMIER ACTE.
364 JULES CÉSAR,
*»»JVl%JVVV^%**^»^XVVt.l^%VV\.l'*'V*»,»%AAVVV\jVll^*l^»%.ll\.Vl\V^
ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Toujours à Rome. — Les vergers de Brutus.
Entre BRUTUS.
BRUTUS.
Hola , Lucius, viens ! — Je ne puis , par l'élévation
des étoiles , juger si le jour est loin encore. — Lucius,
lié bien ? — Je voudrais que mon défaut fût de dor-
mir aussi profondément. — -Allons, Lucius, allons!
Éveille-toi, te dis-je ! Viens donc , Lucius !
( Entre Lucius. )
LUCIUS.
M'avez-vous appelé , seigneur ?
BRUTUS.
Lucius , porte un flambeau dans ma bibliothèque ;
dès qu'il sera allumé, reviens m'avertir ici.
LUCIUS.
J'y vais , seigneur.
( Il sort. )
BRUTUS.
Sa mort est le seul moyen ; et pour moi, je ne me
connais aucun motif personnel pour le rejeter que
ACTE II, SCÈNE I. 365
la cause générale. Il voudrait être couronné : à quel
point cela peut changer son caractère, voilà la ques-
tion. C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent,
et nous contraint ainsi de marcher avec précaution.
Le couronner î c'est précisément cela.... C'est, je ne
saurais le nier, l'armer d'un dard avec lequel il
pourra à sa volonté créer le danger. Le mal de la
grandeur, c'est lorsque du pouvoir elle sépare la
conscience (22); et pour rendre justice à César, je n'ai
point vu que ses passions aient jamais eu plus de
pouvoir que sa raison : mais c'est une vérité d'expé-
rience que pour la jeune ambition (23), la modestie est
une échelle vers laquelle tourne son visage celui qui
s'élève pas à pas ; mais une fois parvenu à l'échelon
le plus haut , il tourne le dos à l'échelle , porte son
regard dans les nues, dédaignant les humbles de-
grés par lesquels il est monté. Ainsi pourrait faire
César: de peur qu'il ne le puisse faire, prévenons-le,
et puisque ce qu'il est ne suffit pas pour qualifier
l'attaque , considérons-le sous cette face : ce qu'il est
étant agrandi, il s'emporterait à tels et tels excès.
Regardons-le comme l'oeuf d'un serpent qui, une fois
éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son es-
pèce , et tuons-le dans sa coquille.
( Rentre Lucius. )
LUCIUS.
Le flambeau brûle dans votre cabinet , seigneur.
— En cherchant une pierre à feu sur la fenêtre, j'ai
trouvé ce billet ainsi scellé : je suis sûr qu'il n'y était
pas quand je me suis allé coucher.
BRUTUS.
Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore. Mon
366 JULES CÉSAR,
garçon, n'avons-nous pas demain les ides de mars ?
LUCIUS.
Je ne sais pas , seigneur.
BRUTUS.
Regarde dans le calendrier , et reviens me le dire.
LUCIUS.
J'y vais, seigneur.
( Il sort. )
BRUTUS.
Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs jet-
tent tant de clarté, que je puis lire à leur lumière.
( Il ouvre le billet et le lit. )
Brutus, tu dors : réveille-toi , vois qui tu es. Faudra-
t-ïl que Rome Parle , frappe, rétablis nos droits.
— Brutus, tu dors, réveille-toi. — J'ai trouvé sou-
vent de pareilles exhortations jetées sur mon pas-
sage : Faudra-t-il que Rome Voici ce que je dois
suppléer : Faudra-t-il que Rome demeure tremblante
sous un homme ? Qui ! Rome ? Mes ancêtres chas-
sèrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le
nom de roi. — Parle , frappe, rétablis nos droits.
Ainsi donc on me presse de parler et de frapper. 0
Rome ! je t'en fais la promesse : s'il en résulte le ré-
tablissement de tes droits , tu obtiendras de la main
de Brutus tout ce que tu demandes.
( Rentre Lucius. )
LUCIUS.' /
Seigneur, mars a consumé quatorze de ses jours.
BRUTUS.
Il suffit. ( On frappe derrière le théâtre. ) Va à la
ACTE II, SCÈNE I. 367
porte, quelqu'un frappe. (Lucius sort.) Depuis que
Cassius a commencé à m'exciter contre César, je n'ai
point dormi. — Entre la première pense'e d'une en-
treprise terrible et son exécution, tout l'intervalle
est comme une vision fantastique, ou un rêve hi-
deux. Le génie de l'homme et les instrumens de mort
tiennent alors conseil, et l'état de l'homme offre en
petit celui d'un royaume où s'agitent tous les élé-
mens de l'insurrection.
LUCIUS.
Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la porte ;
il demande à vous voir.
BRUTUS.
Est-il seul ?
LUCIUS.
Non , seigneur , il y a plusieurs personnes avec
lui.
BRUTUS.
Les connais-tu ?
LUCIUS.
Non , seigneur ; leurs chapeaux sont enfoncés jus-
que sur leurs oreilles , et la moitié de leurs visages
est ensevelie dans leurs manteaux, au point que je
n'ai pu apercevoir aucun de leurs traits capable de
me les faire reconnaître (24).
BRUTUS.
Fais-les entrer. (Lucius sort. ) Ce sont les conjurés.
0 conspiration! as -tu honte de montrer dans la
nuit ton front redoutable , à l'heure où le mal est en
pleine liberté ? Où trouveras-tu donc dans le jour,
une caverne assez sombre pour dissimuler ton
monstrueux visage ? Conspiration , n'en cherche
368 JULES CÉSAR,
point; qu'il se cache dans les sourires et l'affabilité;
car si tu marches portant à découvert tes traits na-
turels, l'Erèbe même n'est pas assez obscur pour te
dérober au soupçon.
SCÈNE IL
Entrent CASSIUS, CASCA , DECIUS, CINNA ,
METELLUS CIMBER, et TREBONIUS.
CASSIUS.
Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement
troublé votre repos. Bonjour, Brutus : sommes-
nous importuns?
BRUTUS.
Je suis levé depuis une heure ; j'ai passé toute la
nuit sans dormir. Dites-moi si je connais ceux qui
vous accompagnent.
CASSIUS.
Oui , vous les connaissez tous ; et pas un ici qui ne
vous honore, pas un qui ne désire que vous ayez de
vous-même l'opinion qu'a de vous tout noble Ro-
main. Voici Trebonius.
BRUTUS.
Il est le bienvenu.
CASSIUS.
Celui-ci est Decius Brutus.
BRUTUS.
Il est aussi le bienvenu.
CASSIUS.
Celui-ci est Casca ; celui-là Cinna ; celui-là Me-
tellus Cimber.
ACTE II, SCÈNE II. 369
BRUTOS.
Tous sont les bienvenus. Quels soins vigilans sont
venus s'interposer entre la nuit et vos paupières ^ ?
CASSIUS.
Pourrai-je vous dire un mot?
( Us se parlent Las. )
DECItJS.
C'est ici l'orient : n'est-ce pas là le jour qui com-
mence à poindre de ce côté ?
CASCA.
Non.
CINNA.
Oh! pardon , seigneur, c'est le jour; et ces lignes
grisâtres qui prennent sur les nuages sont les mes-
sagers du jour.
CASCA.
Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous
deux. C'est là, à l'endroit même où je pointe mon
épée , que se lève le soleil , qui déjà monte vers le
midi, balançant la jeune saison de l'année. Dans
deux mois environ , plus élevé vers le nord, il lan-
cera de ce point ses premiers feux ; et l'orient d'été
est vers le Capitole, directement là.
BRUTUS.
Livrez tous vos mains à la mienne, l'un après
l'autre.
CASSIUS.
Et jurons d'accomplir notre résolution.
BRUTUS.
Non, point de sermens . Si notre figure d'hommes (2%
Tom. II. 24
37o JULES CÉSAR,
la souffrance de nos âmes, les iniquités du temps
sont des motifs impuissans , rompons sans délai :
que chacun de nous retourne à son lit oisif; lais-
sons la tyrannie à l'oeil hautain se promener à son
gré sur nos têtes, jusqu'à ce que chacun de nous
tombe désigné par le sort. Mais si , comme j'en suis
certain , ces motifs portent avec eux le feu qui peut
enflammer jusqu'au lâche, et tremper de l'acier du
courage l'esprit mollissant des femmes ; alors , com-
patriotes , quel autre aiguillon nous faut-il que notre
propre cause pour nous exciter à ce rétablissement de
nos droits ? Quel autre lien que ce secret gardé par des
Romains qui ont donné leur parole , et n'hésiteront
pas à la remplir? et quel autre serment que la droiture
promettant à la droiture que la chose s'accomplira ,
ou que nous périrons pour elle. Laissons jurer les prê-
tres , les lâches , les hommes à prudence timide , ces
vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, et ces âmes
patientes de qui l'injustice reçoit un accueil serein.
Qu'ils jurent dans la cause injuste, ceux-là dont on
peut douter : mais nous, n'imprimons pas à l'im-
muable sainteté de notre entreprise, ou à l'insur-
montable constance de nos âmes , la tache de cette
pensée que notre cause ou notre action eurent be-
soin d'un serment; tandis que chaque Romain doit
savoir que chaque goutte du sang qu'il porte dans
ses nobles veines , est convaincue de plus d'une dé-
génération au moment où il rompt la moindre pa-
role de la moindre promesse sortie de sa bouche.
CASSIUS.
Mais que pensez-vous de Cicéron ? êtes-vous d'avis
ACTE II, SCÈNE II. 37i
de le sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans
notre projet. '
CASCA.
Il ne faut pas le laisser de côté.
CINNA.
Non, gardons-nous-en bien.
METELLUS CIMBER.
Oh ! ayons pour nous Cicéron : ses cheveux d'ar-
gent nous gagneront la bonne opinion des hommes,
et nous achèteront des voix qui célébreront notre ac-
tion : on dira que sa sagesse a dirigé nos bras ; il ne
sera plus question de notre jeunesse , de notre té-
mérité ; tout sera enveloppé dans sa gravité.
BRUTUS.
Oh ! ne m'en parlez pas ; ne nous ouvrons point
à lui ; jamais il n'entrera dans ce que d'autres au-
ront commencé.
CASSIUS.
Laissons-le donc à l'écart.
CASCA.
En effet, il ne nous convient pas.
DECIUS.
Ne frappera-t-on aucun autre que César?
CASSIUS.
C'est une question bonne à élever, Decius. Moi,
je pense qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine,
si chéri de César, survive à César. Nous trouverons
en lui un dangereux machinateur; et, vous le sa-
vez , ses ressources , s'il les met en oeuvre , pour-
372 JULES CES AH,
raient s'étendre assez loin pour nous susciter à tous
de grands embarras. Il faut, pour les prévenir,
qu'Antoine et César tombent ensemble.
BRUTUS.
On nous trouvera une marche (2,) bien sanguinaire,
Caïus Cassius , si après avoir abattu la tête nous
mettons ensuite les membres en pièces, comme le fait
la colère en donnant la mort , et la haine après ; car
Antoine n'est quun membre de César. Soyons des
sacrificateurs et non pas des bouchers, Cassius. C'est
contre l'esprit de César que nous nous élevons tous :
dans l'esprit de l'homme il n'y a point de sang. Oh !
si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans
déchirer César ! Mais , hélas ! pour cela il faut que
le sang de César coule ; mes bons amis , tuons-le
avec fermeté, et non avec furie : dépeçons la vic-
time comme un mets propre aux dieux, au lieu de
la mettre en lambeaux comme une carcasse bonne
à être jetée aux chiens. Que nos cœurs soient comme
ces maîtres habiles qui commandent à leurs servi-
teurs un acte de violence, et semblent ensuite les en
réprimander. Alors notre action participera de la
nature de la nécessité , non de celle de la haine ; et
lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple , nous
serons nommés des purificateurs, non des assassins.
Quant à Marc-Antoine , ne songez point à lui : il ne
peut rien de plus que le bras de César, quand la
tête de César sera tombée.
CASSIUS.
Cependant je le redoute , car cette tendresse qui
s'est enracinée dans son cœur pour César
ACTE II, SCÈNE II. 373
BRUTUS.
Hélas ! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il
aime César , tout ce qu'il pourra faire n'agira que
sur lui-même ; il pourra se laisser aller au chagrin ,
et mourir pour César ; et ce serait beaucoup pour
lui , livré comme il l'est aux plaisirs , à la dissipa-
tion et aux sociétés nombreuses.
TREBONIUS.
Il n'est point à craindre : qu'il ne meure point
par nous , car nous le verrons vivre et rire ensuite
de tout cela.
( L'horloge sonne. )
BRUTUS.
Silence, comptons les heures.
CASSIUS.
L'horloge a frappé trois coups.
TREBONIUS.
il est temps de nous séparer.
CASSIUS.
Mais il est encore incertain si César voudra ou
non sortir aujourd'hui , car il est depuis peu devenu
superstitieux, et s'éloigne tout-à-fait de l'opinion
générale qu'il s'était autrefois formée sur les visions ,
les songes et les présages tirés des sacrifices (28). Il se
pourrait que ces prodiges si marquans , les terreurs
inaccoutumées de cette nuit, et les sollicitations
de ses augures le retinssent aujourd'hui loin du
Capitole.
DEGIUS.
Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je
374 JULES CÉSAR,
me charge de la surmonter ; car il aime à entendre
répéter qu'on prend des licornes au moyen des
arbres (29) , les ours avec des miroirs , les éléphans
dans des fosses , les lions avec des toiles , et les
hommes avec des flatteries : mais quand je lui dis
que pour lui il hait les flatteurs , il me répond que
cela est vrai ; et c'est alors qu'il est le plus flatté.
Laissez -moi faire; je sais tourner son humeur
comme il me convient, et je le mènerai au Ca-
pitale.
CASSIUS.
Nous irons tous chez lui le chercher.
BRUTUS.
A la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot?
CINNA.
Que ce soit le dernier mot , et n'y manquons pas.
METELLUS CIMBER.
Caïus Ligarius veut du mal à César , qui l'a mal-
traité pour avoir bien parlé de Pompée. Je m'étonne
qu'aucun de vous n'ait songé à lui.
BRUTUS.
Allez donc, cher Metellus, allez le trouver. Il
m'aime beaucoup , et je lui en ai donné sujet :
envoyez-le-moi seulement, et j'en ferai ce que je
voudrai.
CASSIUS.
Le jour va nous atteindre. Nous allons vous
quitter , Brutus ; et vous , amis , dispersez-vous :
mais souvenez-vous tous de ce que vous avez dit ,
et montrez-vous de vrais Romains.
ACTE II, SCÈNE IL 375
BRUTUS.
Mes bons amis ^°\ prenez un visage riant et serein.
Que nos regards ne portent au dehors aucun indice
de nos projets ; mais exprimons dans notre main-
tien, comme les acteurs de Rome, la liberté' de l'es-
prit et le calme de la constance. Maintenant je vous
souhaite à tous le bonjour.
( Tous sortent, excepté Brutus, )
BRUTUS appelle Lucius.
Garçon ! Lucius ! Il dort de toutes ses forces. A la
bonne heure , goûte le bienfait de la douce rosée que
le sommeil appesantit sur toi ; tu n'as point de ces
images, de ces fantômes que l'active inquiétude trace
dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien pro-
fondément.
(Entre Porcia. )
PORCIA.
Brutus , mon seigneur !
BRUTUS.
Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous
lever à cette heure ? Il n'est pas bon pour votre santé
d'exposer ainsi votre complexion délicate au froid
humide du matin.
PORCIA.
Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous
vous êtes dérobé de mon lit sans tendresse pour moi ,
Brutus ; et hier au soir à souper vous vous levâtes
tout à coup et commençâtes à vous promener les
bras croisés , pensif, et poussant des soupirs ; et
quand je vous demandai ce qui vous occupait, vous
3:6 JULES CÉSAR,
fixâtes sur moi des regards troublés et mécontens.
Je vous pressai de nouveau : alors travaillant votre
tête de vos ongles , vous frappâtes du pied avec im-
patience. Cependant j'insistai encore ; mais d'un
geste irrite' de votre main, vous me fîtes signe de vous
laisser. Je vous laissai , dans la crainte d'irriter cette
impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée,
espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès
de cette humeur qui de temps à autre trouve son
moment près de tout homme quel qu'il soit (3l). Ce
chagrin ne vous laisse ni manger , ni parler, ni dor-
mir ; et s'il agissait autant sur , votre figure qu'il a
déjà altéré votre manière d'être , je ne vous recon-
naîtrais plus , Brutus. Mon cher époux, faites-moi
connaître la cause de votre chagrin.
BRUTUS.
Je ne me porte pas bien ; voilà tout.
PORCIA.
Brutus est sage , et s'il ne se portait pas bien , il
emploîrait les moyens nécessaires pour recouvrer
sa santé.
BRUTUS.
Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia , retour-
nez à votre lit.
PORCIA.
Brutus est malade ! Est-ce donc un régime salu-
taire que de se promener à demi vêtu, et de res-
pirer les humides exhalaisons du matin ? Quoi ! Bru-
tus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant
de son lit pour affronter les malignes influences de
la nuit, et un air impur et brumeux qui ne peut
ACTE II, SCÈNE II. 377
qu'aggraver son mal ! Non , non , cher Brutus ; c'est
dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez ; et
en vertu de mes droits , de mon titre auprès de
vous, je dois en être instruite; et à deux genoux je
vous adjure , au nom de ma beauté' autrefois van-
tée , au nom de tous vos sermens d'amour, et de ce
serment solennel qui a réuni nos personnes en une
seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-
même , à moi votre moitié , ce qui pèse sur votre
âme; dites-moi aussi quels étaient ceux qui sont
venus vous trouver cette nuit? car il est entré ici
six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à
l'obscurité même.
BRUTUS.
Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne
Porcia.
PORCIA.
Je n'en aurais pas besoin si vous étiez bon pour
moi, Brutus. Dites-moi, Brutus, a-t-on fait pour
nous cette exception aux liens du mariage, que je
ne participerais point aux secrets qui vous appar-
tiennent? ne suis -je une autre vous-même que
jusqu'à un certain point, et avec de certaines réser-
ves? pour vous tenir compagnie à table, faire la
douceur de votre couche , et vous adresser quelque-
fois la parole? N'occupé-je donc que les avenues de
votre affection? Ah ! si je n'ai rien de plus, Porcia
est la concubine^ de Brutus, et non pas sa femme.
BRUTUS.
Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi pré-
cieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui vien-
nent se rendre à mon triste cœur.
378 JULES CÉSAR,
PORCIA.
Si cela était vrai , je saurais déjà ce secret. Je
suis une femme , j'en conviens , mais une femme
que le grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une
femme, j'en conviens, mais une femme de bon
renom, la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois
pas plus forte que mon sexe, fille comme je le suis
d'un tel père et femme d'un tel époux ? Dites-moi
ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai
voulu fortement éprouver ma constance ; je me suis
fait une blessure ici à la cuisse : capable de sou-
tenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être
de porter les secrets de mon mari ?
BRUTUS.
0 vous, dieux, rendez -moi digne de cette noble
épouse. ( On frappe derrière le théâtre.) Écoutez,
écoutez, on frappe. — Porcia, rentre un moment,
et bientôt ton sein va partager tous les secrets de
mon coeur; je te développerai tous mes engagemens
et tout ce qui est écrit sur mon triste front (33) . Retire-
toi promptement.
( Porcia sort. )
BRUTUS.
Lucius , qui est-ce qui frappe ?
LUCIUS.
Il y a là un homme malade qui voudrait vous
entretenir.
BRUTUS.
C'est Caïus Ligarius, dont Metellus nous a parlé.
Lucius, éloigne -toi. — Caïus Ligarius, comment
êtes-vous ?
ACTE II, SCÈNE II, 379
LIGARIUS.
Recevez le bonjour que vous adresse une voix
bien faible.
BRUTUS.
Oh ! quel temps avez-vous choisi , brave Caïus ,
pour garder votre bonnet de nuit ? Que je voudrais
que vous ne fussiez pas malade !
LIGARIUS.
Je ne suis plus malade, si Brutus a en main quel-
que action digne d'être marquée du nom de l'hon-
neur.
BRUTUS.
J'ai en main une action de ce genre , Ligarius ,
si pour l'entendre vous aviez l'oreille de la santé.
LIGARIUS.
Par tous les dieux devant qui se prosternent les
Romains , je chasse loin de moi mon infirmité.
Ame de Rome , fruit généreux des reins d'un père
respecté , comme un exorciste tu as conjuré l'esprit
de maladie. Ordonne-moi d'aller en avant , et mes
efforts tenteront des choses impossibles ; que dis-
je ! ils en viendront à bout. — Que faut-il faire ?
BRUTUS.
Une oeuvre par qui des hommes malades retrou-
veront la santé.
LIGARIUS.
Mais n'est-il pas quelques hommes en santé que
nous devons rendre malades ?
BRUTUS.
C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher
38o JULES CÉSAR,
Caïus, je te l'expliquerai en nous rendant ensemble
au lieu où la chose doit se faire.
LIGARIUS.
Que votre pied m'indique la route , et d'un coeur
animé d'une flamme nouvelle , je vous suivrai sans
savoir à quelle entreprise : il suffit que Brutus me
guide.
BRUTUS.
Suis-moi donc.
(Ils sortent. )
SCÈNE III.
Toujours à Rome. — Une pièce du palais de César. — Tonnerre
et éclairs.
Entre CÉSAR , en robe de chambre.
CÉSAR.
Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette nuit.
Trois fois Calphurnia dans son sommeil s'est écriée :
« Au secours ! oh ! ils assassinent César !» — Y a-
t-il là quelqu'un ?
( Entre un serviteur. )
LE SERVITEUR.
Mon seigneur ? —
CÉSAR.
Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant un
sacrifice , et reviens m'apprendre quel succès ils
en augurent.
ACTE M, SCÈNE III. 38i
LE SERVITEUR.
J'y vais , mon seigneur.
( II sort. )
(Entre Calphurnia. )
CALPHURNIA.
Que prétendez -vous, César? Penseriez -vous à
sortir ? vous ne sortirez point aujourd'hui de chez
vous.
CÉSAR.
César sortira. Les choses qui m'ont menacé ne
m'ont jamais vu que par derrière : desquelles aper-
cevront le visage de César, elles s'évanouiront.
CALPHURNIA.
César, jamais je ne me suis arrêtée aux présages ;
mais aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans parler de
tout ce que nous avons entendu et vu , il y a de l'au-
tre côté un homme qui raconte d'horribles phéno-
mènes vus par les gardes. Une lionne a fait ses pe-
tits au milieu des rues; la bouche des sépulcres s'est
ouverte et a laissé échapper leurs morts ; de terri-
bles guerriers de feu combattaient sur les nuages ,
en lignes , en escadrons , et avec toute la régularité
de la guerre ; il en pleuvait du sang sur le Capitole ;
le choc de la bataille retentissait dans les airs ; on
entendait les hennissemens des coursiers et les gé-
missemens des mourans , et des spectres ont poussé
le long des rues des cris aigus et lamentables ! 0
César, ces présages sont inouïs, et je les redoute.
CÉSAR.
Que peut-on éviter de ce qui est déterminé dans
l'intention des puissans dieux ? César sortira, car ces
38a JULES CÉSAR,
présages s'adressent au monde entier autant qu'à
César.
CALPHURNIA.
Quand il meurt des mendians , on ne voit pas de
comètes; mais les cieux mêmes signalent par leurs
feux la mort des princes.
CÉSAR.
Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort,
le brave ne goûte jamais la mort qu'une fois. De tous
les prodiges dont j'aie encore ouï parler, le plus étran-
ge pour moi, c'est que les hommes puissent sentir la
crainte , voyant que la mort est une fin inévitable
qui arrivera à l'heure où elle doit arriver. {Rentre
le serviteur. ) Que disent les augures ?
LE SERVITEUR.
Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujour-
d'hui : en retirant les entrailles d'une des victimes ,
ils n'ont pu retrouver le cœur de l'animal.
CÉSAR.
Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté. Cé-
sar serait une brute sans cœur si la peur le retenait
aujourd'hui dans sa maison : non , César n'y restera
pas. Le danger sait très-bien que César est plus dan-
gereux que lui : nous sommes deux lions mis bas le
même jour, mais je suis l'aîné et le plus terrible, et
César sortira.
CALPHURNIA.
Hélas ! mon seigneur, vous consumez toute votre
sagesse en confiance. Ne sortez point aujourd'hui :
donnez ma crainte et non la vôtre pour le motif qui
vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine
ACTE II, SCÈNE III. 383
au sénat : il dira que vous ne vous portez pas bien
aujourd'hui; qu'à vos genoux je réussisse à l'obtenir.
CESAR.
Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien ;
et pour complaire à ton caprice , je resterai.
(Entre Decius. )
Voici Decius Brutus; il le leur dira.
DECIUS.
Plein salut à César ! Bonjour, digne César ! Je
viens vous chercher pour aller au sénat.
CÉSAR.
Et vous êtes venu fort à propos, Decius, pour
porter mes salutations aux sénateurs , et leur dire
que je ne veux pas aller aujourd'hui au sénat. Que
je ne le puis, serait faux ; que je ne l'ose pas , plus
faux encore (34). Je ne veux pas y aller aujourd'hui :
dites-le leur ainsi , Decius.
CALPHURNIA.
Dites qu'il est malade.
CÉSAR.
César leur fera-t-il porter un mensonge? Ai -je
étendu si loin mon bras dans les conquêtes, pour
craindre de dire la vérité à quelques barbes grises ?
— Decius , allez leur dire que César ne veut pas y
aller.
DECIUS.
Très-puissant César , faites-moi connaître quel-
ques-unes de vos raisons, de peur qu'on ne me rie
au nez quand je leur rendrai ce discours.
384 JULES CÉSAR,
CÉSAR.
La raison est dans ma volonté : je n'y veux pas
aller ; c'en est assez pour satisfaire le sénat. Mais ,
pour votre satisfaction particulière et parce que je
vous aime, je vous dirai que c'est Calphurnia que
voilà , ma femme, qui me retient ici. Elle a rêvé
cette nuit qu'elle voyait ma statue , semblable à une
fontaine, verser le sang tout pur par cent tuyaux. Plu-
sieurs Romains vigoureux sont venus le front riant ,
et ont baigné leurs mains dans ce sang. Elle prend
tout cela pour des avis et des présages de maux
imminens ; et , à genoux , elle m'a conjuré de de-
meurer aujourd'hui chez moi.
DECIUS.
Ce songe est interprété à contre-sens : c'est une
vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par
un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel
tant de Romains se baignent en souriant , signifie
que l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui
la ranimera, et que, parmi les hommes magnanimes,
il y aura empressement à en être teint , à en obtenir
quelque marque , quelque empreinte sacrée qui les
fasse reconnaître (35); et voilà ce que signifie le songe
de Calphurnia.
CÉSAR.
Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.
DECIUS.
Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que
j'ai à vous dire. Sachez maintenant que le sénat a
résolu de décerner aujourd'hui une couronne au
ACTE IIS SCÈNE III. 385
puissant César : si vous envoyez dire que vous ne
voulez pas vous y rendre, les esprits peuvent chan-
ger. D'ailleurs il s'en pourrait faire quelques plai-
santeries , et l'on traduirait ainsi votre message :
« Rompez le sénat ; ce sera pour une autre fois ,
quand la femme de César aura fait de meilleurs
rêves. » Si César se cache, ne se diront -ils pas à
l'oreille : « Voyez, César a peur? » Pardonnez-moi,
César ; c'est mon tendre, mon bien tendre zèle pour
votre fortune , qui me commande de vous parler
ainsi ; et la raison est ici dans l'intérêt de mon
affection.
CÉSAR.
Que vos terreurs semblent absurdes maintenant,
Calphurnia ! J'ai honte d'y avoir cédé. Qu'on me
donne ma robe ; je veux aller au sénat.
( Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Metellus, Casca, Trebonius et Cinna. )
Et voyez, Publius vient ici me chercher.
PUBLIUS.
Bonjour, César.
CÉSAR.
Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus aussi
sorti de si bonne heure! Bonjour, Casca. Caïus Li-
garius, jamais César ne fut autant votre ennemi
que cette fièvre qui vous a ainsi maigri. — Quelle
heure est-il?
BRUTUS."
Huit heures sont sonnées.
CESAK.
Je vous rends grâces de votre complaisance et de
Tom. II. 25
386 JULES CÉSAR,
vos soins. ( Entre Antoine.) Voyez Antoine. Lui qui
se divertit tant que la nuit dure, il n'en est pas
moins levé. Bonjour, Antoine.
ANTOINE.
Bonjour à l'illustre César.
CÉSAR.
Dites-leur là-dedans de tout préparer. — Je mé-
rite des reproches, pour me faire ainsi attendre.
— Voilà maintenant Cinna qui arrive ; voilà Me-
tellus: Ha, Trebonius , j'en ai à causer avec vous
pour une heure : souvenez-vous de venir ici au-
jourd'hui. Tenez-vous près de moi, de peur que je
ne vous oublie.
TREBONIUS.
Je le ferai, César. (A part.) Et j'en serai si près,
que vos meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse
été plus loin.
CÉSAR.
Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe de
vin avec moi (36) ; puis nous nous en irons tout à
l'heure ensemble comme des amis.
BRUTUS.
Ce qui navre le cœur de Brutus, ô César, c'est de
penser que tout ce qui se ressemble ne soit pas la
même chose.
ACTE II, SCÈNE IV. 387
SCÈNE IV.
Toujours à Rome. — Une rue près du Capitole.
ARTÉMIDORE entre, lisant un papier.
ARTÉMIDORE.
« César, de'fie - toi de Brutus ; prends garde à
Cassius; n'approche point de Casca; aie l'oeil sur
Cinna; ne te fie point à Trebonius; observe bien
Metellus Cimber. Decius Brutus ne t'aime point;
tu as offensé Caïus Ligarius. Un même esprit anime
tous ces hommes, et il est tendu contre César. Si
tu n'es pas immortel, veille autour de toi; la sécu-
rité laisse le champ libre à la conspiration. Que les
puissans dieux te défendent !
» Ton ami Artémidore. »
Je veux attendre ici que César passe; alors je lui
présenterai ceci comme une supplique. Mon coeur
déplore que la vertu ne puisse vivre hors de la
portée des dents de l'envie. Si tu lis cette note,
ô César, tu peux vivre; sinon, les destins conspi-
rent avec les traîtres.
388 JULES CÉSAR,
SCÈNE V.
Toujours à Rome. — Une autre partie de la même rue , devant
la maison de Brutus.
Entrent PORCIA et LUCIUS.
PORCIA.
Je t'en prie, mon garçon , cours au se'nat. Ne t'ar-
rête point à me répondre, mais pars sur-le-champ.
Pourquoi restes-tu là ?
LUCIUS.
Pour savoir quel est mon message , madame.
PORCIA.
Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au sénat, et
revenu avant que j'eusse pu te dire ce que tu as à
faire. ■ — 0 constance! tiens-toi ferme à mes côtés;
place une énorme montagne entre mon coeur et
ma langue : j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que
la force d'une femme. Qu'il est difficile aux femmes
de se soumettre à la prudence ! — Quoi ! te voilà
encore !
LUCIUS.
Que faut-il que je fasse, madame? Courir au Ca-
pitule, et pas autre chose? Puis revenir auprès de
vous, et pas autre chose?
PORCIA.
Oui , mon garçon , viens me redire si ton maître
a l'air bien portant , car il est sorti malade ; et re-
marque bien ce que fait César, quels sont les sup-
ACTE II, SCÈNE V. 38g
plians qui se pressent autour de lui. — Écoute ,
mon garçon!.... quel bruit est-ce là?
LUCIUS.
Je n'entends rien, madame.
PORCIA.
Je t'en prie, e'coute Bien. J'ai entendu un bruit
tumultueux , comme de gens qui se battent ; le vent
l'apporte du Capitole.
LUCIUS.
En vérité, madame, je n'entends rien.
( Entre le devin. )
PORCIA.
Approche, mon ami : de quel côte' viens-tu?
LE DEVIN.
De ma maison, ma bonne dame.
PORCIA.
Quelle heure est-il?
LE DEVIN.
Environ la neuvième heure, madame.
PORCIA;
Ce'sar est-il déjà rendu au Capitole?
LE DEVIN.
Madame, pas encore. Je vais prendre ma place
pour le voir, quand il passera pour s'y rendre.
PORCIA.
Tu as quelque supplique à faire à César, n'est-ce
pas?
LE DEVIN.
J'en ai une, madame. S'il plaît à César de vou-
39o JULES CÉSAR,
loir assez de bien à Ce'sar pour m'écouter, je le con-
jurerai de se traiter lui-même en ami.
PORCIA.
Quoi ! as-tu appris qu'on voulût lui faire quelque
mal?
LE DEVIN.
Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup dont je
crains la possibilité. Bonjour, madame. La rue est
étroite ici. Cette foule de sénateurs, de préteurs, de
supplians de la classe commune, qui se presse sur
les pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un
homme faible comme moi en serait presque étouffé.
Je veux gagner un endroit moins obstrué , et là par-
ler au grand César au moment de son passage.
(Il sort.)
PORCIA.
Il faut que je rentre. Oh que je souffre ! quelle
faible chose que le coeur d'une femme ! 0 Brutus ,
que les dieux te secondent dans ton entreprise ! —
Sûrement ce garçon m'aura entendue. — Brutus a
une requête que César n'accordera pas. — Oh ! je
me sens défaillir. Cours, Lucius; va parle de moi
à mon mari. Dis-lui que je suis joyeuse ; puis re-
viens ici et me rapporte ce qu'il t'aura dit.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III, SCÈNE I. 39i
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ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Toujours à Rome. — Le Capitole. — Le sénat est assemble.
(Dans la rue qui conduit au Capitole , une foule de peuple dans laquelle se trouvent Ar-
te'midore et le devin. — Fanfares. )
Entrent CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA,
DECIUS, METELLUS, TREBONIUS, CINNA,
ANTOINE, LEPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS,
et plusieurs autres.
CÉSAR.
Les ides de mars sont arrivées.
LE DEVIN.
Oui, Ce'sar, mais non passées.
ARTÉMIDORE.
Salut à César. — Lis ce billet.
DECIUS.
Trebonius vous demande de parcourir à votre
loisir son humble requête que voici.
ARTÉMIDORE.
0 César, lisez d'abord la mienne, car c'est la
mienne dont l'objet touche César de plus près. Li-
sez-la, grand César.
392 JULES CÉSAR,
CÉSAR.
Ge qui n'intéresse que nous sera examiné le
dernier.
ARTÉMIDORE.
Ne différez pas, César; lisez la mienne à l'instant»
CÉSAR;
Je crois vraiment que cet homme est fou.
PUBLIUS.
Allons, l'ami, place.
CASSIUS.
Quoi , vous présentez vos pétitions dans les rues !
Venez au Capitole.
POPILIUS, à part à Cassius.
Je souhaite que votre entreprise d'aujourd'hui
puisse réussir.
CASSIUS.
Quelle entreprise, Popilius?
POPILIUS.
Portez-vous bien.
( Il s'avance vers Ce'sar. )
BRUTUS.
Que vous a dit Popilius Lena ?
CASSIUS.
Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujour-
d'hui pût réussir.
BRUTUS.
Regardez quel sera son maintien en parlant à
César. Observez-le.
CASSIUS, bas à Casca;
Casca, soyez prompt; car nous craignons d'être
ACTE III, SCÈNE I. 393
prévenus. {A Brutus.) Brutus, que ferons-nous,
si la chose se sait? De Cassius ou de César, il y en a
un qui n'en reviendra pas(3,), car je me tuerai.
BRUTUS.
Cassius, ne perdez pas courage; Popilius Lena ne
parle point de notre dessein. Regardez, il sourit, et
César ne change point de visage.
CASSIUS.
Trebonius sait prendre son temps. Remarquez-
vous, Brutus? il tire Marc- Antoine à l'écart.
( Sortent Antoine et Trebonius. Ce'sar et les sénateurs prennent leurs sie'ges. )
DECIUS.
Où est Metellus Cimber? Qu'il s'avance et présente
en ce moment sa requête à César.
BRUTUS.
Il s'est présenté : il faut nous serrer autour de lui
et le seconder.
CINNA, bas.
Casca, c'est vous qui devez le premier lever le
bras.
CÉSAR.
Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que
César et son sénat doivent réformer ?
METELLUS CIMBER.
Très-noble , très-grand et très-puissant César,
Metellus apporte devant ton tribunal les humbles
vœux de son cœur.
( Il se met à genoux. )
CÉSAR.
Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes ram-
pantes, ces hommages pleins de bassesse, peuvent
394 JULES CÉSAR,
enflammer le sang des hommes vulgaires, et chan-
ger en vains projets d'enfans les décrets arrêtés dans
leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point
de cette idée que César porte en lui-même un sang
si rebelle , qu'il se laisse relâcher de son énergie
naturelle par ce qui débilite les imbéciles , de dou-
ces paroles, des révérences courbées jusqu'à terre,
et toutes les flatteries d'un vil chien couchant. Ton
frère est banni par un décret : si tu t'avises de venir
pour lui t'incliner, prier, faire des courbettes, je te
chasserai de mon chemin comme un chien déplai-
sant. Apprends que César ne fait point d'injustices,
et qu'il ne se laisse point apaiser sans motifs (38).
METELLUS CIMBER.
N'est-il point ici quelque voix plus recomman-
dable que la mienne, qui, avec des accens plus
doux à l'oreille du grand César, sollicite le rappel
de mon frère exilé?
BRUTUS.
Je baise ta main, mais non pas par flatterie,
César, en te demandant que Publius Cimber ob-
tienne à l'instant la liberté de revenir.
CÉSAR.
Quoi, Brutus!
CASSIUS.
Pardon , César ; César, pardon : Cassius s'abaisse
jusqu'à tes pieds pour obtenir de toi que Publius
Cimber soit délivré de son exil.
CÉSAR.
Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais ;
si je pouvais supplier pour émouvoir, je pourrais
ACTE III, SCÈNE I. 395
être ému par les prières. Mais je suis immuable
comme l'étoile du nord, qui seule dans le firma-
ment demeure vraiment fixe et dans sa constante
immobilité. Les cieux sont peints d'un nombre in-
connu de brandons de flamme et tous resplendis-
sans, mais il n'en est qu'un entre tous qui garde
constamment sa place. Ce monde est de même suffi-
samment peuplé d'hommes, et tous ces hommes
sont de chair et de sang, tous doués d'intelligence;
mais dans le nombre je n'en connais qu'un qui sa-
che conserver son rang à l'abri de toute atteinte,
inaccessible à tout mouvement : cet homme , c'est
moi; je veux en donner une légère preuve même en
ceci. C'est parce que je suis ferme que Cimber a dû
être banni ; et je demeure ferme en voulant qu'il le
demeure.
METELLUS CIMBER.
0 César !
CÉSAR.
Loin de moi. Ébranleras-tu l'Olympe?
DECIUS.
Grand César !
CÉSAR.
Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain ?
CASCA.
Mon bras, parle pour moi !
( Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras : il est aloi-s frappé par plusieurs au-
tres -conjurés , et enfin par Marcus Brutus. )
CÉSAR.
Et tu Brute (3s) / — Péris donc , César.
( Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte )
396 JULES CÉSAR,
CINNA.
Liberté ! délivrance ! La tyrannie est morte. Cou-
rez, allez le proclamer, le crier dans toutes les
rues.
CASSIUS,
Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et criez :
Liberté ! délivrance ! affranchissement !
BRUTUS.
Peuple et sénateurs , ne vous effrayez point , ne
fuyez point, restez à vos places : la dette de l'ambi-
tion est acquittée.
CASCA.
Allez à la tribune, Brutus.
DECIUS.
Et Cassius aussi.
BRUTUS.
Ou est Publius ?
CINNA.
Le voici , tout consterné de ce soulèvement.
METELLUS CIMBER.
Demeurons fermes tous ensemble , de crainte que
quelques amis de César n'essaient....
BRUTUS.
Ne parle point de demeurer. — Publius , point
d'abattement ; on n'a point le dessein de vous faire
aucun mal, ni à aucun autre Romain. Annoncez-le
à tous, Publius.
CASSIUS.
Et quittez-nous, Publius, de peur que ce peuple,
en fondant sur nous , ne mette votre vieillesse en
danger.
ACTE III, SCÈNE I. 397
BRUTUS.
Oui , éloignez-vous , et que nul homme n'ait à
supporter les suites de cette action , que nous qui
l'avons faite (4o).
( Rentre Trebonius. )
Où est Antoine ?
CASSIUS.
TREBONIUS.
Dans sa maison , où il s'est enfui d'épouvante.
Hommes , femmes , enfans , les regards pleins de
terreur, crient et courent comme si nous étions au
jour du jugement.
BRUTUS.
Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que nous
devons mourir, nous le savons. Ce n'est que de l'é-
poque et du soin d'en retarder le jour que s'inquiè-
tent les hommes.
CASSIUS.
Véritablement , celui qui retranche vingt années
de la vie retranche vingt années de crainte de la
mort.
BRUTUS.
Cela convenu , la mort est un bienfait , et nous
nous sommes montrés les amis de César en abrégeant
le temps qu'il avait à la craindre.
CASCA.
Arrêtez, Romains, arrêtez : baignons jusques à
l'épaule nos bras dans le sang de César, et que nos
épées en soient enduites. Marchons ensuite jusqu'à
la place publique, et brandissant nos glaives rougis
au-dessus de nos têtes, crions tous : Paix! déli-
vrance ! liberté !
S98 JULES CÉSAR,
CASSIUS.
Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempes....
— Combien de siècles futurs verront représenter
la noble scène que nous donnons ici, dans des em-
pires à naître et dans des langages encore inconnus !
BRUTUS.
Combien de fois verra-t-on couler , par manière
de jeu, le sang de ce César que voilà étendu sur la
base de la statue de Pompée, de pair avec la pous-
sière !
CASSIUS.
Et chaque fois que cela se verra , on dira de notre
association : Ce sont là les hommes qui donnèrent
à leur pays la liberté.
DECIUS.
Eh bien ! sortirons-nous ?
CASSIUS.
Oui , marchons tous , Brutus nous conduira ; et ,
attachés à ses pas , les coeurs les plus intrépides et
les plus vertueux de Rome vont honorer sa marche.
( Entre un serviteur. )
BRUTUS.
Un moment, qui vient à nous? un serviteur
d'Antoine.
LE SERVITEUR.
Brutus , mon maître m'a recommandé de fléchir
ainsi le genou; ainsi Marc- Antoine m'a enjoint de
me jeter à vos pieds , et il m'a ordonné, lorsque je
me serais prosterné , de vous parler en ces mots :
« Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux j
César fut puissant , intrépide , illustre et capable
d'affection. Dis que j'aime Brutus et que je l'ho-
ACTE III, SCÈNE I. 399
more; disque je craignais Ce'sar , l'honorais, et.
l'aimais. Si Brutus veut permettre qu'Antoine vienne
à lui sans avoir rien à craindre , et lui expliquer
comment Ce'sar a mérité d'être frappé de mort, Marc-
Antoine n'aimera pas César mort autant que Brutus
vivant; mais il suivra avec une entière fidélité la
fortune et les intérêts du noble Brutus à travers les
hasards de cette situation encore inusitée. » Ainsi
parle Antoine mon maître.
BRUTUS.
Ton maître est un sage et brave Romain ; jamais
je n'en jugeai d'une manière moins favorable. Dis-
lui que, s'il lui plaît de venir en ce lieu, il sera
satisfait , et que , sur mon honneur , il en sortira
sans nul outrage.
LE SERVITEUR.
Je vais le chercher à l'instant.
(Il sort.)
BRUTUS.
Je sais que nous l'aurons aisément pour ami.
CASSIUS.
Je désire qu'il en soit ainsi : cependant j'ai en
pensée qu'il faut le redouter beaucoup , et toujours
mes pressentimens sinistres vont droit à l'événe-
ment
( Rentre Antoine. )
BRUTUS.
Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu,
Marc-Antoine.
MARC-ANTOINE.
0 puissant César , es-tu donc tombé si bas ? tes
conquêtes, toutes tes gloires, tes triomphes, les
4oo JULES CÉSAR,
dépouilles que tu as remportées sont-ils donc
resserrés dans ce court espace ? sois en paix. — Pa-
triciens , j'ignore vos intentions : j'ignore quel autre
que César doit verser son sang, quel autre est
devenu trop puissant. Si c'est moi, il n'est point
pour ma mort d'heure aussi convenable que l'heure
de la mort de César , ni d'arme aussi digne de
moitié que ces épées que vous tenez , illustrées par
le plus noble sang de cet univers. Je vous en con-
jure , si vous me voulez du mal, maintenant, tan-
dis que vos mains rougies fument encore de la va-
peur du sang , satisfaites votre désir. J'aurais mille
ans à vivre , que jamais je ne me trouverais si dis-
posé à mourir. Aucun lieu , aucun genre de mort ,
ne me plairont jamais comme de mourir ici près
de César et par vos coups , vous l'élite des grandes
âmes de cet âge.
BRUTUS.
0 Antoine , n'implorez point de nous votre mort.
Nous devons maintenant paraître sanguinaires et
cruels , ainsi que par l'état de nos mains et par l'ac-
tion que nous venons d'exécuter nous le paraissons
à vos yeux : mais vous ne voyez que nos mains et
cette œuvre sanglante qu'elles ont accomplie : nos
coeurs , vous ne les voyez pas ; ils sont pitoyables ,
et c'est la pitié pour l'injure publique faite à Rome
( car la flamme chasse une autre flamme , et de
même la pitié une autre pitié ) qui a exécuté cette
action sur César. Mais pour vous , Marc-Antoine ,
nos épées n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras,
nos cœurs , frères en énergique colère , vous reçoi-
ACTE III, SCÈNE I. 4oi
vent avec toute la bienveillance de l'affection , avec
estime , avec égard.
CASSIUS.
Votre voix aura autant d'influence que celle
d'aucun autre dans la distribution des nouvelles
dignités.
BRUTUS.
Seulement ayez patience jusqu'à ce que nous ayons
calmé la multitude hors d'elle-même de frayeur ; et
alors nous vous expliquerons par quel motif moi
qui aimais César au moment même où je le frappai ,
je me suis conduit ainsi.
ANTOINE.
Je ne doute point de votre sagesse. — Que chacun
de vous me donne sa main sanglante. D'abord, Mar-
cus Brutus , je veux secouer la vôtre. Puis je prends
votre main, Caïus Cassius ; maintenant la vôtre,
Decius Brutus ; et la vôtre , Metellus ; et la vôtre ,
China ; et la vôtre , mon brave Casca ; la vôtre
enfin , bon Trebonius , nommé le dernier , mais
non pas le moindre dans mon amitié. — Vous tous,
patriciens Hélas ! que dirai-je? Ma réputation
repose maintenant sur un terrain si glissant , que
vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un
flatteur. — Que je t'aimai, César, oh c'est la vérité !
Si ton âme nous contemple maintenant , ne te sera-
ce pas une douleur plus sensible que ta mort , de
voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis,
et secouant leur main sanglante, ô grand homme,
en présence de ton cadavre ? Si j'avais autant
d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils versassent
Tom. IL 26
4o2 JULES CÉSAR,
des larmes aussi abondantes que les ruisseaux qu'elles
versent de ton sang, cela me siérait bien mieux que
de m'unir par des conventions d'amitié' avec tes
ennemis. — Pardonne - moi , Jules. — Ici tu fus
environné, cerf courageux ; ici tu es tombé : et ici
se sont arrêtés les chasseurs portant les marques de
ton massacre, et rougis de ta destruction. 0 monde,
tu étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô
monde, il était ton centre (4l). — Maintenant te voilà
étendu comme le cerf frappé par plusieurs princes.
CASSIUS.
Marc-Antoine ! . . . .
ANTOINE.
Pardonnez-moi , Cassius ; les ennemis de César en
diront autant. C'est donc de la part d'un ami une
bien froide modération.
CASSIUS.
Je ne vous blâme point de louer ainsi César. Mais
quel traité prétendez-vous faire avec nous? Voulez-
vous être inscrit au nombre de nos amis , ou bien
poursuivrons-nous sans compter sur vous ?
ANTOINE.
Vous le savez , j'ai pris vos mains ; mais il est
vrai, j'ai été distrait de mon objet en baissant les
yeux sur César. Je suis de vos amis à tous, et tous je
vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez
des raisons qui m'expliqueront comment et en quoi
César était dangereux.
BRUTUS.
S'il en était autrement ce serait un atroce spec-
ACTE III, SCÈNE I. 4<>3
tacle. Les explications que nous avons à vous donner
abondent tellement en considérations légitimes, que
fussiez -vous, vous Antoine, le fils de César, vous
devriez en être satisfait.
ANTOINE.
C'est entièrement ce que je désire; et de plus, je
voudrais obtenir de vous qu'il me fût permis de pré-
senter son corps sur la place du marché, et de parler
à la tribune , dans la cérémonie de ses funérailles ,
comme il convient à un ami.
BRUTUS.
Vous le pourrez , Marc- Antoine.
CASSIUS.
Brutus, un mot. {A part. ) Vous ne savez ce que
vous accordez là. Ne consentez point qu'Antoine
parle à ses funérailles : savez-vous à quel point ce
qu'il dira ne sera pas capable d'émouvoir le peuple?
BRUTUS.
Permettez. — Je monterai le premier à la tri-
bune : j'exposerai les motifs de la mort que nous
avons donnée à César; tout ce qu'Antoine dira, je
déclarerai qu'Antoine le dit de notre aveu , par
notre permission , et que nous consentons qu'on ac-
complisse pour César tous les rites réguliers, tou-
tes les cérémonies légales. Cela nous sera plutôt
avantageux que contraire.
CASSIUS.
Je ne sais ce qui en peut arriver : cela me déplaît.
BRUTUS.
Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps de
^4 JULES CÉSAR,
Césay. Dans votre harangue funéraire, vous vous
abstiendrez de nous blâmer ; mais dites de Ce'sar
tout le bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez
que vous le faites par notre permission ; autrement
vous n'aurez aucune espèce de part dans ses funé-
railles.
ANTOINE.
Soit; je n'en désire pas davantage.
BRUTUS.
Préparez donc le corps et suivez-nous.
(Tous sortent, excepté Antoine. )
ANTOINE.
0 pardonne-moi, masse de terre encore saignan-
te, si je parais doux et pacifique avec ces bouchers !
Tu es le débris du plus grand homme qui ait jamais
vécu dans la durée des âges. Malheur à la main qui
répandit ce sang précieux ! Je le prédis en ce mo-
ment sur tes blessures , qui , comme autant de
bouches muettes , ouvrent leurs lèvres rougies pour
me demander une voix et des paroles. La malédic-
tion va fondre sur la tête des hommes; les fureurs in-
testines, la terrible guerre civile vont envahir toutes
les parties de l'Italie. Le sang, la destruction se-
ront des choses si communes, et les objets effroya-
bles deviendront si familiers , que les mères ne
feront plus que sourire à la vue de leurs enfans
déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera
étouffée par l'habitude des actions atroces ; et con-
duisant avec elle Até, sortie brûlante de l'enfer,
l'ombre de César promènera sa vengeance, criant
d'une voix puissante dans l'intérieur de nos fron-
ACTE III, SCÈNE I. 4o5
tières : Carnage (4î) ! et alors seront lâche's les chiens
de la guerre , jusqu'à ce qu'enfin l'odeur de cette
action exécrable s'élève au-dessus de la terre avec
les exhalaisons des cadavres pouris , gémissant après
la sépulture.
( Entre un serviteur. )
Vous servez Octave César , n'est-il pas vrai ?
LE SERVITEUR.
Je le sers , Marc-Antoine.
ANTOINE.
César lui a écrit de se rendre à Rome.
LE SERVITEUR.
Il a reçu les lettres de César. Il est en chemin ,
et il m'a chargé de vous dire de vive voix (Il
aperçoit le corps de César. ) 0 César !
ANTOINE.
Ton cœur se gonfle : retire-toi à l'écart et pleure.
La douleur, je le sens, est contagieuse; et mes yeux,
en voyant rouler dans les tiens ces marques de ton
affliction , commencent à se remplir de larmes. —
Ton maître vient-il ?
LE SERVITEUR.
Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.
ANTOINE.
Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui ce qui
est arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil ,
une Rome dangereuse , et non point une Rome où.
Octave puisse encore trouver la sûreté (43). Hâte-toi
de partir et de lui donner cet avis. — Non, demeure
4o6 JULES CÉSAR,
encore : tu ne partiras point que je n'aie porté ce
corps sur la place du marché. Là , dans ma haran-
gue, je pressentirai les dispositions du peuple sur le
cruel succès de ces hommes de sang , et , selon l'évé-
ment, tu rendras compte au jeune Octave de l'état
des choses. — Prêtez-moi la main.
(Ils sortent, emportant le corps de Ce'sar )
SCÈNE IL
Toujours à Rome. — Le Forum.
Entrent BRUTUS et CASSIUS, et une foule de
citoyens.
LES CITOYENS.
Nous voulons qu'on nous rende raison de ce qui
a été fait : rendez-nous en raison.
BRUTUS.
Suivez-moi donc et me donnez audience, amis,
— Vous , Cassius , passez dans la rue voisine et par-
tageons le peuple entre nous. — Ceux qui voudront
m'entendre parler , qu'ils demeurent ici ; que ceux
qui veulent écouter Cassius aillent avec lui , et il va
être rendu un compte public des motifs de la mort
de César.
PREMIER CITOYEN.
Je veux entendre parler Brutus.
SECOND CITOYEN.
Je veux entendre Cassius , afin de comparer leurs
ACTE III, SCÈNE IL 4o7
raisons quand nous les aurons écoutés séparément
l'un et l'autre.
( Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte dans le rostrum. )
TROISIÈME CITOYEN.
Le noble Brutus est monté; silence.
BRUTUS.
Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains , com-
patriotes , amis , entendez-moi dans ma cause , et
faites silence pour que vous puissiez entendre.
Croyez-moi pour mon honneur, et ayez égard à mon
honneur, afin que vous puissiez me croire. Jugez-
moi dans votre sagesse , et faites usage de votre rai-
son afin de pouvoir mieux juger. S'il est dans cette
assemblée quelque ami tendre de César, je lui dis
que l'amour de Brutus pour César n'était pas moindre
que le sien. Si cet ami demande pourquoi Brutus
s'est élevé contre César , voici ma réponse : ce n'est
pas que j'aimasse moins César, mais j'aimais Rome
davantage. Vaudrait-il mieux à votre gré que César
fut vivant et mourir tous esclaves , au lieu que, Cé-
sar mort, vous vivrez tous libres ? César m'aimait ,
je le pleure ; il fut heureux, je m'en réjouis ; il était
vaillant, je l'honore : mais il fut ambitieux, et je
l'ai tué. Il y a en moi des larmes pour son amitié ,
du respect pour sa vaillance, de la joie pour sa for-
tune , et la mort pour son ambition. — Quel est ici
l'homme assez abject pour vouloir être esclave ? S'il
en est un, qu'il parle , car pour lui je l'ai offensé.
Quel est ici l'homme assez stupide pour ne vouloir pas
être un Romain? S'il en est un, qu'il parle , car pour
lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme assez vil pour
408 JULES CÉSAR,
ne pas aimer sa patrie ? S'il en est un , qu'il parle ,
car pour lui je l'ai offense'. — Je m'arrête pour atten-
dre une réponse.
PLUSIEURS CITOYENS parlant à la fois.
Personne, Brutus, personne.
BRUTUS.
Je n'ai donc offensé personne. Je n'en ai pas fait
plus contre César que vous n'avez droit de faire con-
tre Brutus. Les motifs de sa mort sont enregistrés
au Capitole, sans atténuer la gloire qu'il méritait,
sans appuyer sur ses fautes, pour lesquelles il a subi
la mort.
( Entrent Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de César. ) '
Voici son corps qui s'avance accompagné de deuil
par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir par-
ticipé à sa mort, recueillera les fruits de son trépas,
un emploi dans la république. Et qui de vous n'en
recueillera pas ? Voici ce que j'ai à vous dire en vous
quittant : Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour
le bien de Rome , de même je garde ce poignard
pour moi dès que ma patrie voudra juger ma mort
nécessaire.
LES CITOYENS.
Vivez , Brutus , vivez , vivez !
PREMIER CITOYEN.
Reconduisons - le en triomphe jusque dans sa
maison.
SECOND CITOYEN.
Élevons-lui une statue parmi ses ancêtres.
TROISIÈME CITOYEN.
Qu'il soit fait césar.
ACTE III, SCÈNE IL 409
QUATRIÈME CITOYEN.
Les meilleures qualités de César seront couron-
nées dans Brutus.
PREMIER CITOYEN.
Il faut le conduire à sa maison avec de bruyantes
acclamations.
BRUTUS.
Mes concitoyens !
SECOND CITOYEN.
Paix , silence ; Brutus parle.
PREMIER CITOYEN.
Holà, silence.
BRUTUS.
Bons compatriotes , laissez-moi me retirer seul ,
et , pour l'amour de moi , demeurez ici avec Antoine.
Accueillez le corps de César , et accueillez aussi sa
harangue à la gloire de César. — C'est notre per-
mission qui autorise Marc -Antoine à la faire. Je
vous conjure, que personne ne sorte d'ici que moi
seul, jusqu'à ce qu'Antoine ait parlé.
( Il sort. )
PREMIER CITOYEN.
Holà, restez; écoutons Marc-Antoine.
TROISIÈME CITOYEN.
Qu'il monte dans la tribune, nous l'écouterons.
Noble Antoine, montez.
ANTOINE.
Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez
pour l'amour de Brutus.
4io JULES CÉSAR,
QUATRIÈME CITOYEN.
Que dit-il de Brutus ?
TROISIÈME CITOYEN.
Il dit qu'il est reconnaissant envers nous tous de
ce que nous lui accordons pour l'amour de Brutus.
QUATRIÈME CITOYEN.
Il fera bien de ne pas mal parler de Brutus.
PREMIER CITOYEN.
Ce César était un tyran.
TROISIÈME CITOYEN.
Oui , cela est certain : nous sommes bien heureux
que Rome en soit délivrée.
SECOND CITOYEN.
Paix : écoutons ce qu'Antoine pourra dire.
ANTOINE.
Généreux Romains....
LES CITOYENS.
Silence, holà, écoutons-le.
ANTOINE.
Amis , Romains , compatriotes , prêtez-moi l'o^
reille. — Je viens pour inhumer César, non pour le
louer. Le mal que font les hommes vit après eux ;
le bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en
soit ainsi de César. — Le noble Brutus vous a dit
que César était ambitieux : s'il l'était, ce fut une
faute grave , et César en a été gravement puni.
— Ici , par la permission de Brutus et des autres
( car Brutus est un homme honorable : ils le sont
tous , tous des hommes honorables ), je viens pour
parler aux funérailles de César, Il était mon
ACTE III, SCÈNE II. /fn
ami , il fut fidèle et juste envers moi; mais Brutus
dit qu'il était ambitieux, et Brutus est un homme
honorable. — Il a ramené dans Rome une foule de
captifs dont les rançons ont rempli les coffres pu-
blics : César en ceci parut-il ambitieux? Lorsque
les pauvres ont gémi , César a pleuré : l'ambition
devrait être formée d'une matière plus dure. — Ce-
pendant Brutus dît qu'il était ambitieux , et Brutus
est un homme honorable. — Vous avez tous vu
qu'aux Lupercales, trois fois je lui présentai une"
couronne de roi , et que trois fois il la refusa.
Était-ce là de l'ambition ? — Cependant Brutus dit
qu'il était ambitieux, et sûrement Brutus est un
homme honorable. Je ne parle point pour contre-
dire ce que Brutus a dit, mais je suis ici pour dire
ce que je sais. — Vous l'aimiez tous autrefois, et ce
ne fut pas sans cause : quelle cause vous empêche
donc de pleurer sur lui? 0 discernement, tu as
fui chez les brutes grossières, et les hommes ont
perdu leur raison ! — Soyez indulgens pour moi ;
mon cœur est dans ce cercueil avec ce César : il faut
que je m'arrête jusqu'à ce qu'il me soit revenu.
PREMIER CITOYEN.
Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans
ce qu'il dit.
SECOND CITOYEN.
Si tu examines sensément cette affaire , César a
essuyé une grande injustice.
TROISIÈME CITOYEN.
Serait-il vrai , compagnons ? Je crains qu'il n'en
vienne à sa place un plus mauvais que lui.
4î2 JULES CÉSAR,
QUATRIÈME CITOYEN.
Avez-vous remarqué ces mots : « Il ne voulut pas
prendre la couronne ? » Donc il est certain qu'il
n'était pas ambitieux.
PREMIER CITOYEN.
Si cela est prouvé, il en coûtera cher à quel-
ques-uns.
SECOND CITOYEN.
Pauvre homme ! ses yeux sont rouges comme le
feu à force de pleurer.
TROISIÈME CITOYEN.
Il n'est pas dans Rome un homme d'un plus grand,
cœur qu'Antoine.
QUATRIÈME CITOYEN.
Attention maintenant , il recommence à parler.
ANTOINE.
Hier encore la parole de César aurait pu résister
à l'univers : aujourd'hui le voilà étendu, et pas un
homme si chétif qu'il croie avoir à lui rendre quel-
que respect ! 0 citoyens , si j'avais envie d'exciter
vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la fureur,
je pourrais faire tort à Brutus , faire tort à Cassius,
qui , vous le savez tous , sont des hommes honora-
bles. Je ne veux pas leur faire tort : j'aime mieux
faire tort au mort , à moi-même, et à vous aussi ,
que de faire tort à des hommes si honorables. —
Mais voici un parchemin scellé du sceau de César ;
je l'ai trouvé dans son cabinet. Si le peuple enten-
dait seulement ce testament, que, pardonnez-le-
moi, je n'ai pas dessein de vous lire, tous courraient
ACTE III, SCÈNE II. 4i3
baiser les blessures du corps de César , et tremper
leurs mouchoirs dans son sang sacré j oui, je vous
le dis , tous solliciteraient en souvenir de lui un de
ses cheveux qu'à leur niort ils mentionneraient dans
leurs testamens , le léguant à leur postérité comme
un précieux héritage.
QUATRIÈME CITOYEN.
Nous voulons entendre le testament : lisez-le,
Marc- Antoine.
LES CITOYENS.
Le testament! le testament! nous voulons en-
tendre le testament de César.
ANTOINE.
Modérez-vous, mes bons amis ; je ne dois pas le
lire. Il n'est pas à propos que vous sachiez combien
César vous aimait. Vous n'êtes pas de bois , vous
n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et dès
que vous êtes des hommes , si vous entendiez le testa-
ment de César, il vous rendrait frénétiques. Il est
bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héri-
tiers ; car si vous le saviez , oh ! qu'en arrive-
rait-il ?
QUATRIÈME CITOYEN.
Lisez le testament ; nous voulons l'entendre , An-
toine. Vous nous lirez le testament , le testament de
César.
ANTOINE.
Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous
différer quelque temps? — Je me suis laissé en-
traîner trop loin en parlant du testament. Je crains
de faire tort à ces hommes honorables dont les poi-
gnards ont massacré César; je le crains.
/[i4 JULES CÉSAR,
QUATRIÈME CITOYEN.
Ce furent des traîtres. Eux des hommes hono-
rables !
LES CITOYENS.
Le testament! les dispositions de Ce'sar!
SECOND CITOYEN.
Ce sont des scélérats, des assassins. — Le testa-
ment! le testament !
ANTOINE.
Vous voulez donc me contraindre à lire le testa-
ment ? Puisqu'il en est ainsi , formez un cercle au-
tour du corps de César , et laissez - moi vous mon-
trer celui qui fit le testament. — Descendrai-je ? y
consentez- vous ?
LES CITOYENS.
Venez, venez.
SECOND CITOYEN.
Descendez.
TROISIÈME CITOYEN.
Nous y consentons.
( Antoine descend de la tribune. )
QUATRIÈME CITOYEN.
Formons un cercle, mettons-nous autour de lui.
PREMIER CITOYEN.
Ecartez-vous du cercueil , écartez-vous du corps,
SECOND CITOYEN.
Place pour Antoine , le noble Antoine.
ANTOINE.
Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous éloi-
gnés.
ACTE III, SCÈNE II. ^5
LES CITOYENS.
En arrière , place , reculons en arrière.
ANTOINE.
Si vous avez des larmes , préparez-vous à les ré-
pandre maintenant. — Vous connaissez tous ce man-
teau. — Je me souviens de la première fois où Cé-
sar le porta : c'était un soir d'été dans sa tente , le
jour même qu'il vainquit les Nerviens. — Regardez ;
à cet endroit il a été traversé par le poignard de
Cassius. Voyez quelle large déchirure y a faite le
haineux Casca ! C'est à travers celle-ci que le bien-
aimé Brutus a poignardé César ; et lorsqu'il retira
son détestable fer, voyez jusqu'où le sang de César
l'a suivi, se précipitant au dehors comme pour s'as-
surer si c'était bien Brutus qui frappait si cruelle-
ment j car Brutus , vous le savez, était un ange pour
César. Jugez, ô vous , grands dieux, avec quelle
tendresse César l'aimait : cette blessure fut pour lui
la plus cruelle de toutes ; car lorsque le noble César
vit Brutus le poignarder, l'ingratitude , plus forte
que les bras des traîtres, acheva de le vaincre :
alors son cœur puissant se brisa , et de son manteau
enveloppant son visage , au pied même de la statue
de Pompée qui ruisselait de son sang , le grand Cé-
sar tomba. — Oh î quelle a été cette chute , mes con-
citoyens ! Alors vous et moi , et chacun de nous ,
tombâmes avec lui, tandis que la trahison sangui-
naire brandissait triomphante son glaive sur nos
têtes. — Oh ! maintenant vous pleurez; je le vois 9
vous sentez le pouvoir de la pitié. Ce sont de géné-
reuses larmes. Bons coeurs, quoi , vous pleurez, en
4i6 JULES CÉSAR,
ne voyant encore que les plaies du manteau de notre
César ! Regardez-ici : le voici lui-même déchiré ,
comme vous le voyez , par des traîtres !
PREMIER CITOYEN.
0 spectacle de pitié !
SECOND CITOYEN.
0 noble César !
TROISIÈME CITOYEN.
0 jour de malheur !
QUATRIÈME CITOYEN.
0 traîtres ! scélérats !
PREMIER CITOYEN.
0 sanglant , sanglant spectacle !
SECOND CITOYEN.
Nous voulons être vengés. Vengeance ! — Cou-
rons , cherchons. — Brûlons. — Du feu ! — Tuons ,
massacrons. — Ne laissons pas vivre un des traîtres.
ANTOINE.
Arrêtez , concitoyens. —
PREMIER CITOYEN
Paix-là ) écoutez le noble Antoine.
SECOND CITOYEN.
Nous l'écouterons , nous le suivrons ; nous mour-
rons avec lui.
ANTOINE.
Bons amis , chers amis , que ce ne soit point moi
qui vous précipite dans ce soudain débordement de
révolte. — Ceux qui ont fait cette action sont des
hommes honorables. Quels griefs personnels ils ont
ACTE III, SCÈNE IL 4ï7
eu pour la faire, hélas ! je ne le sais pas : ils sont
sages et honorables , et sans doute ils auront des rai-
sons à vous donner. — Je ne viens point, amis, sur-
prendre insidieusement vos cœurs ; je ne suis point
comme Brutus un orateur; je suis tel que vous
me connaissez tous , un homme simple et sans art
qui aime son ami , et que connaissent bien aussi
ceux qui m'ont donné la permission de parler de lui
en public; car je n'ai ni conceptions, ni talent de
parole , ni autorité , ni grâces d'action , ni organe ,
ni aucun de ces pouvoirs d'éloquence qui émeuvent
le sang des hommes. Je ne sais qu'exprimer la
vérité; je ne vous dis que ce que vous savez vous-
mêmes : je vous montre les blessures du bon César ,
( pauvres , pauvres bouches muettes ! ) et je les
charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus , et
que Brutus fût Antoine , il y aurait alors un Antoine
qui porterait le désordre dans vos esprits , et donne-
rait à chaque plaie de César une langue qui remue-
rait les pierres de Rome et les soulèverait à la
révolte.
LES CITOYENS.
Nous nous soulèverons.
PREMIER CITOYEN.
Nous brûlerons la maison de Brutus.
TROISIÈME CITOYEN.
Courons à l'instant , venez , cherchons les conspi-
rateurs.
ANTOINE.
Ecoutez-moi encore, compatriotes; écoutez encore
ce que j'ai à vous dire.
Tom. II. 27
4i8 JULES CÉSAR,
LES CITOYENS.
Holà, silence ; écoutons Antoine, le très -noble
Antoine.
ANTOINE.
Quoi , mes amis , savez - vous ce que vous allez
faire? En quoi César a-t-il mérité de vous tant
d'amour ? Hélas ! vous l'ignorez : il faut donc que
je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont
je vous ai parlé.
LES CITOYENS.
Oh , il est vrai ! — Le testament; restons et écou-
tons le testament.
ANTOINE.
Le voici le testament, et scellé du sceau de César.
— - A chaque citoyen romain , à chacun de vous tous,
il donne soixante-quinze drachmes.
SECOND CITOYEN.
0 noble César ! — Nous vengerons sa mort.
TROISIÈME CITOYEN.
0 royal César !
ANTOINE. i
Écoutez-moi avec patience.
LES CITOYENS.
Silence donc.
ANTOINE.
En outre il vous a légué tous ses jardins, ses
bocages fermés , et ses vergers récemment plantés
sur cette rive-ci du Tibre. 11 vous les a laissés , à
vous et à vos héritiers à perpétuité , pour en faire
des jardins publics destinés à vos promenades et à
vos amusemens. — C'était là un César : quand en
naîtra-t-il un pareil ?
ACTE III, SCÈNE IL 419
PREMIER CITOYEN.
Jamais , jamais. — Venez , partons , partons ;
allons brûler son corps sur la place sacre'e , et avec
les tisons incendier toutes les maisons des traîtres.
— - Enlevez le corps.
SECOND CITOYEN. *
Allez 7 apportez du feu.
TROISIÈME CITOYEN.
Jetez bas les sièges.
QUATRIÈME CITOYEN.
Enlevez les bancs , les fenêtres , tout.
( Le peuple sort emportant le corps. )
ANTOINE, à part.
Maintenant laissons ce mouvement à lui-même,
— Désordre , te voilà lancé ; suis le cours qu'il te
plaira. — {Entre un serviteur. ) Qu'est-ce que c'est?
LE SERVITEUR.
Seigneur, déjà Octave est arrivé dans Rome.
ANTOINE.
Où est-il?
LE SERVITEUR.
Lui et Lepidus sont dans la maison de César.
ANTOINE.
Je vais l'y voir à l'instant ; il arrive à souhait.
— La Fortune est en belle humeur , et dans ce
caprice elle nous accordera tout.
LE SERVITEUR.
Octave a dit devant moi que Brutus et Cassius
420 JULES CÉSAR,
étaient sortis au galop hors des portes de Rome ?
comme des hommes qui ont la tête perdue.
ANTOINE.
Sans doute ils auront reçu du peuple quelque
nouvelle de la manière dont je l'ai animé. — Con-
duis-moi vers Octave.
( Antoiue sort, suivi du serviteur. )
SCÈNE III.
Toujours à Rome. — Une rue.
Entre CINNA le poëte.
CINNA.
J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet avec
César, et mon imagination est obsédée d'idées fu-
nestes. Je me sens de la répugnance à sortir de ma
maison -, cependant quelque chose m'entraîne.
( Entrent des citoyens. )
PREMIER CITOYEN.
Quel est votre nom?
SECOND CITOYEN.
Où allez-vous?
TROISIÈME CITOYEN.
Où demeurez-vous ?
QUATRIÈME CITOYEN.
Etes-vous marié ou garçon ?
SECOND CITOYEN.
Répondez positivement à chacun de nous.
ACTE III, SCÈNE III. 421
PREMIER CITOYEN.
Oui , et en peu de mots.
QUATRIÈME CITOYEN.
Oui , et sense'ment.
TROISIÈME CITOYEN.
Oui, et sans déguisement; vous ferez bien,
CINNA.
Quel est mon nom , où je vais , où je demeure , si
je suis marié ou garçon ; et répondre à chacun de
vous sans détour, en peu de mots, sans déguisement
et .sensément ? — Sensément je réponds : Je suis
garçon .
SECOND CITOYEN.
C'est comme s'il disait : Il n'y a que les imbéciles
qui se marient. J'aj peur que vous ne gagniez à
cela quelque coup. Ensuite , sans détour.
CINNA.
Sans détour? J'allais aux funérailles de César.
PREMIER CITOYEN.
Comme ami, ou comme ennemi ?
CINNA.
Comme ami.
SECOND CITOYEN.
C'est répondre sans détour.
QUATRIÈME CITOYEN.
Et votre demeure ? En peu de mots.
CINNA.
En peu de mots? Je demeure près du Capitole.
4& JULES CÉSAR,
TROISIÈME CITOYEN.
Et votre nom, s'il vous plaît? sans déguisement.
CINNA.
Sans déguisement? Mon nom est Cinna.
PREMIER CITOYEN.
Mettons-le en pièces : c'est un conspirateur.
CINNA.
Je suis Cinna le pcëte , je suis Cinna le poëte.
QUATRIÈME CITOYEN.
Mettons-le en pièces pour ses mauvais vers, met-
tons-le en pièces pour ses mauvais vers.
CINNA.
Je ne suis point Cinna le conspirateur.
QUATRIÈME CITOYEN.
N'importe, il se nomme Cinna; arrachons seule-
ment son nom de son cœur , et puis nous le laisse-
rons aller.
TROISIÈME CITOYEN.
De'chirons-le , de'chirons-le. —Allons, des bran-
dons, holà , des brandons de feu ! — Chez Brutus ,
chez Cassius , brûlons tout. — Quelques-uns à la
maison de Decius , quelques-uns chez Ligarius : par-
tons , courons.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIEME ACTE.
ACTE IV, SCÈNE I. 423
*i*i(i/%(i/»/inw/itfi%ww%*i/%w%*ifi»»***wMim^
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Toujours à Rome. — Une pièce de la maison d'Antoine.
ANTOINE, OCTAVE, LEPIDUS, assis autour d'une
table.
ANTOINE.
Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms sont
pointés.
octave.
Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous ,
Lepidus ?
LEPIDUS.
J'y consens.
OCTAVE.
Pointez, Antoine.
LEPIDUS.
A condition que Publius (44) ne vivra pas , le fils de
votre sœur, Antoine.
ANTOINE.
Il ne vivra pas : voyez, ce point que je marque ici
le condamne. — Mais, Lepidus , allez à la maison de
César, rapportez-nous le testament , et nous verrons
à faire quelques coupures dans les charges qu'il nous
a léguées.
424 . JULES CÉSAR,
LEPIDUS.
Mais vous retrouverai-je ici ?
OCTAVE.
Ou ici, ou au Capitole.
( Lepidus sort. )
ANTOINE, regardant aller Lepidus.
C'est là un homme nul et sans mérite , bon à être
envoyé en message. Lorsqu'il se fait trois parts de
l'univers , convient-il qu'il demeure l'un des trois
qui le partagent ?
OCTAVE.
Vous en aviez cette idée, et vous avez pris sa voix
sur ceux qui doivent être désignés à la mort dans
notre noire sentence de proscription !
ANTOINE.
Octave , j'ai vu plus de jours que vous ; et si nous
plaçons ces honneurs sur cet homme dans la vue de
nous soulager nous-mêmes de divers fardeaux odieux,
il ne fera que les porter comme l'âne porte l'or, gé-
missant et suant sous sa charge, conduit ou chassé
dans la voie que nous lui indiquerons; et quand il
aura voiture notre trésor au lieu qui nous convient,
alors nous lui reprendrons son fardeau , et le ren-
verrons , comme l'âne déchargé , secouer ses oreilles
et paître dans les prés du commun.
OCTAVE.
Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira ; mais c'est
un soldat intrépide et éprouvé.
ANTOINE.
Mon cheval l'est aussi , Octave ,' et pour ce mérite
ACTE IV, SCÈNE I. 4a5
je lui assigne sa ration de fourrage. C'est un animal
que j'instruis à combattre, volter, s'arrêter ou cou-
rir en avant. Ses mouvemens physiques sont gou-
vernés par mon intelligence , et à certains égards
Lepidus n'est rien de plus; il a besoin d'être instruit,
dressé et averti de se mettre en marche. C'est un
esprit stérile de sa nature , ne prenant goût à quoi
que ce soit, objets d'art, imitations de moeurs, que
lorsqu'usés pour les autres hommes , ils se trouvent
hors de mode , et c'est alors qu'il en fait la sienne.
Ne t'en occupe que comme d'une chose qui nous ap-
partient; maintenant, Octave, tourne ton attention
vers de grands intérêts. — Brutus et Cassius lèvent
des armées; il faut nous hâter de leur faire tête.
Songeons donc à combiner notre alliance, à nous
assurer de nos meilleurs amis , à déployer nos plus
puissantes ressources ; et allons de ce pas nous réunir
pour délibérer sur les moyens les plus efficaces de dé-
couvrir les choses cachées, sur les plus sûrs moyens
de faire face aux périls évidens.
OCTAVE.
J'en suis d'avis ; car nous sommes comme la
bête attachée au poteau, entourés d'ennemis qui
aboient et nous harcèlent; et plusieurs qui nous sou-
rient renferment , je le crains bien , dans leurs
cœurs des millions de projets perfides.
( Ils sortent. )
4ajS JULES CÉSAR,
SCÈNE IL
Le devant de la tente de Brutus , au camp de Sardis.
Tambours. — Entrent BRUTUS et LUCILIUS.
LUCIUSet des soldats, TITINIUS et PINDARUS
viennent à leur rencontre.
BRUTUS.
Holà , halte !
LUCILIUS.
Le mot d'ordre ; holà ! halte l
BRUTUS.
Qu'est-ce que c'est, Lucilius ? Cassius est-il près
d'ici ?
LUCILIUS.
Tout près ; et Pindarus vient vous saluer de la
part de son maître.
( Pindarus donne une lettre à Brutus. )
BRUTUS.
Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus , votre
maître , soit par son propre changement , soit par
le tort de ses subordonne's , m'a donné quelques su-
jets de souhaiter que des choses faites ne le fussent
pas. Mais puisqu'il arrive , il me satisfera lui-même.
PINDARUS.
Je ne doute point que mon noble maître ne se
montre tel qu'il est, plein d'égards et de considéra-
tion pour vous.
ACTE IV, SCÈNE IL 437
BRUTUS.
Je n'en fais aucun doute. — Lucilius , un mot. Je
voudrais savoir comment il vous a reçu. Éclairez-
moi à ce sujet.
LUCILIUS.
Avec civilité et assez d'égards , mais non pas avec
cet air de familiarité , avec ce ton de conversation
franche et amicale qui lui étaient ordinaires autre-
fois.
BRU.TUS.
Tu viens de peindre un ami chaud qui se refroi-
dit. Remarque , Lucilius , que toujours l'amitié ,
quand elle commence à s'affaiblir et à décliner , a
recours à un redoublement de politesses cérémonieu-
ses. Il n'y a point d'art dans la franche et simple
bonne foi ; mais les hommes doubles , semblables à
des chevaux ardens à la main , se montrent si vigou-
reux , qu'à les voir on doit tout attendre de leur cou-
rage ; puis au moment où il faudrait savoir supporter
l'éperon sanglant , ils laissent tomber leur tête , et ,
comme une bête usée qui n'a que l'apparence , ils
succombent dans l'épreuve. — Vient-il avec toutes
ses troupes ?
LUCILIUS.
Elles comptent prendre cette nuit leurs quartiers
dans Sardis. Le gros de l'armée, la cavalerie entière,
arrivent avec Cassius.
( Une marche derrière le théâtre. )
BRUTUS.
Écoutons, il approche. Marchons obligeamment
à sa rencontre.
428 JULES CÉSARr
( Entrent Cassius et des soldats. )
CASSIUS.
Halte, holà!
BRUT US.
Halte ! Faites passer l'ordre le long des files.
( Derrière le théâtre )
Halte ! halte ! halte !
CASSIUS à Brutus.
Mon noble frère, vous m'avez fait une injustice.
BRUTUS.
0 dieux que j'atteste , jugez-moi. — Ai-je jamais
fait une injustice à mes ennemis ? Et si cela ne m'est
pas arrivé , comment voudrais-je faire injustice à
mon frère ?
CASSIUS.
Brutus, ces manières austères cachent des injus-
tices, et quand vous en faites
BRUTUS.
Cassius, veuillez exposer vos griefs sans violence.
Je vous connais bien. Ne nous querellons point
ici sous les yeux de nos deux armées qui ne de-
vraient apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites
retirer vos soldats ; et alors , Cassius , venez dans
ma tente , détaillez vos griefs, et je vous écouterai.
CASSIUS.
Pindarus , commande à nos chefs de conduire
leurs troupes à quelque distance.
BRUTUS.
Donne le même ordre , Lucilius ; et tant que du-
ACTE IV, SCÈNE III. 429
rera notre conférence, ne laisse personne approcher
de la tente. Que Lucius et Titinius en gardent
l'entrée.
(Ils sortent. )
SCÈNE III.
L'intérieur de la tente de Brutus. — Lucius et Titinius à une
certaine distance.
Entrent BRUTUS et CASSIUS.
CASSIUS.
Que vous ayez des torts envers moi , cela est ma-
nifeste en ceci : vous avez condamné et noté Lucius
Pella (45) pour s'être ici laissé corrompre par les Sar-
diens , et n'avez ainsi tenu aucun compte des lettres
que je vous écrivais en sa faveur parce que je le con-
naissais.
BRUTUS.
C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire
pour une pareille affaire.
CASSIUS.
Dans le temps où nous sommes , il n'est pas à
propos que la plus légère faute soit ainsi soumise à
l'examen.
RRUTUS.
Mais vous , Cassius , vous-même , souffrez que je
vous le dise : on vous reproche d'avoir une main
avide , de trafiquer des emplois qui dépendent de
vous , et de les vendre pour de l'or à des hommes
sans mérite.
43o JULES CÉSAR,
CASSIUS.
Moi une main avide ! . . . . Vous savez bien que
vous êtes Brutus lorsque vous me parlez ainsi; ou,
par les dieux, ce discours eût été' pour vous le
dernier.
BRUTUS.
La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius ,
et le châtiment est obligé de cacher sa tête.
CASSIUS.
Le châtiment !
BRUTUS.
Souvenez-vous du mois de mars , souvenez-vous
des ides de mars. Le sang du grand Ce'sar ne coula-
t-il pas pour la justice? Parmi ceux qui portèrent
la main sur lui , quel était le scélérat qui l'eût poi-
gnardé pour une autre cause que la justice? Quoi !
nous qui frappâmes le premier homme de l'univers
pour avoir seulement protégé des brigands , nous
souillerons aujourd'hui nos doigts de présens in-
fâmes ? nous vendrons l'imposante carrière de
notre vaste gloire pour cette poignée de scories que
peut contenir ma main? J'aimerais mieux être un'
chien et aboyer à la lune, que d'être un pareil
Romain.
CASSIUS.
Brutus , ne vous plaisez point ainsi à m'irriter ;
je ne l'endurerai pas : c'est vous oublier vous-
même que de m'imposer des règles de conduite. Je
suis un soldat , moi , plus ancien que vous dans le
métier, plus instruit que vous à traiter avec les
hommes.
ACTE IV, SCÈNE III. 0%
BRUTUS.
Allons donc! vous ne l'êtes nullement, Cassius.
CASSIUS.
Je le suis.
ERUTUS.
Je vous dis que vous ne l'êtes pas.
CASSIUS.
Ne continuez pas à me pousser ainsi , il pourra se
faire que je m'oublie. Songez à vous garder de mal;
ne me provoquez pas davantage.
BRUTUS.
Laissez-moi, homme sans consistance.
CASSIUS.
Est-il possible?
BRUTUS.
Ecoutez-moi, car jepre'tends parler. Suis-je obligé
de laisser un libre cours à votre fougueuse colère ?
Me verra-t-on m'effrayer de l'air égaré d'un fou?
CASSIUS.
0 dieux ! dieux qui m'écoutez ! me faudra-t-il
endurer tout cela ?
BRUTUS.
Oui , tout cela, et plus encore. Fermentez en vous-
même jusqu'à ce que votre coeur orgueilleux en
éclate. Allez montrer à vos esclaves à quel point vous
êtes colère , et faire trembler ceux que vous tenez
enchaînés à vos volontés. Irai-je m'en déranger?
irai-je vous observer avec inquiétude? irai-je me
tenir immobile et craintif lorsque la colère vous
saisit ? Par les dieux , vous dévorerez tout le fiel de
432 • JULES CÉSAR,
votre bile, dussiez-vous en crever, car désormais je
veux que vos accès de fureur servent à m'égayer,
oui, à me faire rire.
CASSIUS.
Quoi ! nous en sommes-là !
BRUTUS.
Vous dites que vous êtes un meilleur soldat ,
faites-le voir; justifiez votre bravade, et ce sera
me faire un vrai plaisir. Je serai bien aise, pour
mon compte , d'apprendre quelque chose des hom-
mes supérieurs.
CASSIUS.
Vous me faites injure sur tous les points; vous
me faites injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien
soldat, et non un meilleur. Ai-je dit meilleur?
BRUTUS.
Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.
CASSIUS.
César, lorsqu'il vivait , n'eût pas osé m'irriter à
ce point.
BRUTUS.
Paix , paix ; vous n'auriez pas osé le provoquer
ainsi.
CASSIUS.
Je n'eusse pas osé ?
BRUTUS.
Non.
CASSIUS.
Quoi ! pas osé le provoquer ?
BRUTUS.
Non , sur votre vie , vous ne l'eussiez pas osé.
ACTE IV, SCÈNE III- - 433
CASSIUS.
Ne présumez pas trop de mon amitié; je pourrais
faire ce qu'après je serais fâché d'avoir fait.
BRUTUS.
Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché
d'avoir fait. Cassius , il n'y a point pour moi de ter-
reur dans vos menaces ; je suis si solidement armé
de ma probité , qu'elles passent près de moi comme
le vain souffle du vent , sans que j'y fasse attention.
Je vous ai envoyé demander quelques sommes d'or
que vous m'avez refusées ; car moi, je rie puis me
procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel ,
j'aimerais mieux monnayer mon coeur, et livrer cha-
que goutte de mon sang pour en faire des drachmes,
que d'extorquer par des voies illégitimes, de la main
durcie des paysans , leur misérable portion de vil
métal. Je vous ai envoyé demander de l'or pour payer
mes légions, vous me l'avez refusé. Cette action
était-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus devien-
dra assez sordide pour tenir ces gredins de jetons
interdits à ses amis , soyez prêts , vous dieux , à le
réduire en cendres.
CASSIUS.
Je ne vous ai point refusé.
BRUTUS.
Vous l'avez fait.
CASSIUS.
Je ne l'ai pas fait. — C'était un imbécile que celui
qui vous a rapporté cette réponse. — Brutus a dé-
chiré mon coeur. Un ami devrait supporter les fai-
blesses de son ami; mais Brutus exagère les miennes.
Tom. IL 28
434 JULES CÉSAR,
BRUTUS.
Non, en vérité, jusqu'au moment où vous m'en
faites ressentir l'effet.
CASSIUS.
Vous ne m'aimez point.
BRUTUS.
Je n'aime point vos fautes.
CASSIUS.
De pareilles fautes , l'oeil d'un ami ne les verrait
jamais.
BRUTUS.
L'œil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, quoi-
qu'elles se montrent aussi énormes que le haut
Olympe.
CASSIUS.
Viens , Antoine ; jeune Octave , viens. Vengez-
vous sur Cassius seul ; Cassius est las du monde :
haï d'un homme qu'il aime , insulté par son frère ,
maltraité comme un esclave , toutes ses fautes re-
marquées , enregistrées , étudiées , sues par coeur
pour me les jeter au visage. Oh ! mes yeux pourraient
pleurer tout mon courage. Tiens, voilà mon poi-
gnard , et voici mon sein nu, et dedans est un cœur
plus précieux que les mines de Plutus , plus riche
que l'or. Si tu es un Romain , arrache-le : moi qui
te refusai de l'or , je t'offre mon cœur; frappe comme
tu frappas César, car je sais que, lors même que tu
l'as le plus haï , tu l'aimais plus encore que tu n'ai-
mas jamais Cassius.
ACTE IV, SCÈNE III. 435
BRUTUS.
Renfermez votre poignard ; emportez-vous quand
vous voudrez , je vous en laisserai entière liberté.
Faites ce que vous voudrez ; d'une action honteuse
je dirai : c'est son humeur. 0 Cassius , vous êtes
attelé avec un agneau qui porte en lui la colère
comme le caillou porte le feu : le plus grand effort
en fait apparaître une rapide étincelle, et aussitôt
il est refroidi.
CASSIUS.
Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour voir les chagrins,
les mouvemens pénibles que lui cause un sang mal
réglé , n'être à son Brutus que des sujets de gaieté
et des occasions de rire ?
BRUTUS.
Quand j'ai parlé ainsi , j'étais mal disposé moi-
même.
CASSIUS.
Vous en convenez? Donnez-moi votre main.
BRUTUS.
Et aussi mon cœur.
CASSIUS.
0 Brutus !
BRUTUS.
Eh bien , quoi ?
CASSIUS.
N'avez-vous pas assez de tendresse pour me sup-
porter quand cette humeur fougueuse, que je tiens
de ma mère , me fait tout oublier ?
BRUTUS.
Oui , Cassius ; et désormais quand vous vous em-
436 JULES CÉSAR,
porterez contre votre Brutus, il pensera que c'est
votre mère qui gronde, et il vous laissera faire.
( Bruit derrière le théâtre. )
LE POÈTE (derrière le théâtre).
Laissez-moi entrer , je veux voir les généraux :
il y a de la discorde entre eux ; il n'est pas prudent
de les laisser seuls.
LUC IUS (derrière le théâtre).
Vous ne passerez point jusqu'à eux.
LE POÈTE (derrière le théâtre).
Rien ne peut m'arrêter que la mort.
( Entre le poète.)
CASSIUS.
Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?
LE POÈTE.
Quelle honte à vous , généraux ! que prétendez-
vous ? Aimez-vous ; soyez amis comme doivent l'être
deux hommes tels que vous : j'ai vu, soyez-en sûrs,
plus d'années que vous (46).
CASSIUS.
Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers.
BRUTUS.
Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici !
CASSIUS.
Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.
BRUTUS.
J'apprendrai à me faire à ses manières quand il
apprendra à choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à
ACTE IV, SCÈNE III. 437
l'armée de ces sots faiseurs de vers? Hors d'ici, com-
pagnon.
CASSIUS.
Allons, allons, va-t'en.
(Le poëte sort. )
( Entrent Lucilius et Titinius. )
BRUTUS.
Lucilius et Titinius , commandez aux chefs de
préparer le logement de leurs troupes pour cette
nuit.
CASSIUS.
Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux , et
amenez avec vous Messala.
( Lucilius et Titinius sortent. )
BRUTUS.
Lucius, une coupe de vin.
CASSIUS.
Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de
tant de colère.
BRUTUS,
0 Cassius , je suis accablé de bien des chagrins.
CASSIUS.
Vous ne faites pas usage de votre philosophie , si
vous laissez votre âme ouverte aux maux acci-
dentels.
BRUTUS.
Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia
est morte (4:).
CASSIUS.
Ah! Porcia!—
BRUTUS.
Elle est morte.
438 JULES CÉSAR,
CASSIUS.
Comment ne m'avez-vous pas tué quand je vous ai
tourmenté ainsi? 0 perte sensible , insupportable!
— De quelle maladie ?
BRUTUS.
De n'avoir pu soutenir mon absence , et du cha-
grin de voir grossir à ce point les forces d'Antoine et
du jeune Octave ; car j'ai reçu cette nouvelle avec
celle de sa mort : sa raison en fut altérée ; et dans
l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.
CASSIUS,
Et elle en est morte ?
BRUTUS.
Elle en est morte.
CASSIUS.
0 dieux immortels !
( Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux. )
BRUTUS.
N'en parlons plus. — Donne-moi une coupe de
vin. — Cassius, j'ensevelis ici tout sentiment d'ai-
greur.
( Il boit. )
CASSIUS.
Mon coeur a soif de la noble coupe (48) qui va vous
faire raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le
vin déborde : je ne puis trop boire de l'amitié de
Brutus.
( Rentre Titinius avec Messala. )
BRUTUS.
Entre ♦ Titinius. — Sois le bienvenu » brave
ACTE IV, SCÈNE III. 489
Messala — Maintenant prenons place, serrons-nous
autour de ce flambeau, et délibérons sur ce que nous
avons à faire.
CASSIUS.
0 Porcia , as-tu donc cessé de vivre ?
BRUTUS.
Cessez, je vous conjure. — Messala , ces lettres
que j'ai reçues m'apprennent que le jeune Octave
et Marc-Antoine viennent à nous avec une puis-
sante armée, et dirigent leur marche sur Pliilippes.
MESSALA.
J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument la
même chose.
BRUTUS.
Qu'y ajoute-t-on ?
MESSALA.
Que par des décrets de proscription et de mise
hors la loi(49), Octave, Antoine et Lepidus ont fait
périr cent sénateurs.
BRUTUS.
En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. Les
miennes ne parlent que de soixante-dix sénateurs
morts par l'effet de cette proscription : Cicéron en
est un.
CASSIUS.
Cicéron en est ?
MESSALA.
Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de pro-
scription. — Brutus, avez-vous reçu des lettres de
votre femme ?
BRUTUS.
Non , Messala .
44o JULES CÉSAR,
MESSALA.
Et clans vos lettres , ne vous mande t'on rien sur
elle?
BRUTUS.
Rien, Messaia.
MESSALA.
Cela me paraît étrange.
BRUTUS.
Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous
appris quelque chose dans les vôtres ?
MESSALA.
Non , mon seigneur.
BRUTUS.
Si vous êtes Romain , dites-moi la vérité'.
MESSALA.
Supportez donc en Romain la vérité que je vous
annonce. Il est certain qu'elle est morte , et d'une
manière cruelle.
BRUTUS.
Eli bien, adieu, Porcia. — Il nous faut mourir,
Messaia : c'est pour avoir médité cette pensée qu'elle
devait mourir un jour , que j'ai la patience de le sup-
porter aujourd'hui.
MESSALA.
C'est ainsi que les grands hommes devraient tou-
jours supporter les grandes pertes.
CASSIUS.
J'en ai là-dessus appris tout autant que vous , et
cependant ma nature ne pourrait jamais s'y sou-
mettre de même.
ACTE IV, SCÈNE III. 441
BRUTUS.
Soit. — A notre tâche qui est vivante. — Si nous
marchions à l'instant vers Philippes ? qu'en pensez-
vous?
CASSIUS.
Je ne crois pas que ce fût bien fait.
BRUTUS.
La raison ?
CASSIUS.
La voici : il vaut mieux que l'ennemi nous cherche ;
par-là il consumera ses ressources, fatiguera ses sol-
dats, et se nuira ainsi à lui-même ; tandis que nous,
qui n'aurons pas changé de place , nous nous trou-
verons pleins de repos, entiers et prêts à tout.
BRUTUS.
De bonnes raisons doivent nécessairement céder
à de meilleures. Les peuples qui sont entre Philippes
et ce camp ne sont contenus que par une affection
forcée , car ils ne nous ont accordé qu'à regret des
subsides. L'ennemi, en traversant leur pays, com-
plétera chez eux ses troupes; il s'avancera rafraîchi,
recruté et plein d'un nouveau courage, avantages
que nous lui interceptons si nous allons le rencon-
trer à Philippes, tenant ces peuples sur nos der-
rières.
CASSIUS.
Mon bon frère, écoutez-moi.
BRUTUS.
Permettez; il faut de plus faire attention à ceci.
Nous savons à présent le compte de nos amis jus-
qu'au dernier. Nos légions sont complètes ; notre
44a JULES CÉSAR,
cause est mûre ; de jour en jour l'ennemi se fortifie ;
tandis que nous , montés à notre plus haut pe'riode ,
nous sommes près de décliner. Les affaires des
hommes ont leur flux qui, saisi au moment où le
flot s'élève , les conduit à la fortune ; s'ils le man-
quent, tout le voyage du reste de leur vie demeure
enchaîné dans les bas-fonds et dans une suite de
détresses. En ce moment nous voguons sur la haute
mer : il faut prendre le courant tandis qu'il nous
est favorable, ou perdre toutes nos chances.
CASSIUS.
Eh bien, vous le voulez, marchez. Nous vous ac-
compagnerons et irons les trouver à Philippes.
BRUTUS.
Les heures les plus profondes de la nuit sont in-
sensiblement arrivées sur notre entretien : il faut
que la nature obéisse à une nécessité que nous obli-
gerons à se contenter d'un léger repos. Il ne nous
reste rien de plus à dire ?
CASSIUS.
Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand matin
nous serons prêts et en marche.
( Entre Lucius. )
BRUTUS.
Lucius, ma robe. — Adieu, digne Messala. — -
Bonne nuit, Titinius. — Noble Cassius, bonne nuit
et bon repos.
CASSIUS.
0 mon cher frère , elle a bien mal commencé ,
cette nuit. — Que jamais semblable discorde ne se
mette entre nos âmes ! Ne le permets pas, Brutus,
ACTE IV, SCÈNE III. 443
BRUTUS.
Tout est bien.
CASSIUS.
Bonne nuit , mon maître.
BRUTUS.
Bonne nuit, mon bon frère.
TITINIUS et MESSALA.
Bonne nuit, Brutus, notre maître à tous.
BRUTUS.
Adieu , tous.
( Cassius, Titinius et Messala se retirent. )
( Rentre Lucius , avec la robe de Brutus. )
Donne-moi cette robe. Où est ton instrument?
LUCIUS.
Ici dans la tente.
BRUTUS.
Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre garçon,
je ne t'en fais point un reproche , tu es narrasse' de
veilles. Appelle Claudius et quelques autres de mes
gens : je veux qu'ils restent là ; ils dormiront sur
des coussins dans ma tente.
LUCIUS.
Vairon! Claudius!
( Entrent Varron et Claudius. )
VARRON.
Appelez-vous , mon seigneur ?
BRUTUS.
Je vous prie, mes amis, couchez et dormez dans
444 JULES CÉSAR,
ma tente : il est possible que je vous réveille bientôt
pour quelque message vers mon frère Cassius.
VARRON.
Permettez-nous de rester debout, seigneur, et
de veiller en attendant vos ordres.
BRUTUS.
Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-
vous , mes amis. Il peut se faire que je change de
pensée. —Vois, Lucius, voici le livre que j'ai tant
cherche' ; je l'avais mis dans la poche de ma robe.
( Les serviteurs se couchent. )
LUCIUS.
J'e'tais bien sûr que vous ne me l'aviez pas donne' ,
seigneur.
BRUTUS.
Excuse-moi , mon bon garçon , je suis sujet à
oublier. — Peux-tu tenir ouverts un moment tes
yeux appesantis, et jouer sur ton instrument un air
ou deux?
LUCIUS.
Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.
BRUTUS.
J'en serai bien aise, mon garçon. Je te fatigue
trop, mais tu as bonne volonté.
LUCIUS.
C'est mon devoir, seigneur.
BRUTUS.
Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de
tes forces. Je sais qu'un jeune sang demande son
temps de sommeil.
ACTE IV, SCÈNE III, 445
LUCIUS.
J'ai dormi, mon seigneur.
BRUTUS.
Tu as bien fait, et tu dormiras encore : je ne te
retiendrai pas long-temps. Si je vis je te ferai du
bien. {Musique accompagnée de chant. ) C'est un
chant à endormir. 0 sommeil meurtrier! tu appe-
santis donc ta massue de plomb sur ce garçon qui te
jouait un air! Honnête serviteur, dors bien; je ne
veux pas te faire le tort de t'éveiller. Si tu laisses
tomber ta tête , tu briseras ton instrument : je vais
te l'ôter, et bonne nuit, mon bon garçon. — Voyons,
voyons; n'ai-je pas plié le feuillet en quittant ma
lecture? C'est ici, je crois.
( Il s'assied. )
( Entre l'ombre de Jules Ce'sar. )
BRUTUS.
Que ce flambeau e'claire mal! — Ah! qui entre ici ?
C'est apparemment la faiblesse de mes yeux qui
produit cette horrible vision ! — Il s'avance sur
moi! — Es-tu quelque chose? es-tu quelque dieu,
quelque ange ou quelque démon , toi qui glaces
mon sang et fais dresser mes cheveux ? Parle -moi,
qu'es-tu ?
L'OMBRE DE CÉSAR
Ton mauvais génie , Brutus.
BRUTUS.
Pourquoi viens-tu?
LOMBRE DE CÉSAR;
Pour te dire que tu me verras à Philippes.
446 JULES CÉSAR,
BRUTUS.
A la bonne heure. Je te reverrai donc encore ?
L'OMBRE DE CÉSAR.
Oui, à Philippes.
BRUTUS.
Eh bien, je te reverrai à Philippes.
( L'ombre disparaît. )
Quand je retrouvais mon courage , tu t'évanouis :
fatal génie, j'aurais voulu t'entretenir plus long-
temps. — Garçon ! Lucius ! Varron ! Claudius !
amis ! éveillez-vous. Claudius !
LUCIUS.
Il y a des cordes fausses, mon seigneur.
BRUTUS.
Il croit être encore à son instrument. —Lucius,
réveille-toi.
LUCIUS.
Mon seigneur.
BRUTUS.
Était-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser
ce cri?
LUCIUS.
Seigneur, je n'ai pas d'idée d'avoir crié.
BRUTUS.
Oui, tu as crié. — As-tu vu quelque chose ?
LUCIUS.
Rien, mon seigneur.
BRUTUS.
Rendors-toi, Lucius! — Allons, Claudius; et toi,
mon ami, éveille-toi.
ACTE IV, SCÈNE III. 447
VARRON.
Seigneur.
Seigneur.
CLAUDIUS.
BRUTUS.
Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous tous
deux crie' dans votre sommeil ?
VARRON et CLAUDIUS.
Nous , seigneur ?
BRUTUS.
Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?
VARRON.
Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.
CLAUDIUS^
Ni moi , mon seigneur.
BRUTUS.
Allez , saluez de ma part mon frère Cassius : dites-
lui qu'il mette de bonne heure ses troupes en marche;
nous le suivrons.
VARRON ef CLAUDIUS.
Vous serez obéi, mon seigneur.
( Ils sortent .
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
448 JULES CÉSAR,
(*<»/** vx^^^x%*xt*^ %'**%*% v%*^*v%/%»^^^ii^xvi%%%'»'V*v%%'*v%^*'»^*^TiA'»^»--i»A*^v*%\'U^\'\m\%^*\%i^,^»^
ACTE CINQUIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Les plaines de Philippes.
Entrent ANTOINE et OCTAVE, et leur armée.
OCTAVE.
V o u s le voyez , Antoine , l'événement a répondu à
nos espérances. Vous disiez que l'ennemi ne descen-
drait point en plaine , mais qu'il tiendrait les collines
et le haut pays. Il arrive le contraire ; leurs armées
sont en vue. Leur intention est de venir ici nous
provoquer au combat , et ils répondent avant que
nous les ayons demandés.
ANTOINE.
Bah ! je suis dans leur âme, et je sais bien pour-
quoi ils le font. Ils consentiraient volontiers à se
trouver ailleurs : c'est la peur qui les fait descendre
pour nous braver , s'imaginant par cette montre
nous donner une ferme conviction de leur courage;
mais ils n'en ont aucun.
(Entre un messager. )
LE MESSAGER.
Préparez-vous , généraux : l'ennemi vient en belle
a(Tïe V, SCÈNE I. 4%
ordonnance ; il a déployé l'enseigne sanglante de
la bataille. Il faut à l'instant faire quelques dispo-
sitions.
ANTOINE.
Octave, menez au pas votre armée sur la gauche
de la plaine.
OCTAVE.
C'est moi qui tiendrai la droite, prenez vous-
même la gauche.
ANTOINE.
Quoi ! voulez-vous entrer en débat avec moi dans
un moment aussi critique ?
OCTAVE. >
Je n'entre point en débat avec vous, mais je le
veux ainsi.
( Marche. — Tambour. )
( Entrent Brutus et Cassius, avec leur armée; Lucilius, Titinius, Messala et plusieurs
autres. )
BRUTUS.
Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer.
CASSIUS.
Faites halte , Titinius ; nous allons sortir des lignes
pour conférer avec eux.
OCTAVE.
Marc - Antoine , donnerons - nous le signal du
combat ?
ANTOINE.
Non , César ; nous attendrons leur attaque. Les
généraux voudraient s'aboucher un moment.
OCTAVE.
Ne vous ébranlez point jusqu'au signal.
Tom. II. 29
45o JULES CÉSAR,
BRUTUS.
Les paroles avant les coups , n'est-il pas vrai ,
compatriotes ?
OCTAVE.
Il n'est pas vrai pour nous que nous préférions
les paroles, comme il l'est pour vous.
BRUTUS.
De bonnes paroles , Octave , valent mieux que de
mauvais coups.
ANTOINE.
En portant vos mauvais coups, Brutus, vous
donnez de bonnes paroles : témoin l'ouverture que
vous avez faite dans le coeur de César, en criant :
u Salut et longue vie à César. »
CASSIUS.
Antoine , la place où vous portez vos coups est en-
core inconnue (5o) ; mais pour vos paroles , elles vont
dépouiller les abeilles d'Hybla, et les laissent pri-
vées de miel.
ANTOINE.
Mais non pas d'aiguillon.
BRUTUS.
Oh vraiment, d'aiguillon et de voix"; car vous
leur avez dérobé leur bourdonnement, Antoine,
et très-prudemment vous avez soin de menacer
avant de frapper.
ANTOINE.
Traîtres , vous n'en fites pas de même , quand de
vos lâches poignards vous vous blessâtes l'un l'autre
dans les flancs de César : vous lui montriez vos dents
comme des singes, rampiez devant lui comme des
ACTE Y, SCÈNE I. 45t
lévriers , et , prosternés comme des captifs , baisiez
les pieds de César; tandis que le détestable Casca,
venant par-derrière comme un chien abâtardi ,
perça le cou de César. 0 flatteurs !
CASSIUS.
Flatteurs! Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius
en avait été cru, cette langue ne nous outragerait
pas ainsi aujourd'hui.
OCTAVE.
Finissons, allons au fait. Si le débat nous met en
sueur, elle coulera plus rouge au moment de la
preuve. — Voyez, je tire l'épée contre les conspi-
rateurs : quand pensez - vous que l'épée rentrera
dans le fourreau? Jamais , jusqu'à ce que les vingt-
trois blessures de César soient pleinement vengées ,
ou que le meurtre d'un second César se soit accu-
mulé sur l'épée des traîtres.
BRUTUS.
César, tu ne peux pas mourir de la main des
traîtres , à moins que tu ne les amènes avec toi.
OCTAVE.
Je l'espère bien ; je ne suis pas né pour mourir
par l'épée de Brutus.
BRUTUS.
0 fusses-tu le plus noble de ta race, jeune homme,
tu ne pourrais périr d'une main plus honorable.
CASSIUS.
Ecolier mal appris indigne d'un tel honneur !
l'associé d'un farceur et d'un débauché !
^52 JULES CÉSAR,
ANTOINE.
Vieux Cassius , tiens-toi tranquille.
OCTAVE.
Venez, Antoine; éloignons-nous. — Défi, traî-
tres! nous vous le jetons par la face. Si vous osez
combattre aujourd'hui, venez en plaine ; sinon f
venez quand vous en aurez le cœur.
( Octave et Antoine sortent avec leur armée. )
CASSIUS.
Allons , vents , soufflez maintenant ; vagues , en-
flez-vous , et vogue la barque ! La tempête est sou-
levée , et tout est à la merci du hasard.
BRUTUS.
Lucilius, écoutez un mot.
LUCILIUS.
Mon seigneur.
( Brutus et Lucilius s'entretiennent à part. )
CASSIUS.
Messala.
MESSALA.
Que veut mon général ?
CASSIUS.
Messala, ce jour est celui de ma naissance; ce
même jour vit naître Cassius. Donne-moi ta main,
Messala : sois-moi témoin que c'est malgré moi que
je suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au
hasard d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais
combien je fus attaché à la secte d'Épicure et à ses
principes ; aujourd'hui mes pensées ont changé , et
ACTE V, SCÈNE I. 453
j'ajoute quelque foi aux signes qui prédisent l'avenir.
Dans notre marche depuis Sardis , deux puissans
aigles se sont abattus sur notre enseigne avancée ;
ils s'y sont posés, et là, prenant leur pâture de la
main de nos soldats, ils nous ont accompagnés jus-;
qu'à ces champs de Philippes. Ce matin ils ont pris
leur vol , et ont disparu : à leur place une nuée
de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes ;
du haut des airs ils fixent la vue sur nous, comme
sur une proie déjà mourante, et, nous couvrant de
leur ombre , semblent former un dais fatal sous le-
quel s'étend notre armée près de rendre l'âme.
MESSALA.
Ne croyez point à tout cela.
CASSIUS.
Je n'y crois que jusqu'à un certain point, car je
me sens plein d'ardeur , et déterminé à affronter
avec constance tous les périls.
BRUTUS.
Que cela se fasse exactement ainsi, Lucilius.
CASSIUS.
Maintenant , noble Brutus , que les dieux nous
soient aujourd'hui assez favorables pour que nous
puissions, toujours amis, conduire nos jours jus-
qu'à la vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours quel-
que incertitude dans les choses humaines , raison-
nons sur ce qui peut arriver de pis. Si nous perdons
cette bataille, cet instant est le dernier où nous con-
verserons ensemble : qu'avez-vous résolu de faire
alors ?
454 JULES CÉSAR,
BRUTUS.
De me régler sur cette philosophie qui me fit blâ-
mer Caton pour s'être donné la mort à lui-même. Je'
ne puis m'empêcher de trouver qu'il est lâche de pré-
venir ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le
terme assigné à la vie : je m'armerai de patience,
attendant ce que voudront ordonner ces puissances
suprêmes , quelles qu'elles soient , qui nous gouver-
nent ici-bas (5l).
CASSIUS.
Ainsi donc, si nous perdons cette bataille, vous
consentez à être conduit en triomphe à travers les
rues de Rome ?
BRUTUS.
Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain,
que jamais Brutus soit conduit enchaîné à Rome; il
porte un cœur trop grand. Il faut que ce jour même
consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars ,
et je ne sais si nous devons nous revoir encore : fai-
sons-nous donc notre éternel adieu. Pour jamais ,
et pour jamais adieu , Cassius. Si nous nous revoyons,
eh bien , ce sera avec un sourire ; sinon , nous au-
rons eu raison de nous dire adieu.
CASSIUS.
Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si
nous nous revoyons , oui , sans doute , ce sera avec
un sourire ; sinon , tu as dit vrai , nous aurons eu
raison de nous dire adieu.
BRUTUS.
Allons, en marche. — Oh ! si l'on pouvait con-
naître la fin des événemens de ce jour avant le mo-
ACTE V, SCÈNE III. 455
ment qui doit l'amener! Mais il suffit, le jour finira;
et alors nous le saurons. — Allons, ho ! partons.
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
Toujours près de Philippes. — Le champ de bataille. — Une
alarme.
Entrent BRUTUS et MESSALA.
BRUTUS vivement.
A cheval, à cheval, Messala : cours, remets ces
billets aux légions de l'autre aile. (Une vive alarme.)
Qu'elles donnent à la fois ; car je vois que l'aile d'Oc-
tave va mollement : un choc soudain la culbutera.
A cheval , vole , Messala : qu'elles fondent toutes en-
semble.
( Us sortent . )
SCÈNE III.
Toujours près de Philippes. — Une autre partie du champ de
bataille. — Une alarme.
Entrent CASSIUS et TITINIUS.
CASSIUS.
Oh ! regarde , Titinius , regarde; les lâches fuient.
Je me suis fait l'ennemi de mes propres soldats :
cette enseigne que voilà , je l'ai vu tourner en ar-
rière ; j'ai tué le lâche , et je l'ai reprise de sa main.
456 JULES CÉSAR,
TITINIUS.
0 Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal. Se
voyantquelque avantage sur Octave, il s'y est aban-
donné avec trop d'ardeur : ses soldats se sont livrés
au pillage, tandis qu'Antoine nous enveloppait tous.
PINDARUS.
Fuyez plus loin , seigneur , fuyez plus loin : Marc-
Antoine est dans vos tentes. Fuyez donc, mon sei-
gneur 'y noble Cassius , fuyez au loin.
CASSIUS.
Cette colline est assez loin. — Vois, vois, Titinius :
est-ce dans mes tentes que j'aperçois cette flamme?
TITINIUS.
Ce sont elles, mon seigneur.
CASSIUS.
Titinius , si tu m'aimes , monte mon cheval , et
enfonce-lui les éperons dans les flancs jusqu'à ce
que tu sois arrivé à ces troupes là-bas , et de là ici :
que je puisse être assuré si ces troupes sont amies
ou ennemies.
TITINIUS.
Je revole ici dans l'espace d'une pensée.
(Il sort.)
CASSIUS.
Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet:
ma vue fut toujours trouble; suis de l'oeil Titinius,
et dis -moi ce que tu remarques sur le champ de
bataille.
( Pindarus sort. )
Ce jour fut le premier où je respirai : le temps a
ACTE V, SCÈNE III. 4S7
décrit son cercle , et je finirai au point où j'ai com-
mencé : le cours de ma vie est révolu. — Eh bien ,
dis-moi , quelles nouvelles ?
PINDARUS, de la hauteur.
Oh ! mon seigneur !
CASSIUS.
Quelles nouvelles ?
PINDARUS.
Voilà Titinius investi par la cavalerie , qui le
poursuit à toute bride. — Cependant il galope encore.
— Les voilà près de l'atteindre. — Maintenant Titi-
nius maintenant quelques-uns mettent pied à
terre. — Oh ! il met pied à terre aussi. — Il est pris !
— Écoutez , ils poussent un cri de joie.
( On entend des cris lointains. )
CASSIUS.
Descends, ne regarde pas davantage. — 0 lâche
que je suis , de vivre assez long-temps pour voir
mon fidèle ami pris sous mes yeux !
( Entre Pindarus. )
Toi , viens ici : je t'ai fait prisonnier chez les
Parthes , et , en conservant ta vie , je te fis jurer
que quelque chose que je pusse te commander, tu
l'entreprendrais : maintenant remplis ton serment.
De ce moment sois libre ; prends cette fidèle épée
qui se plongea dans les flancs de César , et traverses-
en mon sein. Ne t'arrête point à me répliquer : obéis,
prends cette poignée , et dès que j'aurai couvert mon
visage comme je le fais en ce moment , toi , dirige
458 JULES CÉSAR,
le fer. — César , tu es vengé avec la même épée qui
te donna la mort.
(11 meurt. )
PINDARUS.
Me voilà donc libre ! Si j'avais osé suivre ma
volonté , je n'eusse pas voulu le devenir ainsi. — 0
Cassius ! Pindarus fuira si loin de ces contrées , que
jamais Romain ne pourra le reconnaître.
( Il sort. )
( Rentrent Titinius et Messala. )
MESSALA.
Ce n'est qu'un échange, Titinius ; car Octave est
renversé par l'effort du noble Brutus , comme les
légions de Cassius le sont par Antoine.
TITINIUS.
Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.
MESSALA.
Où l'avez-vous laissé ?
TITINIUS.
Tout désespéré , avec son esclave Pindarus , ici ,
sur cette colline.
MESSALA.
N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe ?
TITINIUS.
Il n'est pas couché comme un homme vivant. —
Oh que mon cœur frémit !
MESSALA.
N'est-ce pas lui ?
TITINIUS.
Non, ce fut lui, Messala; Cassius n'est plus!
0 soleil couchant, de même que tu descends dans la
ACTE V, SCÈNE III. 459
nuit au milieu de tes rayons rougeâtres , de même
le jour de Cassius s'est couche rougi de son sang. Le
soleil de Rome est couché, notre jour est fini : vien-
nent les nuages, les vapeurs de la nuit, les dan-
gers; notre tâche est faite. C'est la crainte que je ne
pusse réussir qui l'a conduit à cette action.
MESSALA.
C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a conduit à
cette action. 0 détestable erreur, fille de la mélan-
colie, pourquoi montres-tu à la vive imagination
des hommes des choses qui ne sont pas? 0 erreur si •
promptement conçue, tu n'arrives jamais à une
heureuse naissance ; mais tu donnes la mort à la
mère qui t'engendra.
TITINIUS.
Holà , Pindarus ! Pindarus , où es-tu?
MESSALA.
Cherchez-le , Titinius , tandis que je vais au-de-
vant du noble Brutus, foudroyer son oreille de cette
nouvelle. Je puis bien dire foudroyer, car l'acier
perçant et les flèches empoisonnées seraient aussi
bien reçues de Brutus que le récit de ce que nous
venons de voir.
TITINIUS.
Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce temps je
chercherai Pindarus.
( Messala sort. )
Pourquoi m'avais-tu envoyé loin de toi , brave
Cassius? N'ai-je pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas
mis sur mon front cette couronne de victoire , me
chargeant de te la donner? n'as-tu pas entendu leurs
46ô JULES CÉSAR,
acclamations ? Hélas ! tu as mal interprété toutes
ces choses. Mais attends, reçois cette guirlande sur
ta tête. Ton Brutus me recommanda de te la don-
ner ; je veux accomplir son ordre. — Viens , ap-
proche , Brutus , et vois ce qu'était pour moi Caïus
Cassius. — Vous me le permettez, grands dieux ! j'ac-
complis le devoir d'un Romain. Viens, épée de Cas-
sius, et trouve le cœur de Titinus.
( Il meurt. )
( Une alarme. )
(Rentre Messala, avec Brutus, le jeune Caton, Straton, Volumnius, et Lucilius.
BRUTUS.
Où est-il ? où est-il ? Où est son corps , Messala ?
MESSALA.
Là-bas, là j et Titinius gémissant près de luL
BRUTUS.
Le visage de Titinius est tourné vers le ciel !
CATON.
Il s'est tué !
BRUTUS.
0 Jules César , tu es puissant encore ! ton ombre
se promène sur la terre , et tourne nos épées con-
tre nos propres entrailles.
( Bruit d'alarme éloigné. )
CATON.
Brave Titinius! Voyez, n'a -t- il pas couronné
Cassius mort ?
BRUTUS.
Est-il encore au monde deux Romains semblables
à ceux-là? Toi le dernier de tous les Romains,
adieu , repose en paix : il est impossible que jamais
ACTE V, SCÈNE IV. 461
Rome enfante ton égal. — Amis , je dois plus de
larmes à cet homme mort que vous ne me verrez lui
en donner. — J'en trouverai le temps, Cassius, j'en
trouverai le temps ! — Venez donc , et faites porter
ce corps à Thassos. Ses obsèques ne se feront point
dans notre camp ; elles pourraient nous abattre. —
Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, jeune Caton :
retournons au champ de bataille. Labéon, Flavius ,
faites avancer nos lignes. La troisième heure finit :
avant la nuit , Romains , nous tenterons encore la
fortune dans un nouveau combat (52).
( Ils sortent, )
SCÈNE IV.
Une autre partie du champ de bataille.
Une mêlée. — Entrent en combattant des soldats
des deux armées; puis BRUTUS, CATON , LU-
CILIUS , et plusieurs autres.
BRUTUS.
Encore , compatriotes ! oh ! tenez ferme encore
un moment.
CATON.
Quel coeur dégénéré le refusera ? Qui veut me sui-
vre ? Je veux proclamer mon nom dans tout le
champ de bataille. — Je suis le fils de Marcus Caton,
l'ennemi des tyrans , l'ami de ma patrie. Soldats, je
suis le fils de Marcus Caton.
( H charge l'ennemi . )
4b2 JULES CÉSAR,
BRUTUS.
Et moi je suis Brutus , Marcus Brutus , l'ami de
mon pays : connaissez-moi pour Brutus.
( Il sort en chargeant l'ennemi. — le jeune Caton est accable' par le nombre et tombe.
LUCILIUS.
0 jeune et noble Caton , te voilà tombé ! Eh bien ,
tu meurs aussi courageusement que Titinius; tu
mérites qu'on t'honore comme le fils de Caton.
PREMIER SOLDAT.
Cède , ou tu meurs.
LUCILIUS.
Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens, prends
tout cet or pour me tuer à l'instant. (// lui présente
de Vor. ) Tue Brutus , et deviens fameux par sa
mort.
PREMIER SOLDAT.
Il ne faut pas le tuer : c'est un illustre prisonnier.
SECOND SOLDAT.
Place , place. Dites à Antoine que Brutus est pris.
PREMIER SOLDAT.
C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. Le général
vient. {Entre Antoine.) Brutus est pris, Brutus est
pris, mon seigneur.
ANTOINE.
Où est-il ?
LUCILIUS.
En sûreté, Antoine ; Brutus est toujours en sûreté.
Jamais , j'ose t'en répondre , jamais ennemi ne pren-
dra vivant le noble Brutus. Les dieux le préservent
ACTE V, SCÈNE V. 463
d'une telle ignominie ! En quelque lieu que tu le
trouves, vivant ou mort, tu le trouveras toujours
semblable à Brutus , semblable à lui-même.
ANTOINE.
Amis , ce n'est point là Brutus ; mais je vous
assure que je ne regarde pas cette prise comme
moins importante. Ayez soin qu'il ne soit fait aucun
mal à cet homme ; traitez-le avec toute sorte d'égards.
J'aimerais mieux avoir ses pareils pour amis que
pour ennemis. Avancez, voyez si Brutus est mort
ou en vie , et revenez à la tente d'Octave nous rendre
compte de ce qui est arrive'.
( Ils sortent. )
SCÈNE V.
Une autre partie de la plaine.
Entrent BRUTUS, DARDANIUS , CLITUS ,
STRATON et VOLUMNIUS.
BRUTUS.
Venez , tristes restes de mes amis : reposons-nous
sur ce rocher.
CLITUS.
Statilius a montré au loin sa torche allumée :
cependant , mon seigneur , il ne revient point ; il
est captif ou tué.
BRUTUS.
Assieds-toi là , Clitus : tuer est le mot ; c'est l'ac-
tion appropriée au moment. Écoute, Clitus.
( Il lui parle à l'oreille. )
464 JULES CÉSAR,
CLITUS.
Quoi ! moi , mon seigneur ? Non , pas pour le
monde entier.
BRUTUS.
Silence donc, ne dis mot.
CLITUS.
J'aimerais mieux me tuer moi-même.
BRUTUS.
Dardanius, écoute.
(Il lui parle bas.)
DARDANIUS.
Moi ! commettre une pareille action ?
CLITUS.
0 Dardanius !
DARDANIUS.
0 Clitus !
CLITUS.
Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite ?
DARDANIUS.
De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui médite,
CLITUS.
Maintenant ce noble vase est si plein de douleur,
qu'elle déhorde jusque par ses yeux.
BRUTUS.
Approche, hon Volumnius. Un mot, écoute.
VOLUMNIUS.
Que veut mon maître ?
BRUTUS.
Ceci , Volumnius. L'ombre de César m'est appa-
rue la nuit à deux reprises différentes , une fois à
ACTE V, SCÈNE V. 465
Sardis , et la nuit dernière ici , dans les champs de
Philippes. Je sais que mon heure est venue.
VOLUMNIUS,
Non, seigneur, non.
BRUTUS.
Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. Tu
vois ce monde, Volumnius, et comment tout s'y
passe. Nos ennemis nous ont conduits toujours bat-
tant jusqu'au bord de la tombe. Il est plus noble de
nous y lancer nous-mêmes , que d'hésiter jusqu'à
ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu sais
que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de
cette vieille amitié qui nous unit, tiens, je t'en prie,
la poignée de mon épée, tandis que je me jetterai sur
le fer.
VOLUMNIUS.
Ce n'est pas là l'office d'un ami , mon seigneur.
( Une nouvelle alarme. )
CLITUS.
Fuyez , fuyez , mon seigneur ; il n'y a pas un in-
stant à perdre.
BRUTUS.
Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius. — Stra-
ton, tu es resté tout ce temps endormi : adieu toi
aussi Straton. — Compatriotes, mon coeur sent cette
joie, que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un
homme qui ne me fût fidèle. Je recueillerai plus
de gloire dans ce jour de désastre , qu'Octave et
Marc-Antoine n'en obtiendront par cette vile con-
quête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la langue de
Brutus a presque terminé l'histoire de sa vie. La
Tom. IL 3o
466 JULES CÉSAR,
nuit est suspendue sur mes yeux; et mes membres ,
qui n'ont travaille' que pour atteindre à cette heure,
demandent le repos.
( Alarme. — Cris derrière le théâtre. )
Fuyez, fuyez, fuyez.
CLITUS.
Fuyez , mon seigneur , fuyez.
BRUTUS.
Pars, je vais te suivre. — {Sortent Clitus , Dar-
danius et p^olumnius.) Straton, je t'en prie, reste
auprès de ton maître. Tu es un homme plein d'atta-
chement, ta vie n'a point été sans honneur : prends
donc mon épée, et détourne ton visage, tandis que
je me précipiterai dessus. Veux-tu, Straton?
STRATON.
Auparavant, donnez-moi votre main. Mon maître,
adieu !
BRUTUS.
Adieu, bon Straton. — César, maintenant apaise-
toi : je ne te tuai pas la moitié d'aussi bon cœur.
( Il se précipite sur son épée , et meurt. )
( Une alarme. — Une retraite. )
( Entrent Antoine , Octave et leur armée ; Messala et Lucius. )
OCTAVE, regardant Straton.
Quel est cet homme ?
MESSALA.
Il appartient à mon général. ™ Straton , où est
ton maître?
ACTE V, SCÈNE V. 467
STRATON.
Hors des chaînes que vous portez, Messala.
Les vainqueurs n'ont plus que le pouvoir de le ré-
duire en cendres. Brutus seul a triomphé de Brutus ,
et nul autre homme que lui n'a l'honneur de sa
inort.
LUCILIUS.
Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus. — Je
te rends grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Luci-
lius disait la vérité.
OCTAVE.
Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens
auprès de moi. — Mon ami, veux-tu passer avec
moi ta vie?
STRATON.
Oui , si Messala veut vous répondre de moi .
OCTAVE.
Fais-le, Messala.
MESSALA.
Comment est mort mon général, Straton?
STRATON.
J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.
MESSALA.
Octave, prends donc à ta suite, celui qui a rendu
le dernier service à mon maître.
ANTOINE.
Ce fut là le plus grand de tous les Romains. Tous
les conspirateurs , hors lui seul , ne firent ce qu'ils
ont fait que par jalousie du grand César : lui seul
entra dans leur ligue par un principe vertueux et
468 JULES CÉSAR, ACTE V, SCÈNE V.
de Lien public. Sa vie fut calme; les élémens de son
être étaient si heureusement combinés , que la na-
ture put se lever et dire à l'univers : C'était un
homme (53).
OCTAVE.
Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres
que me'rite sa vertu. Son corps reposera cette nuit
dans ma tente, environné de tous les honneurs qui
conviennent à un soldat. Rappelons l'armée sous les
tentes , et allons jouir ensemble delà gloire de cette
heureuse journée.
( Ils sortent. )
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR JULES CÉSAR.
Lie conjuré s'appelait non pas Decius , mais Decimus Bru-
tus , surnommé Albinus. C'est lui de qui Plutarque dit , dans
la vie de Brutus , qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration , « non
» qu'il fût autrement homme à la main , ou vaillant de sa per-
» sonne , mais parce qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand
» nombre de serfs escrimans à oultrance qu'il nourrissoit pour
« donner au peuple le passe-temps de le voir combattre ; joint
» aussi qu'il avoit crédit alentour de César. » Il dit ailleurs
qu e César avait tant de confiance en ce Decimus Brutus qu'il l'a-
vait nommé son second héritier. Ce fut lui qui le jour de sa
mort alla le chercher et le décida à se rendre au sénat , mal-
gré Calphurnia et les augures.
&) Soals , semelles ; dans l'ancienne édition , soûls , âmes.
Ces deux mots se prononcent de même , et c'est là-dessus que
roule la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les
éditions subséquentes ne me paraît pas heureuse ; car si le cor-
donnier disait que son métier est de raccommoder les mauvaises
semelles , bad soals , ils serait étrange que Marullus ne le com-
prît pas sur-le-champ. Le mot soûls m'aurait donc paru plus
convenable à laisser dans le texte. Quant à la traduction , il
s'est trouvé , par un bonheur qui n'est pas commun lorsqu'il
s'agit de rendre un calembourg , que , dans l'argot du cordon-
nier , une partie de la botte s'appelle unie; ce qui a donné le
moyen de rendre ce jeu de mots avec une fidélité qu'il n'est pas
possible de promettre toujours.
(3) Be not out with me , jet ifjou be out. — To be oui ^signi-
fie également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement
déchiré.
4-7o NOTES SUR JULES CÉSAR.
(4) I meddle with no tradesmaris matters , nor women mat-
ters , but with awl- — Tfith ail ou withal , jeu de rnots qu'on
n'a pu rendre , mais qu'on a tâché de suppléer parce qu'il est
dans le caractère du personnage.
(5) JJZJien they are in great danger I re-cover them. — Re-
cover , recouvrir ; recover , guérir , sauver , recouvrer.
(6) Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a
faite Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire
ayant donné cette traduction pour exacte et même pour la seule
fidèle qui ait encore été donnée en France d'aucun ouvrage
ancien ou étranger , on se croit obligé de relever quelques-unes
de ses nombreuses inexactitudes.
W Après la victoire remportée en Espagne sur les enfans de
Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher d'une
victoire remportée sur des Romains , et ce fut ce qui commença
à indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce triom-
phe le jour de cette fête des Lupercales ou Antoine offrit la
couronne à César, ce qui n'eut lieu que plus d'une année après.
Il fait de même des Lupercales la veille des ides de mars , quoi-
que les Lupercales se célébrassent vers le milieu de février, et
que les ides fussent le i5 mars.
(8) Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne
eut été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent
ses statues non pas d'ornemens triomphaux , mais des diadèmes
dont quelques-unes avaient été couronnées.
(9^ Voltaire n'a pas bien compris le sens de ce passage et a cru
que César triomphait de la bataille de Pharsale.
Quoi! vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable ,
Du vainqueur de Pompe'e encor teint de son sang!
(,0) Voltaire, paix, messieurs ; le mot messieurs qu'il attribue
ici à César n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire traduit
aussi constamment le mj lord par mjlord qui n'en est point la
traduction. Mjlord n'est qu'une application particulière que les
NOTES SUR JULES CÉSAll. 47i
Anglais font du mot de lord à la dignité de pair, et qui n'affecte
en rien la signification générale de ce mot , consacré en anglais
à exprimer toutes les sortes de dominations et de dignités , en
sorte qu'à moins qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre , il
doit être traduit comme tous les autres mots de la langue , par
un équivalent français.
C11) Traduction de Voltaire.
Vous vous êtes trompé : quelques ennuis secrets ,
Des chagrins peu connus , ont change' mon visage j
Ils me regardent seul et non pas mes amis.
Non , n'imaginez point que Brutus vous néglige ;
Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même :
J'ai l'air indiffèrent , mais mon cœur ne l'est pas.
C12) Set honour in one eye , and dealh i the other.
Voltaire a traduit :
La gloire dans un œil , et le tre'pas dans l'autre.
Eye veut dire ici point de vue; il est continuellement em-
ployé en anglais dans ce sens.
Cl3) Voltaire s'est ici tout-à-fait mépris sur le sens; il traduit
ainsi :
Et cette même voix qui commande à la terre ,
Cette terrible voix (remarque bien , Brutus,
Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres. )
(*4) Now it is Rome indeed , and room enough
TVhen ihere is in it but one onlj m an.
Room , place , lieu , endroit , se prononce comme Rome.
C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens
à cette phrase, qui dans l'original n'en a absolument que par le
calembourg. Elle avait été supprimée dans la traduction de Le-
tourneur.
05) Ferret, espèce de rat dont les yeux ont la prunelle rouge.
(j6) L'original dit coronet , ce qui signifie , non pas comme l'a
dit Voltaire, les coronets des pairs d'Angleterre, mais quelque
chose qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.
472 NOTES SUR JULES CÉSAR,
C1?) Traduction de Voltaire :
« Ma foi je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder eu
face. » C'est un contre-sens.
(,8) Ce fut plus tard , et pour avoir, comme on l'a déjà dit ,
arraché les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de Cé-
sar. Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des
hommes qui , apostés par Antoine , avaient applaudi lorsqu'il
avait présenté la couronne à César.
C'9) Traduction de Voltaire :
Son joug est trop affreux , songeons à le de'truirc :
Ou songeons à quitter le jour que je respire.
0°) Thunder- stone. Shakspeare parle encore ailleurs de
cette pierre du tonnerre, et son commentateur M. Steevens ,
dans une note , traite de fable , comme de raison , l'existence
de la pierre de tonnerre.
Voltaire traduit :
Pour moi dans cette nuit j'ai marché dans les rues;
J'ai présenté mon corps à la foudre , aux éclairs ,
La foudre et les éclairs ont épargné ma vie.
(2I) Traduction de Voltaire :
Oui , si l'on m'a dit vrai , demain les sénateurs
Accordent à César ce titre affreux de roi 5
Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre ,
En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.
Ca25 Remorse. On ne conçoit pas pourquoi Johnson , War-
burton , etc. , ont voulu que remorse signifiât ici miséricorde ,
pitié , sensibilité.
03) Traduction de Voltaire :
On sait assez quelle est l'ambition.
L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente;
Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.
C'en est assez de ces citations pour donner une légère idée de
l'inexactitude de la traduction; on ne relèvera plus que les er-
reurs de sens.
NOTES SUR JULES CÉSAR. 473
C24) That bj no means 1 rnaj cliscover them ,
Bj any mark offavour.
Favour signifie ici trait , maintien. Voltaire s'y est trompé ,
et a traduit ainsi :
Pas un à Lucius ne s'est fait reconnaître,
Pas la moindre amitié'.
(") Voltaire s'est trompé. Il traduit :
Quels projets importans
Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit ?
* Cs6) The face ofmen. Les commentateurs ont cherché à expli-
quer ce passage de différentes manières , dont aucune n'a paru
aussi satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En
tout , ce discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défi-
gurés dans sa traduction.
O27) En anglais , course. Voltaire l'a traduit par le mot course,
et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout-à-fait bi-
zarre , ce qui était parfaitement inutile. Course peut se traduire
littéralement par les mots procédés, marche , carrière , etc. ,
et n'a rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une
foule d'autres que nous employons continuellement dans un
sens figuré.
C28) Dans l'anglais , cérémonies. Voltaire a traduit :
Et l'on dirait qu'il croit à la religion.
C39) En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se re-
tire au moment où l'animal veut vous percer de sa corne , qui
de cette manière s'enfonce dans l'arbre , et laisse la licorne à la
merci du chasseur. Spencer, en plusieurs endroits , fait allusion
à cette fable.
(3°) Good gentlemen. Voltaire traduit mes braves gentilshom-
mes , et met en note qu'il a traduit fidèlement : il se trompe.
Tout le monde sait aujourd'hui que gentlemen ne peut presque
dans aucun cas se rendre par notre mot gentilhomme. Dans son
sens le plus ordinaire , gentleman n'a pas de correspondant en
français.
474 NOTES
C30 Voltaire traduit :
Et je pris ce moment pour un moment d'humeur
Que souvent les maris font sentir à leurs femmes.
Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire re-
marquer comme ridicu1^ ce vers, qui n'est pas dans l'original.
Les deux suivans présentent un contre-sens.
Non , je ne puis, Brutus, ni vous laisser parler,
Ni vous laisser manger , ni vous laisser dormir , etc.
(3a) Harlot. Voltaire , avec une étrange légèreté , fait ici une
note pour nous apprendre que le mot de l'original est whore. Le
sens de ce mot serait plus grossier que celui de Harlot.
C33) AU the charactery ofmy sad brow.
Voltaire traduit :
Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.
(34) Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas
dans l'original.
(35) y0]ta{re paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces
paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre.
Il traduit ainsi :
Par vous Rome vivifiée
Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.
(36) Taste some wine with me. Voltaire a traduit : Buvons
bouteille ensemble , et met en note : Toujours la plus grande
fidélité dans la traduction.
C37) Cassais or Cœsar never shall turn back.
Voltaire a traduit :
Cassius à César tournerait-il le dos ?
(38) Voltaire a traduit :
Lorsque César fait tort , il a toujours raison.
(39) Suétone l'apporte seulement comme un ouï-dire , auquel
même il n'ajoute pas de foi , que César dit en grec, à Brutus ; mi
SUR JULES CÉSAR. 475
çtjtsxvov, et toi aussi mon fils. Les historiens ont depuis naturalisé
ce mot en latin , et en ont fait le et tu Brute , mot devenn si
populaire , que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût
permis seulement de le faire passer dans une autre langue. Il
est assez singulier que Yoltaire n'ait pas fait mention de cette
bizarrerie.
(4°) Voltaire a traduit :
Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace
De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous ;
C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.
(40 O world, thou wast theforest to this hart
And this, indeed, o world, the îieart ofthee
Hart , cerf; et heart , cœur , se prononcent de la même manière :
ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était ton cœur
ou ton centre, et, il était ton cerf.
(42) Havock ( dévastation , carnage) était en Angleterre, dans
les anciens temps , le cri par lequel on ordonnait aux combat-
tans de ne faire aucun quartier.
C43) JVo Rome of safetj. Shakspeare a eu probablement ici
l'intention de renouveler le jeu de mots entre Rome et room ,
déjà employé dans la première scène, entre Cassius et Brutus.
(44) Ce ne fut point Publius , mais Lucius César , son oncle ,
qu'Antoine abandonna à la proscription.
Voyez plutarque , Vie d'Antoine.
(45) Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus
condamna judiciellement en public , et nota d'infamie Lucius
Pella, ce qui « despleut merveilleusement à Cassius, à cause que
peu de jours auparavant avoit seulement admonesté de paroles
en privé , deux de ses amis atteincts et convaincus de mesmes
crimes , et en public , les avoit absouls , et ne laissoit pas de les
employer et de s'en servir comme devant. »
plutarque , Vie de Brutus*
476 NOTES
(46) Imitation de ce vers d'Homère :
AXka. ttIQsgQ . â.y.y<t>§é vewrépw êço-j spzïo.
Ce personnage n'était pas un poëte , mais un cynique nommé
Marcus Faonius « qui avoit été, par manière de dire , amoureux
de Caton en son vivant, et se mesloit de contrefaire le philo-
sophe, non tant avec discours et raison , qu'avec une impétuo-
sité , et une furieuse et passionnée affection. »
plutarque , Vie de Brutus.
(47) Nicolaùs le philosophe , et Valère Maxime placent la mort
de Porcia après celle de Brutus , et l'attribuent à la douleur de
cette perte, « Toute fois , dit Plutarque, on trouve une lettre
missive de Brutus à ses amis , par laquelle il se plaint de leur
nonchalance, d'avoir tenu si peu de compte de sa femme, qu'elle
avoit mieux aimé mourir que de languir plus long-temps ma-
lade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe n'auroit pas bien
cogneu le temps , car l'épistre , au moins si elle est véritable-
ment de Brutus , donne assez à entendre la maladie et l'amour
de cette dame , et aussi la manière de sa mort. »
plutarque , Vie de Brutus.
(48) My heart is ihirstj for that noble pledge.
Pledge , coup de vin destiné à faire raison à celui qui boit à
votre santé. La formule usitée autrefois en français , était : Je
bois à vous , à quoi le convive répondait : Je vous pleige d'au-
tant.
W9) Outlawrj.
C5o) Depuis ce mot jusqu'à ceux-ci de Brutus , et trks-pru~
demment , passé dans la traduction de Letourneur.
(5l) « Brutus luy respondit : estant encore jeune et non assez
expérimenté es affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment,
un discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois
fort Caton de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point
acte licite ny religieux , quant aux dieux , ny quant aux hommes
SUR JULES CÉSAR. 477
vertueux, de ne point céder à l'ordonnance divine, et ne
prendre pas constamment en gré tout ce qui lui plaist nous en-
voyer, ains faire le restif et s'en retirer : mais maintenant me
trouvant au milieu du péril , je suis de toute autre résolution:
tellement que s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette bataille
soit heureuse pour nous , je ne veux plus tenter d'autres espé-
rances , ny tachera remettre sus de rechef autre équipage de
guerre , ains me délivreray des misères de ce monde , car je
donnai aux ides de mars ma vie à mon pays , pour laquelle
j'en vivrai une autre libre et glorieuse. » (Plutarque, J^ie de
Bru tus.)
Shakspeare , qui n'a jamais mis en récit que ce qu'il lui est
impossible de mettre en action , renferme ici en une seule scène
le changement que plusieurs années ont opéré dans l'esprit de
Brutus. C'est d'ailleurs une explication donnée d'avance des
raisons pour lesquelles Brutus ne se tuera pas après la mort de
Cassius et l'événement très-incertain de la bataille. Il s'an-
nonce comme déterminé à tout supporter avec résignation , ex-
cepté le malheur auquel il ne croit pas qu'il soit permis à un homme
d'honneur de se soumettre, la honte d'être mené en triomphe.
Cette intention de l'auteur est évidente ; les commentateurs
anglais qui ont multiplié les notes sur ce passage , auraient dû
la faire remarquer.
C5a) Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après,
que Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de
Philippes où les deux armées demeurèrent tout ce temps en pré-
sence.
C53) Plutarque rapporte dans la vie d'Antoine que celui-ci
ayant trouvé le corps de Brutus , lui dit d'abord quelques inju-
res , « mais ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes , et
donnaordre à l'un de ses serfs affranchis, qu'il meistordreà sa sé-
pulture : et depuis ayant entendu que le serf affranchi n'avoit
pas fait brûler la cotte d'armes avec le corps pour autant qu'elle
valoit beaucoup d'argent , et qu'il avais substrait une bonne par-
tie des deniers ordonnés pour ses funérailles et pour sa sépulture,
il l'en feit mourir. »
ERRATA.
Page 73 , ligne 25 ; Propero , lisez , Prospero.
Page 176, ligne 19; micro scome , lisez, microcosme.
Page 238, ligne 26; franchisse, lisez, franchise.
Page 253 , ligne 25 notre, lisez, votre.
Page 324, ligne 245 prises, lisez, prise.
Dans les notes sur la Tempête et la notice sur Coriolan, au lieu de
Shakespeare , lisez , Shakspeare.
OCT 1 6 1926